C’est un roman d’espionnage sur fond de guerre froide. La mission secrète de deux Québécois, devenus par hasard des acteurs-clés d’une révolution qui a marqué l’histoire du XXe siècle. Trente ans plus tard, voici le récit des aventures rocambolesques de Michel Clair et de Réjean Roy dans la Roumanie de Ceausescu.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« On le fait »

Le soir tombait sur la campagne roumaine. Michel Clair et Réjean Roy s’étaient arrêtés au bord de la route, déserte, pour admirer le ciel s’enflammer avant que le pays ne plonge dans une autre nuit noire d’encre.

PHOTO JOEL ROBINE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La révolution roumaine a culminé avec l’exécution du dictateur Nicolae Ceausescu et de sa femme, Elena, en décembre 1989.

Les deux Québécois ne réalisaient pas que la mission qu’ils venaient de mener dans le plus grand secret déclencherait une cascade d’évènements qui mèneraient, quelques mois plus tard, à une révolution.

Soudain, un point blanc est apparu sur la route. Une voiture. À mesure qu’elle s’approchait, Réjean Roy a reconnu une Dacia, marque roumaine réservée, à l’époque, aux dignitaires du régime communiste et à leur redoutable police politique, la Securitate.

Réjean Roy s’est penché vers Michel Clair. « Dans les films, les agents de la Securitate roulent en Dacia noire. Celle-là est blanche, mais je pense qu’on a des problèmes. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Réjean Roy et Michel Clair

Les deux hommes sont remontés en voiture. Ils ont voulu déguerpir, mais la Dacia blanche a eu tôt fait de les doubler et de leur barrer la route.

Réjean Roy avait vu juste; c’était bien des agents de la Securitate. Et ils n’avaient pas l’air commodes. En les regardant descendre de la Dacia, les deux Québécois n’ont pas pu s’empêcher de se demander ce qu’ils étaient venus faire dans ce guêpier.

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Il y a 30 ans, le 15 décembre 1989, des milliers de fidèles se sont rassemblés autour de l’église de László Tőkés, un pasteur dissident de la ville roumaine de Timisoara, dans l’espoir de le protéger de la Securitate.

Cet évènement a marqué le début de la révolution roumaine, qui a culminé 10 jours plus tard avec l’exécution du dictateur Nicolae Ceausescu et de sa femme, Elena.

Voilà pour l’histoire avec un grand « H ».

Mais il y a une petite histoire, méconnue, derrière la grande. Celle de deux Québécois débarqués en Roumanie pour enregistrer secrètement une interview avec le pasteur rebelle de Timisoara.

La diffusion de cette interview a été déterminante pour la suite des choses en Roumanie.

C’est par une série de hasards et de coïncidences extraordinaires que Réjean Roy, ancien journaliste de Radio-Canada, et Michel Clair, ex-ministre péquiste sous René Lévesque et Pierre Marc Johnson, en sont venus à jouer un rôle dans ces évènements historiques.

Leurs aventures à l’est du rideau de fer n’en sont pas moins dignes d’un roman d’espionnage.

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Tout commence en novembre 1988.

Michel Clair, fraîchement retraité de la vie politique, mène une existence paisible avec sa femme, la danseuse Patricia Rousseau. Cette dernière, passionnée de folklore, l’introduit à la communauté hongroise de Montréal.

Un jour, le directeur d’une troupe hongroise, Josef Botos, sollicite l’aide du couple pour organiser une exposition de photos très dures sur le sort réservé à la minorité hongroise de Roumanie. Le couple accepte de l’aider.

PHOTO PATRICK HERTZOG, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le réalisateur Peter Deak débarque alors sans s’annoncer, les photos sous le bras. Arrivé tout droit de la Hongrie, il ne parle pas un mot de français ni d’anglais. Michel Clair parvient à dénicher un interprète en catastrophe : Itsvan Tőkés, ingénieur employé par l’Université McGill.

Michel Clair tente d’intéresser aux photos un journaliste qu’il a connu dans son ancienne vie de ministre, en vain. C’est plutôt Réjean Roy, reporter à la radio de Radio-Canada, qui se présente à l’exposition.

Des amitiés se tissent. En décembre 1988, Michel Clair invite tout le monde à un souper de Noël.

Au cours de la soirée, Itsvan Tőkés, l’interprète de fortune, se met à parler de son frère, László Tőkés, un pasteur protestant issu de la minorité hongroise de Roumanie. Et, surtout, l’un des très rares dissidents du pays.

László Tőkés, leur dit-il, risque gros en critiquant le régime Ceausescu. Il est d’autant plus vulnérable en l’absence de toute couverture médiatique internationale.

