Le pape François a levé mardi le secret pontifical sur les abus sexuels. Cela ne s’appliquera qu’aux documents des procès, pas à toutes les archives, au grand dam des victimes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Déjà la pratique au Canada

La levée du secret pontifical servira surtout à favoriser la collaboration avec les autorités judiciaires. « C’est déjà ce que nous faisons au Canada », dit Marc Pelchat, évêque auxiliaire de Québec. Thomas Reese, un jésuite américain qui enseigne à l’Université Georgetown, confirme que souvent aux États-Unis, les avocats se servent du secret prévu au droit canonique pour décourager la collaboration avec les autorités, et principalement les plaignants. Francesco Giordano, vicaire judiciaire à l’archevêché de Montréal, estime quant à lui que la levée du secret pontifical « facilitera la collaboration avec les autorités civiles ».

Les victimes veulent plus

« Ça fait 40 ans que l’Église sait le nombre et la gravité des agressions sexuelles par des prêtres pédophiles », indique Carlo Tarini, directeur des communications du Comité des victimes de prêtres. « Cette annonce est un pétard mouillé. Si un homme bat sa femme et déclare qu’il va arrêter dorénavant, je ne pense pas qu’on va applaudir. La seule chose qui serait une avancée majeure, ça serait que l’Église accepte d’ouvrir toutes ses archives aux victimes. Le problème des évêques et du Vatican, c’est qu’ils traitent le viol d’enfants par des prêtres pédophiles comme un péché et non comme un crime. C’est cela, le problème avec le droit canonique qui est autant du Moyen Âge que la charia. »

Pas pour les archives

Marc Pelchat ne pense pas que les diocèses devraient ouvrir toutes leurs archives aux victimes de prêtres. « On n’ira pas à la pêche, même si certains diocèses ont choisi de le faire », dit Mgr Pelchat. Le vicaire Giordano, de Montréal, estime que, « souvent, les documents d’archives sur ce type de plaintes ne sont pas aussi complets que les documents des procès et des enquêtes d’aujourd’hui ».

Transparence chez les jésuites

Les jésuites du Canada travaillent depuis un an à publier une liste de tous les jésuites qui ont été condamnés pour agressions. Ce processus avait été lancé aux États-Unis dans la foulée d’une enquête devant « grand jury » en Pennsylvanie, qui avait nommé en novembre 2018 des prêtres ayant fait 1000 victimes mineures. « Si nous allons publier une liste, nous le ferons en coordination avec les diocèses comme nos compagnons jésuites ont fait aux États-Unis », avait déclaré l’hiver dernier à La Presse Erik Oland, provincial des jésuites du Canada, qui n’était pas disponible mardi pour commenter un communiqué des jésuites indiquant qu’une firme externe avait été engagée pour évaluer les archives des jésuites et qu’un rapport serait publié d’ici 2021. Ce rapport pourrait « comprendre des preuves par ouï-dire plausibles » et ne divulguera que les allégations plausibles pour lesquelles il existe une « prépondérance de preuve ».

Depuis 2017

Cette levée du secret pontifical pour les cas d’abus sexuel est envisagée depuis 2017. « Un rapport de la Commission pontificale pour la protection des mineurs [créée par le pape en 2014] le suggérait il y a deux ans, mais ça n’avait pas été retenu », dit Philippe Vaillancourt, du site Présence information religieuse. « En février dernier, lors du synode sur la protection des mineurs, la levée du secret pontifical avait encore été proposée. Il y a eu un nouvel élan, qui a été confirmé quand le pape a interdit les exigences de confidentialité pour les ententes à l’amiable dans les cas d’abus sexuels, en mai dernier dans le document Lux Mundi (Lumière du monde). »

Le secret ailleurs dans l’Église

La prochaine étape pourrait être une levée du secret pontifical sur les délibérations dans d’autres domaines, selon M. Vaillancourt. Il cite notamment une rencontre de Développement et Paix, l’organisme de charité internationale de l’Église catholique canadienne, à la fin de novembre. Rien n’a été rendu public sur cette rencontre, qui portait sur un moratoire exigé par les évêques de l’Ontario et de l’Ouest privant de fonds le tiers des 183 organisations non gouvernementales (ONG) de pays pauvres financées par Développement et Paix.

En chiffres

7,1 millions

Somme versée par les jésuites du Canada pour dédommager des victimes d’abus sexuels depuis 1950

19

Nombre de jésuites canadiens visés par des plaintes d’abus sexuels depuis 2000

6

Nombre de jésuites canadiens dont les activités sont restreintes à cause de plaintes d’abus sexuel qui font l’objet d’une enquête

Source : Jésuites du Canada