(Québec) La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, veut moderniser la police. Au cours des prochaines semaines, elle déposera un livre vert sur la réalité policière en 2019. La Presse s’est entretenue avec les syndicats et associations professionnelles qui représentent les agents des corps de police québécois. Le constat est brutal : les policiers sont brûlés, démunis face aux troubles de santé mentale, mais aussi en retard dans la lutte contre la cybercriminalité.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Un mal-être contagieux

Les policiers sont épuisés. Depuis plusieurs années, ils traitent un nombre croissant d’appels liés à des personnes en crise, qui vivent avec des troubles de santé mentale. En même temps, ils composent eux-mêmes « avec de la détresse ». À la Sûreté du Québec seulement, 21 policiers se sont suicidés depuis 10 ans.

« Il faut réagir, et je compte bien demander au gouvernement de mettre la main à la pâte. Ce n’est pas normal », déplore Pierre Veilleux, président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ), qui a rappelé cette statistique accablante.

PHOTO JEAN-MARIE VILLENEUVE, ARCHIVES LE SOLEIL

Pierre Veilleux, président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec

À l’automne dernier, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a annoncé qu’elle déposerait en décembre un livre vert sur la réalité policière en 2019. Aux médias de Québecor, elle a affirmé qu’il était temps de moderniser la police et de mettre sur la table tous les enjeux qui la traversent afin de proposer, dans un deuxième temps, un nouvel encadrement.

Car le travail policier est complexe, et ces dernières années, il s’est encore complexifié. En tant que premiers répondants, ils composent avec un nombre croissant d’appels de détresse, ont affirmé tous les syndicats et associations professionnelles de corps policiers que La Presse a consultés. François Lemay, président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ), estime qu’entre 6 et 8 appels sur 10 concernent désormais des problématiques liées à des troubles de santé mentale.

« Quelqu’un dans mon service a fait face à deux suicides par arme à feu dans un même week-end. […] On a fait face à des enfants de plus en plus jeunes qui parlent de suicide. »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA FPPMQ

François Lemay, président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ)

Les policiers, on est les premiers à intervenir auprès d’une personne en psychose ou en crise aiguë. Il faut toujours bien avoir la capacité d’intervention pour leur venir en aide.

François Lemay, président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec

« On voit les gens souffrir, on voit les gens qui ont besoin d’aide, mais le système est en train de craquer et on n’est plus en mesure de répondre au cri d’aide de la population », déplore M. Lemay.

« Portes tournantes »

Le président de la FPMQ, tout comme ses homologues de l’APPQ et de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, réclame plus d’intervenants sociaux avec eux dans les rues. Actuellement, les policiers vivent le phénomène des « portes tournantes », où ils accompagnent des personnes aux urgences, qui sont ensuite relâchées dans la rue avant de voir un médecin.

À Montréal seulement, les policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) vivent ce phénomène 33 000 fois par année. « C’est presque une centaine de fois par jour », explique Yves Francœur, président de la Fraternité.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Francoeur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal

On aurait besoin d’intervenants sur le terrain spécialisés en santé mentale.

Yves Francoeur

« Les policiers sont de plus en plus démunis pour intervenir avec cette clientèle-là. Ça nous prend de la formation, des outils, des intervenants sociaux pour prendre le relais. Trop souvent, on est obligé de judiciariser ces personnes, mais ce n’est pas la bonne approche », déplore Pierre Veilleux, du syndicat des agents de la SQ.

Et cette détresse, à laquelle les policiers sont confrontés tous les jours, laisse aussi des traces. « On a de plus en plus de détresse au niveau des policiers », affirme M. Veilleux, alors que la police nationale a vu près d’une vingtaine de ses agents se suicider au cours des dernières années.

« Ça prend un service 24 heures qui est spécialisé pour travailler avec les intervenants de première ligne », demande François Lemay, de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec.

Une ressource

À l’heure actuelle, seule La Vigile offre un service d’aide spécialisé aux premiers répondants. L’organisme, unique au Québec, exploite une maison d’hébergement qui offre des séjours de 30 jours à ceux qui sont toxicomanes, alcooliques ou qui vivent avec un stress post-traumatique et des problèmes de santé mentale. L’organisme a également un réseau de psychologues spécialisés dans les thérapies aux premiers répondants, un secteur pour lequel le nombre de demandes augmente sans cesse.

« L’année passée, on a eu 450 dossiers d’ouverts […] alors que cette année, on n’a pas encore fini l’année et on est à 525 demandes », explique la directrice générale Geneviève Arguin.

L’organisme, financé par des dons privés, espère obtenir un financement annuel récurrent de Québec pour accroître ses services. « On a fait la demande, mais c’est un travail de longue haleine », dit Mme Arguin.

En tout temps, si vous avez besoin d’aide, et ce, partout au Québec, composez le 1 866 APPELLE (277-3553) pour joindre la Ligne de prévention du suicide.