Le regard de Michel Clair croise celui de Réjean Roy. Leur décision est déjà prise. « On le fait. »

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C’est facile à dire, un soir de fête où le bon vin coule à flots.

C’est beaucoup moins facile à faire.

Il faut élaborer un plan. Financer l’opération. Trouver des cartes détaillées de la Roumanie. Ces cartes sont rares, peut-être pour empêcher les Roumains de s’enfuir. Ceux qui tentent le coup sont souvent abattus aux frontières.

En mars 1989, tout est prêt. Le 16, Michel Clair et Réjean Roy se rendent à l’aéroport de Mirabel. Le premier s’embarque pour Vienne; le second, pour Bucarest. Il joue les touristes, une caméra VHS de haute qualité dans ses bagages.

De Bucarest, Réjean Roy prend un train pour Timisoara. De son côté, Michel Clair loue une voiture afin d’entrer en Roumanie par la frontière hongroise d’Arad.

PHOTO ÁRPÁD SZÕCZI, TIRÉE DU SITE ROMANIANREVOLUTIONFILM.COM

L’intérieur de l’église de Timisoara (ici en 2009)

Quelques heures plus tôt, le danseur Béla Gazdag avait emprunté le même passage, une seconde caméra VHS camouflée sous sa roue de secours.

Le réalisateur Peter Deak, pour sa part, pénètre en Roumanie par train, tandis que le directeur de la troupe, Josef Botos, franchit en voiture la frontière d’Oradea.

En voyageant séparément, les cinq hommes espèrent éviter d’éveiller les soupçons de la Securitate. Ils se sont donné rendez-vous à l’hôtel Continental de Timisoara.

Dans la soirée du 18 mars 1989, ils se retrouvent dans le lobby de l’hôtel. Tout le monde est là. Ils ont réussi.

Mais le plus dur reste à faire.

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Michel Clair et Réjean Roy découvrent une Roumanie en déroute. Pendant que le despote Ceausescu s’octroie toutes les largesses, le pays s’enfonce dans la misère.

La vie est encore plus dure pour la minorité hongroise, soumise à la politique d’assimilation du régime. Mais tous souffrent également des privations de nourriture, de chauffage, de libertés. Tous vivent dans la peur.

PHOTO JOEL ROBINE ET CHRISTOPHE SIMON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

À Timisoara, le pasteur László Tőkés s’élève contre ces injustices. Tous les dimanches, des centaines de gens assistent à ses sermons – et pas seulement les fidèles d’origine hongroise, qui forment 10 % de la population de la ville.

Le dimanche 19 mars, Réjean Roy s’introduit dans l’église – bondée, comme toujours. Il attend la fin de la cérémonie pour aborder le pasteur.

Réjean Roy lui tend un bout de papier. « Demain, 10 h. » Le pasteur acquiesce d’un signe de tête.

Le 20 mars, les complices pénètrent dans l’église discrètement, à tour de rôle. Ils installent les deux caméras dans le jubé, où László Tőkés pense qu’il n’y a pas de micros. Tout le monde retient son souffle.

PHOTO TIRÉE DU SITE ROMANIANREVOLUTIONFILM.COM

Le pasteur László Tőkés en entrevue avec le journaliste Réjean Roy en 1989

L’atmosphère est à couper au couteau.

Réjean Roy mène l’entrevue à l’aveugle, sans rien y comprendre. Il pose des questions en anglais; László Tőkés répond en hongrois. Le journaliste ne peut pas se permettre d’attendre la traduction pour enchaîner. Le temps presse. Dehors, on entend des gens s’approcher.

Ce n’est que plusieurs jours plus tard que Réjean Roy prendra la mesure du courage de László Tőkés. La portée, aussi, de cette interview exceptionnelle, qui invite tout un peuple à cesser d’avoir peur.

« Pourquoi toujours ce mur de silence ? Est-ce que nous sommes nous-mêmes enfermés ? », demande le pasteur dans l’enregistrement de 42 minutes. « Ce mur est plus épais et plus impénétrable que, par exemple, le mur de Berlin. Et je pense que quelqu’un doit le briser. »

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Quarante-deux minutes d’entrevue explosive. Quatre cassettes à passer en catimini hors d’un pays totalitaire.

Pour plus de sûreté, ils se répartissent les bandes vidéo et partent chacun de leur côté.

À Cluj-Napoca, Michel Clair, Réjean Roy et Béla Gazdag font une série d’erreurs. Ils prennent des gens pauvres, des étals vides en photo. Ils font un esclandre à l’hôtel.

