Coudonc, c’était quoi, le titre de cet article publié dans le magazine Vanity Fair en… 2000 ? Ou était-ce en 2001 ?

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

J’ai tapé quelques mots dans Google, en deux ou trois clics j’ai retrouvé l’article, c’est pratique, Google, quand même. « The Miranda Obsession ». Publié il y a 20 ans, il y a 20 ans très, très exactement : numéro du 15 décembre 1999.

C’est l’histoire d’une femme mystérieuse du nom de Miranda Grosvenor qui, pendant 15 ans, a réussi à établir des liens avec des stars du showbiz et de la politique comme Billy Joel, Quincy Jones, Warren Beatty, Robert De Niro, Ted Kennedy.

Ses outils : un téléphone et une voix envoûtante.

Parce que ces liens dont je parlais plus haut n’étaient que téléphoniques. Miranda savait attirer les confidences de ces hommes puissants, occupés, adulés, aussi farfelu que cela puisse sembler.

Miranda – qui se décrivait comme une belle, blonde et riche héritière d’une famille commerçante – était toujours à ça d’acquiescer à un rendez-vous avec ces hommes envoûtés par sa voix charmante, qui connaissait tous les potins sur tous ceux qui comptaient…

Billy Joel laissait sur son répondeur des extraits de chansons qu’il testait en studio. Quincy Jones l’a demandée en mariage.

Mais « Miranda Grosvenor » n’était que de la frime, de la frime de haut niveau, un piratage de données analogues, pré-Apple, pré-Google, pré-iCloud, pré-Facebook.

Miranda Grosvenor s’appelait Whitney Walton, une travailleuse sociale à la vie plate dont les amitiés téléphoniques avec des célébrités étaient une sorte de hobby à temps plein.

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Vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ?

J’en viens à Pascal Desgagnés, 45 ans, ce pirate informatique qui aurait réussi à s’introduire dans la vie numérique de dizaines de personnes, pendant six ans. Desgagnés a été arrêté cette semaine.

PHOTO FOURNIE PAR LA POLICE DE LONGUEUIL

Pascal Desgagnés

L’histoire a été révélée par Félix Séguin, de Québecor Média. La plupart des victimes n’ont pas été nommées. Seules trois victimes sont officiellement identifiées : l’animatrice Véronique Cloutier, la sommelière Jessica Harnois et Martine Forget, épouse du hockeyeur de la LNH Jonathan Bernier.

Je cite Mme Forget, sur sa page Facebook : « Si tu savais tout ce qu’il avait à propos de moi en sa possession. C’est dégueulasse. Je capotais quand [les policiers] ont dû me dire ce que le gars avait en sa possession à propos de moi et Jonathan, si tu vois ce que je veux dire… »

Une trentaine d’autres personnes, identifiées uniquement par leurs initiales dans des documents judiciaires, figurent parmi les personnes que Desgagnés n’a pas le droit de contacter. D’autres sources indiquent qu’il pourrait y avoir encore plus de victimes.

Il semble que Pascal Desgagnés avait accès au contenu numérique de toutes ces personnes en temps réel. En clair, il pouvait les espionner comme s’il était par-dessus leurs épaules, quand elles utilisaient leur téléphone ou leur ordinateur portable. Quand on sait ce qu’on confie sur soi à nos outils numériques, ça a de quoi donner le vertige…

Et la nausée.

Quand les détails de la saga de l’espionnage dont est accusé Pascal Desgagnés ont commencé à sortir, j’ai pensé au film La vie des autres, sur un agent de la police secrète est-allemande chargé d’espionner un couple d’artistes dans les derniers moments de la dictature communiste.

Mais La vie des autres, Oscar du meilleur film étranger en 2007, est au fond un film sur la bienveillance. L’agent chargé d’espionner le couple jugé subversif s’éprend de lui à force de l’espionner et finit par le protéger des coups fourrés de ses propres maîtres, au péril de sa santé professionnelle…

Ce dont est soupçonné Pascal Desgagnés n’a rien de bienveillant. C’est même tout le contraire, c’est parfaitement détestable. Il a utilisé des moyens modernes pour espionner la vie des autres, pour violer leur intimité, sans avoir l’excuse d’être l’agent d’une dictature.

