Le pire scénario est en train de survenir. Les décisions du gouvernement Legault pour le processus de nomination des patrons de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) et de la Sûreté du Québec (SQ) sont à la source d’un dérapage embarrassant. Le premier ministre Legault voulait que les Québécois retrouvent la confiance envers les gardiens de l’ordre. Les derniers développements risquent d’entacher l’impartialité souhaitée.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

C’était déjà difficile de pourvoir le poste de Robert Lafrenière à l’UPAC. La Presse a appris que le gouvernement faisait face à un autre problème pour remplacer l’intérim à la tête de la SQ.

Le gouvernement a proposé aux partis de l’opposition le nom de Frédéric Gaudreau comme patron de l’UPAC. Il devait succéder à Robert Lafrenière qui, à la surprise générale, avait démissionné le jour des élections l’an dernier. Sur papier, Gaudreau fait le poids. Spécialisé dans la cybercriminalité, il a gravi les échelons à la SQ, a eu une expérience de gestion sur la Rive-Sud avant de passer comme numéro deux à l’UPAC.

Mais le fait que son nom ait circulé publiquement, en dépit des engagements du gouvernement, a suscité la réprobation unanime des partis de l’opposition, dont l’appui est nécessaire pour procéder à cette nomination, qui doit se faire aux deux tiers des voix à l’Assemblée nationale.

Chez les libéraux, on parle de « dérive inacceptable » ; on ne repousse pas d’emblée la proposition de Québec, mais on critique amèrement le processus privilégié par le gouvernement dans son projet de loi 1, adopté au début de 2019, qui modifiait les règles pour le choix du directeur de l’UPAC, de la SQ et du directeur des poursuites criminelles et pénales.

Au Parti québécois, on tient mordicus à ce qu’un civil soit choisi ; c’est la position du parti depuis près d’un an, rappelle le chef intérimaire Pascal Bérubé. De ce côté, la cause de Frédéric Gaudreau paraît entendue. Du côté de Québec solidaire (QS), on se dit « déçu que le gouvernement n’ait pas retenu [sa] proposition de privilégier la candidature d’un civil », ce qui « aurait permis de régler la crise de confiance qui frappe nos institutions policières ».

Le candidat Gaudreau sera rencontré, mais il devra prouver qu’il est capable de « mettre fin aux guerres de clans pour de bon », a dit Alexandre Leduc, critique de QS dans ce dossier.

La démarche lancée par Québec est mal barrée. Le premier ministre Legault souhaitait à l’origine la nomination d’un civil à la barre de l’UPAC, mais la perle rare ne se trouvait pas dans les 59 propositions reçues. On aurait aimé un patron du gabarit du regretté Guy Coulombe, à qui Lucien Bouchard avait confié les rênes de la police à la fin des années 90.

Avec le dérapage de la démarche, le gouvernement devra composer avec un candidat qui ne fera pas l’unanimité à l’Assemblée nationale ; un résultat embarrassant pour un tout nouveau mécanisme, source de division dès son premier test.

On l’a dit, le processus de vote aux deux tiers de l’Assemblée nationale avait bloqué pendant des années le renouvellement du directeur général des élections (DGE) dans les années 90.

On avait atteint le ridicule quand il avait fallu modifier la loi pour prolonger l’intérim du regretté François Casgrain. La joute politique avait empêché pendant longtemps la nomination d’un DGE permanent.

On souhaitait aussi un civil à la barre de la SQ. Encore là, le gouvernement s’est empêtré avec une loi qu’il vient d’adopter. Il y a des mois, Mario Bouchard, directeur général adjoint (DGA) à la SQ, avait prévenu qu’il prendrait sa retraite à l’automne. Il remplaçait par intérim le patron de la SQ, Martin Prud’homme, suspendu depuis sept mois pour des raisons encore inconnues. Admissible à la retraite, Bouchard compte s’occuper de sa ferme au Saguenay.

Devant ce départ inattendu, le gouvernement a dû relire la loi, la première qu’il a fait adopter. Or, il y est prévu qu’en cas de vacance du poste de directeur général, le gouvernement doit choisir un DGA pour assurer l’intérim.

Or, Québec est devant un dilemme : Yves Morency est aussi sur la voie de la retraite et Ronald Boudreau a, durant toute sa carrière, été confiné à des fonctions administratives et n’a jamais touché aux opérations. André Goulet, l’autre DGA, était associé aux querelles intestines et jouait un rôle pivot avec l’UPAC dans les enquêtes qui ont mal tourné, dont celle sur Cédrika Provencher.

Des policiers évoquent des scénarios — d’ex-hauts gradés de la SQ pourraient donner à Boudreau l’assurance dont il aura besoin pour les opérations. On évoque les noms de Robert Pigeon, un expert de la commission Charbonneau, devenu chef de police à Québec, ou de Jocelyn Latulippe, DGA qui avait terminé deuxième quand le gouvernement Couillard avait plutôt opté pour son sous-ministre Martin Prudhomme pour diriger la SQ.

Ces deux noms étaient évoqués depuis un bon moment. D’autres parlent d’Yves Trudel, responsable de la sécurité à Hydro-Québec, qui a déjà travaillé à l’Autorité des marchés financiers, sous la direction de Jean St-Gelais, ancien mandarin qui a toujours l’oreille du gouvernement Legault.

Dans les cercles policiers, le temps presse. Tous les mois, de nouveaux officiers lèvent la main pour prendre leur retraite et quitter une organisation qui, manifestement, n’a plus de gouvernail.