Ils sont repérés par la Securitate.

Suivis, épiés, ils parviennent néanmoins à remettre à la dérobée deux cassettes à Josef Botos, le directeur de troupe, qui file sans demander son reste.

Peter Deak, de son côté, réussit à faire passer deux autres cassettes en Hongrie en les dissimulant dans le plafond d’un wagon de train.

Avisés à deux reprises par la Securitate – d’abord poliment, puis avec fermeté –, Michel Clair et Réjean Roy renoncent à rencontrer d’autres dissidents et décident de quitter le pays sans plus attendre. Ils optent pour une route de campagne.

C’est là, au coucher du soleil, qu’apparaît la Dacia blanche à l’horizon. Les quatre agents de la Securitate ne parlent que le roumain, mais sont clairement hostiles.

L’un d’eux déploie une carte sur le capot de la voiture louée de Michel Clair. Il pointe l’endroit où ils se trouvent, puis la frontière, avant de lever quatre doigts au ciel.

Pas besoin de traduction. Les deux Québécois comprennent qu’ils ont quatre heures pour déguerpir.

Michel Clair reprend le volant. Il ne roule pas trop vite, pour ne pas donner l’impression qu’il cherche à fuir.

PHOTO JOEL ROBINE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Afin de ne pas éveiller les soupçons des douaniers, les deux hommes jettent – littéralement – leur argent par les fenêtres. Plusieurs centaines de dollars, en monnaie roumaine, enroulés dans des capsules de film et jetés dans les fossés, à la faveur de la nuit, sans s’arrêter de rouler.

Michel Clair se sent confiant. Il n’y a pas d’argent et, surtout, pas de matériel vidéo compromettant dans la voiture. Mais Réjean Roy, à ses côtés, panique.

« Michel… il y a une cinquième cassette.

— Quoi ? Que veux-tu dire ?

— J’ai tourné des plans de repères à la fin de l’interview. J’ai filmé tout le monde : László Tőkés, Béla Gazdag, Peter Deak, toi, moi… Si les agents mettent la main là-dessus, nous sommes tous foutus !

— Et… où est cette cassette ?

— Elle est restée dans la caméra… »

La caméra est dans le coffre arrière. Les deux Québécois étant suivis par la Securitate, impossible de s’arrêter pour la récupérer et effacer les images. En outre, il ne reste qu’une vingtaine de minutes de route avant la frontière.

Ils sont cuits.

« Si on se fait interroger, c’est moi qui parle », dit Michel Clair.

L’allumette

L’interrogatoire dure trois heures.

Michel Clair raconte tout, à plusieurs reprises.

Tout, sauf ce qui s’est passé à Timisoara.

Au bout de trois heures, un douanier demande à inspecter la caméra. Michel Clair craque. Il se met à suer à grosses gouttes.

Réjean Roy a alors la présence d’esprit de faire avancer la bande vidéo avant de tendre la caméra au douanier. « Vous voyez ? Il n’y a rien. C’est que de la neige ! »

À son grand soulagement, le douanier semble le croire sur parole. Il lui redonne la caméra.

À 1 h du matin, les deux Québécois ont l’autorisation de partir, mais pas avant qu’un douanier leur fasse une dernière remarque : « Je ne sais pas ce que vous êtes venus faire en Roumanie, mais je suis certain que vous avez fait du mal à mon pays. »

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À Montréal, Réjean Roy a un problème. Personne ne s’intéresse à l’interview de László Tőkés. À Radio-Canada, un producteur le rabroue : « La madame de la rue Panet, quand elle va voir un curé de Timisoara, ça ne lui dira rien. Ça n’a pas d’intérêt… »

PHOTO FOURNIE PAR MICHEL CLAIR

Le réalisateur Peter Deak, Michel Clair et Josef Botos, à Budapest, en Hongrie, après leur retour de Roumanie. Botos a été le dernier du groupe à quitter le territoire roumain; la photo a été prise tout juste après sa descente du train.

Le journaliste est convaincu du contraire. Il n’a pas pris tous ces risques en vain. Il se met en tête de produire son reportage par ses propres moyens. Après avoir loué une salle de montage à Kahnawake, il réussit à vendre son reportage ici et là, en Europe. Mais l’impact est plutôt limité.

En juillet 1989, un animateur-vedette de Magyar TV, radiodiffuseur public hongrois, le contacte. Alajos Chrudinak veut mettre la main sur l’interview intégrale de László Tőkés de toute urgence. Il croit que le temps est mûr pour en faire un gros coup médiatique.

Réjean Roy se précipite à l’aéroport pour lui envoyer son matériel par le premier avion.