Les moyens qui auraient été utilisés par Desgagnés sont modernes. Piratage ? Hameçonnage ? On le saura un jour. Mais la fascination qui le motivait est vieille comme le monde : je parle de cette fascination, justement, pour la vie des autres.

Oui, la vie des autres – par l’entremise du potin de bouche à oreille, de comptes Instagram auxquels on s’abonne, de magazines « artistiques » –, pour oublier un peu la nôtre.

Pascal Desgagnés a pris les moyens technologiques pour aller au-delà de la vie mise en scène sur Facebook, sur Instagram. Il lui en fallait plus, il lui fallait une fenêtre sur la boîte noire des vies de ses cibles.

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En 2008, un Américain du nom de Christopher Chaney a réussi à pirater le compte Gmail d’une vedette américaine en fournissant le nom du chien de ladite vedette pour réinitialiser le mot de passe de sa messagerie.

De là, comme des dominos qui tombent les uns sur les autres, il a pu pirater des dizaines d’autres colosses du showbiz américain, a expliqué en 2015 le magazine Wired : « Il a utilisé le carnet d’adresses de cette personne pour trouver les courriels d’autres stars, avocats, agents. L’une après l’autre, il a deviné la réponse aux questions de sécurité des messageries et s’est mis à lire leurs courriels. Il a même mis sur pied un système de transfert de courriels sur pied : il était alerté chaque fois que ses victimes changeaient leurs mots de passe… »

Il n’a jamais tenté de vendre ces infos. Sa chute est venue quand il a refilé une photo coquine à un hacker, qui l’a publiée.

La motivation de Chaney ?

En savoir plus, savoir tout, sur la vie des autres. Wired, encore : « Chaney avait accès à des centaines de milliers de courriels de vedettes et de leur entourage. Ce type solitaire à Jacksonville tenait Hollywood dans sa main comme ces globes de neige qu’on tient dans la paume de sa main. Il était ainsi au courant des deals en coulisses, des blockbusters à venir, des liaisons extraconjugales et des peurs cachées, de l’homosexualité cachée de l’un et de la starlette qui combattait discrètement un cancer […] Seul, dans sa maison, alors qu’il lisait des milliers de courriels, regardant des photos coquines : il en savait sans doute plus sur Hollywood que quiconque à Hollywood. »

Je lis ça et je pense à Pascal Desgagnés, version diète, version plus modeste, made in Québec.

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On peut penser que la saga d’espionnage des vies numériques révélée cette semaine n’est qu’une sorte de téléroman, les hauts et les bas des gens riches et célèbres…

On peut. Mais c’est une lecture qui me semble réductrice. Quiconque a une vie numérique a des secrets. Quiconque a une vie a des secrets ! C’est dans la nature humaine d’avoir des secrets. 

L’intimité est par essence secrète. Mais nous confions à nos outils numériques une partie de ces secrets et, modernité oblige, une partie de plus en plus grande.

Ces secrets deviennent ainsi archivés, faciles à retracer. Si vous avez déjà perdu des photos de vos enfants, de vos voyages d’il y a 10, 15, 20 ans, vous savez la valeur inestimable d’une sauvegarde dans le « nuage »…

Le revers de la médaille, c’est que notre intimité est archivée et archivable.

Et piratable.

Et, dans le cas de certaines personnes, piratée…

On peut rire, on peut glousser : ah, ah, des vedettes qui ont été espionnées, lol…

Mais le nœud de l’affaire ici, ce ne sont pas les individus espionnés. Ce sont les secrets qu’on livre tous à Facebook, à Apple, à Google, à iCloud, outils quasi inévitables de l’époque.

On a tous des secrets, qu’on soit « connu » ou pas, épouse de joueur de hockey ou pas, animatrice à succès ou pas.

Et ces secrets ont une valeur pour quelqu’un, quelque part, qu’on soit connu ou pas. Connu ou pas, on est tous à un ou deux clics d’avoir un Pascal Desgagnés invisible au-dessus de son épaule.