En bref

Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ)

L’association compte 5400 membres actifs à travers le Québec et défend leurs intérêts en conformité avec la Loi des syndicats professionnels. L’APPQ est le plus grand syndicat de policiers provinciaux au Québec, confirme son porte-parole Laurent Arel.

Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ)

Les membres de la Fédération sont des associations de salariés formées de policiers et policières municipaux à travers tout le Québec. Les associations et fraternités de 32 villes québécoises en sont membres. La FPMQ veille à ce que les corps policiers municipaux puissent offrir des services de qualité aux citoyens qu’ils sont chargés de protéger. La Fraternité des policiers et policières de Montréal (FPPM) est associée à la FPMQ.

Fraternité des policiers et policières de Montréal (FPPM)

La FPPM représente quelque 4500 policiers et policières actifs du Service de police de la ville de Montréal, ce qui exclut les membres de l’état-major et la direction. Il s’agit du plus grand syndicat de policiers municipaux de la province. La Fraternité dispense également des services à environ 4700 membres retraités.

Sources : FPMQ, APPQ, FPPM

Lutte contre la cybercriminalité : des méthodes des « années 80 »

Les fédérations professionnelles et les syndicats policiers du Québec jugent être mal outillés face à la cybercriminalité, qui représente tout de même près de la moitié des crimes commis par année dans les pays industrialisés. Les organisations policières « ont pris du retard dans leur façon » d’y répondre, juge un expert, alors que la formation des agents de première ligne est « largement insuffisante pour porter assistance » aux victimes.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« En volume, le cybercrime est ce qui touche le plus de personnes dans la société », affirme l’expert en cybersécurité Benoît Dupont.

Yves Francoeur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, rappelle que la cybercriminalité est sous-documentée, même si l’on sait qu’elle accapare une part croissante du nombre de crimes commis chaque année au Québec comme ailleurs.

« On travaille ces cas de la même façon qu’on le faisait dans les années 80 », déplore-t-il, rappelant que « 30 % de la criminalité traditionnelle est déclarée [par les victimes aux policiers], alors que seulement 10 % de la cybercriminalité » l’est.

Il faut prendre un virage et mettre plus de gens dans les escouades spécialisées à la cybercriminalité.

Pierre Veilleux, président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec

Et avec un si faible taux de dénonciation, « on a juste la pointe de l’iceberg », plaide François Lemay de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec, qui espère que le gouvernement Legault s’attaquera à l’enjeu une fois son livre vert déposé.

« Le crime du présent »

Ce constat est également établi par Benoît Dupont, expert mondialement reconnu en cybersécurité et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie. Il est l’un des coauteurs d’un rapport qui traite de l’enjeu et qui a été commandé par la Fraternité des policiers et policières de Montréal pour documenter les profonds changements qui bouleversent la profession policière.

À ce jour, estime M. Dupont en entrevue à La Presse, « les institutions policières ne sont pas du tout adaptées à traiter ce type de délinquance ». « Pourtant, ce n’est plus le crime du futur. C’est le crime du présent », note-t-il.

« En volume, le cybercrime est ce qui touche le plus de personnes dans la société […]. C’est devenu un problème d’une telle ampleur [qu’on doit] réfléchir à comment collaborer avec les entreprises et les partenaires à l’étranger », ajoute le spécialiste, plaidant pour que tous les agents en uniforme — et non pas que les enquêteurs — reçoivent une formation de quelques heures pour mieux appuyer les victimes qui déposent des plaintes dans les postes de police.

La cybercriminalité, tel qu’elle est vécue dans les pays industrialisés, prend la forme d’hameçonnage, de cyberfraudes et de courriels frauduleux, comme ce prince qui promet une partie de sa richesse en échange d’un virement de fonds — ou deux, ou trois…

D’autres demandes de policiers

Davantage d’indépendance

La Fraternité des policiers et policières de Montréal souhaite qu’un « rempart institutionnel » soit créé entre le service de police de la métropole et l’administration municipale. À ce jour, déplore-t-on, « la proximité entre les directions de police et les mairies est trop importante ». Yves Francoeur cite en exemple Toronto, où une « commission de police offre un modèle plus susceptible d’empêcher l’ingérence politique, car c’est à elle que le directeur de police se rapporte ». À Montréal, le directeur général du SPVM relève de la Ville. De plus, « les administrations montréalaises ont parfois des vues idéologiquement teintées par des groupes de pression dont l’existence tient à la critique de la police », déplore la Fraternité.

Financement des services policiers municipaux

En préparation du livre vert sur la police, la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec tentera de sensibiliser la ministre Geneviève Guilbault au financement des corps policiers des villes qui ne dépendent pas des services de la Sûreté du Québec (SQ). François Lemay, président de la Fédération, déplore que « les services de la SQ soient financés, mais que les villes qui ont des services policiers municipaux ne le soient pas ». Il déplore également que certaines villes de taille moyenne fassent appel à la SQ plutôt que de se constituer un service policier local, alors que selon lui, ce deuxième type de corps policier répond à davantage de besoins.