La diffusion de l’interview, le 24 juillet, a un retentissement énorme en Hongrie. Des manifestants descendent dans les rues de Budapest pour protester contre le sort réservé à la minorité hongroise de Roumanie.

Quelque chose se déverrouille. Une parole se libère. C’est la première fois que des citoyens du bloc socialiste se permettent de critiquer ouvertement un pays frère.

L’interview de László Tőkés est aussi captée en Roumanie. Mais Nicolae Ceausescu n’intervient pas. Pas directement. Il sait qu’en supprimant le pasteur rebelle, il risque d’en faire un héros. Alors il passe par le clergé, pro-régime, pour le faire transférer dans un village de Transylvanie.

László Tőkés refuse d’obéir à l’ordre de quitter son église. La Securitate tente de le neutraliser en plaçant des agents devant l’immeuble et en coupant sa ligne téléphonique. Pendant des semaines, le pasteur vit en état de siège.

Le 15 décembre, des milliers de paroissiens se réunissent autour de l’église pour empêcher la Securitate de le déloger de force. Le lendemain, ils sont encore plus nombreux. Les forces de l’ordre tentent de les disperser à coups de balles, de matraques et de canons à eau. En vain.

Cette nuit-là, László Tőkés est battu et arrêté. Mais la foule refuse de se disperser. Place de l’Opéra, un carnage se prépare. Et soudain… la peur change de camp. Les soldats rendent les armes. Le massacre annoncé n’a pas lieu.

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le dernier discours : Nicolae Ceausescu s’adresse aux manifestants devant le siège du Parti communiste à Bucarest, le 21 décembre. La manifestation avait à l’origine été organisée par le régime mais la foule s’est retournée contre lui. Le dictateur prendra la fuite avec sa femme dans les heures suivantes. 

La révolution est en marche. Le 21 décembre, Nicolae Ceausescu organise une manifestation à sa gloire à Bucarest. Conspué par la foule, le tyran doit prendre la fuite avec sa femme, Elena. Rapidement arrêtés, ils ont, le 25 décembre, un simulacre de procès.

Au bout de 55 minutes, l’affaire est réglée; le couple est mené au peloton d’exécution. Ils tombent sous les balles.

Sous l’œil des caméras.

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Dans les vieux dossiers de la Securitate, Michel Clair et ses complices sont fichés espions de la CIA. Mais non, dit l’ancien ministre. « Nous n’étions qu’une bande de gars qui avons voulu faire une action pour protéger un homme, sans savoir que cette action aurait autant de conséquences. »

Ils n’ont pas déclenché la révolution roumaine. Ils ont simplement été au bon endroit, au bon moment. « Au fond, nous avons approché une allumette d’une situation qui était prête à exploser. »

En cinq dates

20 mars 1989

Michel Clair et Réjean Roy s’introduisent en secret dans l’église du pasteur protestant László Tőkés, à Timisoara, pour enregistrer une interview avec ce défenseur des droits de la minorité hongroise de Roumanie. Le lendemain, les deux Québécois sont expulsés du pays.

24 juillet 1989

Retransmise sur les ondes de Magyar TV, le radiodiffuseur public de Hongrie, l’interview de László Tőkés a l’effet d’une bombe. À Budapest, des milliers de manifestants protestent contre le traitement brutal réservé à la minorité hongroise de Roumanie par le régime de Nicolae Ceausescu.

15 décembre 1989

À Timisoara, des centaines de fidèles se rassemblent autour de l’église du pasteur László Tőkés pour le protéger de la Securitate, la police secrète roumaine, venue l’arrêter. L’évènement marque le début des grandes manifestations anti-régime.

21 décembre 1989

Nicolas Ceausescu organise une manifestation à sa gloire dans la capitale roumaine, Bucarest. Mais les choses tournent mal pour le tyran, conspué par la foule devant le siège du Parti communiste. Le « génie des Carpates » prend la fuite avec sa femme, Elena.

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Elena et Nicolae Ceaucescu lors de leur procès improvisé tenu dans une école. Ils seront exécutés quelques instants plus tard.

25 décembre 1989

Rattrapés et arrêtés, Nicolae et Elena Ceausescu sont jugés sommairement dans une école transformée en tribunal pour l’occasion. En moins d’une heure, ils sont reconnus coupables de génocide et de détournement de fonds. Ils sont fusillés devant les caméras.

Rectificatif

Dans une version précédente, nous avons erronément identifié la femme de Michel Clair, à l’époque, comme étant Caroline Lussier. Il s’agissait en fait de Patricia Rousseau.