Le 6 décembre prochain, il y aura les cérémonies, les discours, les silences, et 14 faisceaux de lumière qui s’élèveront vers le ciel depuis le sommet du mont Royal. Mais en ce 30e anniversaire de la tuerie de Poly, les familles ont choisi de raconter leur peine, pour mieux comprendre celle de toute une société.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Quand sa grande sœur Geneviève a été assassinée lors de la tuerie à l’école Polytechnique, Catherine Bergeron, alors âgée de 19 ans, est entrée dans un état de dissociation. « Pendant quelque temps, j’étais comme une automate. Et je me demande si, comme société, il n’y a pas eu un peu de ça. Un attentat antiféministe comme ça qui arrive chez nous, c’était peut-être tellement douloureux à admettre… »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Bergeron

Et au fil des ans, des commémorations, des épreuves de la vie, le regard change. Il y a cinq ans, lors des cérémonies sur la montagne, Catherine Bergeron a écouté les mots des discours d’une tout autre oreille, particulièrement sur la dimension antiféministe de la tuerie. Et quand elle a lu la mise en perspective historique que vient de rédiger la journaliste Josée Boileau dans un nouveau livre sur ce traumatisme collectif, « ça m’a tellement éclairée, dit-elle, je me suis dit : c’est ça qui nous est arrivé ».

Pourquoi aura-t-il fallu 30 ans pour que puisse être ajoutée sans controverse l’expression « attentat antiféministe » sur le panneau descriptif de la place du 6-Décembre-1989 ? Ceux qui n’étaient pas nés ou ont oublié trouveront probablement matière à réflexion dans le livre Ce jour-là, bientôt en librairie.

Quand le Comité Mémoire, responsable des activités de commémoration de la tragédie, a réfléchi au 30e anniversaire qui se pointait en 2019, il a souhaité laisser un témoignage écrit, un « supplément d’âme », a suggéré l’ancien chef de police Jacques Duchesneau. Aussi a-t-il confié à Josée Boileau le soin non seulement de dresser le portrait de chacune des 14 femmes assassinées ce jour-là, mais également de raconter ce Québec de 1989, où le terme « féminisme » était encore une épithète clivante.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

La journaliste Josée Boileau publie un livre aux Éditions La Presse sur les 30 ans depuis la tuerie de Poly (6 décembre 1989).

Je tenais beaucoup à ce qu’il y ait un côté société derrière ça. Pour ne pas qu’on juge avec nos yeux d’aujourd’hui, mais que l’on comprenne ce qui se passait à l’époque.

Josée Boileau

Ainsi est racontée l’histoire de ce Québec encore coincé entre tradition et modernité, avec ses femmes au foyer et heureuses de l’être aux côtés de celles qui conciliaient travail et famille, ses divorcés qui écrivaient les toutes premières règles de pension alimentaire, ses garçons et filles qui grandissaient dans un monde où ils pouvaient alors envisager n’importe quelle carrière, puisque les portes avaient été défoncées bien avant leur arrivée. 

Les féministes ? C’étaient celles qui étaient dans la rue, à l’été 1989, pour soutenir Chantal Daigle et le droit à l’avortement. C’étaient celles qui, comme Lise Payette ou Claire Kirkland-Casgrain, avaient écrit l’histoire en devenant les pionnières dans leur domaine. 

« Et ça explique pourquoi, quand Marc Lépine apparaît à Poly, l’étudiante Nathalie Provost lui dit qu’elle n’est pas féministe, dit Josée Boileau. Et ça explique aussi pourquoi, quand on fait le portrait des victimes d’après les souvenirs de leurs proches, certains disent qu’elles n’allaient pas à Poly parce qu’elles étaient féministes. Ce n’étaient pas des militantes et, à ce moment, le mot féministe est accolé au militantisme. » 

Le traumatisme, la douleur, la maladresse, la mauvaise foi, l’aveuglement ou le déni, toutes ces réactions post-tragédie entraînent le Québec dans un pénible débat sur la dimension antiféministe à accoler à l’évènement. Bien vite, l’analyse selon laquelle la tuerie est « l’expression extrême d’une violence quotidienne » que subissent notamment des femmes victimes de violence conjugale est repoussée au profit de l’explication du « tireur fou » et de « l’acte isolé ». Même si le tireur avait clairement dit et écrit qu’il s’en prenait aux féministes qu’il accusait de lui « gâcher la vie ».

Ce n’est qu’au moment de souligner le 25e anniversaire, rappelle Mme Boileau, qu’il a été question d’antiféminisme. « Quoique… non, c’est faux, se reprend-elle. Dès le lendemain, on en parlait dans les journaux », dit-elle, en rappelant dans son ouvrage de nombreuses chroniques et lettres d’opinion publiées dans les jours qui ont suivi.

Mais on ne l’entendait pas dans le discours dominant, et surtout pas dans le discours télévisuel. Dans les écrits, c’était présent. Mais c’était la force de la télé : si les grands réseaux ne le disaient pas, la majorité de la population ne l’entendait pas.

Josée Boileau

Mais le temps a passé, constate la journaliste, et les gens changent. « Ça ne change jamais assez vite ; il y a des problèmes, mais réalisons quand même tout le travail qui s’est fait dans les têtes, d’où on partait. » Notamment autour du terme « féministe », qui ne suscite plus autant de divisions et que les jeunes se sont fermement appropriés. 

Quand on lui suggère que son livre est empreint d’une bienveillance à l’égard de la société de 1989, Josée Boileau reste songeuse. « C’est possible que ces gens qui se sont beaucoup disputés à l’époque trouvent mon livre trop bienveillant, dit-elle. Mais moi, je n’arrive pas à voir les choses autrement. Je souhaite que les gens qui ont pleuré seuls dans leur cuisine se reconnaissent dans ce livre, autant que le gars qui a été bouleversé de voir les blessés, autant que les féministes qui se sont senties attaquées, ciblées, et qui le sont encore aujourd’hui. J’espère qu’ils vont tous se reconnaître un peu. Il n’y a pas une peine qui est plus légitime qu’une autre. »

PHOTO LES ÉDITIONS LA PRESSE

Ce jour-là, de Josée Boileau, Les Éditions La Presse

Femmes, filles, sœurs, amies

Elles n’étaient pas que des « victimes », écrit Catherine Bergeron en préface du livre, elles avaient aussi « des talents, des amours, des sports préférés et des rêves, toutes choses humaines dans l’ordinaire et l’extraordinaire des jours ». C’est pourquoi les familles et proches des 14 femmes ont accepté de raconter, certains pour la première fois depuis 30 ans, qui étaient Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara-Maria Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte. Leur disparition le 6 décembre 1989 a causé une onde de choc qui a marqué tellement de gens. Il suffit, a fait remarquer Josée Boileau, qu’on parle de ce jour-là autour de soi pour que les gens évoquent les liens qu’ils ont avec la tragédie. Une cousine s’y trouvait, un oncle était parmi les premiers répondants, un collègue connaissait le parent d’une victime… « C’est quelque chose qui me frappe beaucoup, cette douleur qui n’est pas encore complètement sortie. »