Après avoir obtenu de gros contrats publics libyens, au début des années 2000, SNC-Lavalin a fait pression sur le gouvernement du Canada afin qu’il appuie la Libye lors de votes aux Nations unies, malgré des inquiétudes quant au respect des droits de la personne.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

C’est ce que révèle la preuve exposée mardi au procès de Sami Bebawi, ancien vice-président–directeur chez SNC-Lavalin. L’ancien cadre est accusé de corruption d’agent public étranger pour avoir participé au versement de millions de dollars en pots-de-vin à Saadi Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, le président de la Libye à l’époque.

Le témoin vedette Riadh Ben Aïssa, ancien responsable des affaires de SNC-Lavalin en Libye, a expliqué aux jurés que Saadi Kadhafi avait accordé son aide à l’entreprise à plusieurs reprises et que SNC-Lavalin avait, de son côté, travaillé très fort pour améliorer les relations entre le régime Kadhafi et le Canada.

Appui à la résolution libyenne

La Libye avait été soumise à un embargo international dans les années 90. Les choses commençaient à changer à l’aube des années 2000.

J’ai été très actif à aider l’ouverture de l’ambassade canadienne en Libye. J’ai eu beaucoup de discussions sur comment rétablir des relations entre le Canada et la Libye.

Riadh Ben Aïssa

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Riadh Ben Aïssa (au centre), ancien responsable des affaires de SNC-Lavalin en Libye et témoin vedette dans le procès de Sami Bebawi, ancien vice-président–directeur chez SNC-Lavalin

La Couronne a déposé en preuve hier plusieurs courriels envoyés par Bob Blackburn, responsable des relations gouvernementales pour SNC-Lavalin, à d’autres cadres de l’entreprise.

En 2003, par exemple, M. Blackburn suggérait de faire valoir aux dirigeants libyens comment SNC-Lavalin avait aidé à faire changer la position canadienne lors d’une récente session de l’ONU. La Libye présentait tous les deux ans une résolution pour demander à tous les pays de condamner les pressions économiques et les mesures « extraterritoriales ». Le Canada s’absentait toujours lors du vote, mais il avait récemment changé sa position pour appuyer la Libye.

« SNC-Lavalin international a aidé pour cela, avec le ministère des Affaires étrangères à Ottawa et à l’ONU », écrivait M. Blackburn.

« Chicane » sur la question des droits de l’homme

M. Blackburn s’inquiétait du même souffle du fait qu’un vote défavorable du Canada sur un autre sujet cher au gouvernement libyen puisse nuire au commerce.

« À l’approche du vote du Canada à l’ONU sur la candidature de la Libye à la Commission sur les droits de la personne, nous avions exprimé notre préoccupation à Ottawa et à l’ONU quant à l’effet de la position canadienne sur les relations commerciales avec la Libye », écrivait-il.

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Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi lors de son premier discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre 2009, à New Yor.

« Il y avait une chicane aux Nations unies sur la question des droits de l’homme et la position canadienne à ce sujet-là », s’est souvenu Riadh Ben Aïssa lorsqu’on lui a montré ce courriel au procès.

Convaincre un ministre

Plusieurs autres courriels déposés en preuve font état de démarches de dirigeants de SNC-Lavalin pour sensibiliser les conseillers du premier ministre Paul Martin à l’importance de la Libye et même pour transmettre au premier ministre canadien une lettre de Saadi Kadhafi.

Les dirigeants de SNC-Lavalin parlaient dans leur correspondance de tentatives pour convaincre un ministre canadien de se rendre en mission politique en Libye et de convaincre des ministres fédéraux de rencontrer une délégation libyenne en visite au Canada.

Saadi Kadhafi est d’ailleurs venu au Canada aux environs de 2001, à l’invitation de SNC-Lavalin, accompagné d’un colonel de l’armée libyenne qui a eu droit à une rencontre organisée avec un officier responsable des forces spéciales canadiennes, selon Riadh Ben Aïssa.

Dans un courriel à Bob Blackburn, M. Ben Aïssa avait par ailleurs dit qu’il fallait prévenir les gens du gouvernement canadien de ne pas froisser les dirigeants libyens.

« Le gouvernement libyen est très sensible à tout geste ou information qui pourraient les relier à des événements passés. Bob, je compte sur toi pour faire du lobby à Ottawa pour éviter que le gouvernement canadien fasse une erreur », écrivait-il.

Feu vert du PDG pour le yacht

Riadh Ben Aïssa a aussi raconté devant le tribunal comment il a obtenu le feu vert de ses supérieurs afin d’acheter un yacht pour Saadi Kadhafi. M. Kadhafi venait tout juste d’intervenir afin que SNC-Lavalin obtienne un contrat de 1 milliard de dinars sans appel d’offres.

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Un ancien responsables des affaires de SNC-Lavalin en Libye a expliqué mardi aux jurés, lors du procès de Sami Bebawi, que Saadi Kadhafi avait accordé son aide à l’entreprise à plusieurs reprises et que SNC-Lavalin avait, de son côté, travaillé très fort pour améliorer les relations entre le régime Kadhafi et le Canada.

Le témoin a dit avoir informé son supérieur, Sami Bebawi, du fait que l’entourage de Saadi Kadhafi s’attendait à ce que SNC-Lavalin lui offre le bateau d’une valeur de 25 millions US. M. Bebawi était d’accord, selon lui.

M. Ben Aïssa aurait ensuite eu une rencontre avec le PDG de l’entreprise, Jacques Lamarre, qui lui a donné le feu vert, dit-il.

« J’ai eu une demande de rencontre avec Jacques Lamarre, d’abord seul », a-t-il relaté devant le jury mardi.

« Il a dit : “Je suis au courant que tu veux acheter un bateau.” Il a dit : “C’est bon.” Il avait déjà les papiers devant lui », a poursuivi le témoin.