On l’appelle encore la fée du Mile End. Mais elle n’habite plus le Mile End.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Victime de la fièvre spéculative, l’artiste Patsy Van Roost a dû, l’an dernier, quitter à contrecœur l’appartement-atelier de l’avenue du Parc qu’elle occupait depuis 21 ans.

L’histoire de son éviction est tout le contraire d’un conte de fées. Avec l’aide d’une avocate, l’artiste a tenté de se battre pendant un an pour garder son appartement qu’elle aimait tant et dont elle avait pris grand soin. Épuisée, elle a fini par se résigner à partir, avec une compensation de trois mois de loyer. Son propriétaire lui a envoyé un avis de reprise de logement, indiquant que son fils allait reprendre l’appartement. Et pourtant, un an plus tard, l’appartement, qui a été entièrement rénové, est toujours vacant. Devant, il y a deux pancartes à louer. Cherchez l’erreur…

L’artiste payait 1440 $ par mois, chauffage inclus. Nouveau prix : 3600 $ par mois, chauffage non inclus.

Lorsque j’ai appelé le propriétaire, un professionnel de la santé de Westmount, pour obtenir sa version des faits, il m’a dit, sur un ton offusqué, qu’il n’avait pas le temps de répondre à mes questions. « On a fait un arrangement et elle est partie. »

Et est-ce que votre fils habite l’appartement ? « Je n’ai aucun commentaire à vous donner. »

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L’histoire de la fée du Mile End forcée à l’exil n’est pas anecdotique.

Elle illustre bien l’effet de la spéculation immobilière sur l’âme d’un quartier. Le constat est si inquiétant dans le Mile End que des citoyens ont senti le besoin de sonner l’alarme. Samedi à 16 h, ils convient leurs voisins et ex-voisins à un Banquet des résistants amoureux du Mile End. Ce sera avenue Bernard, sur l’une des artères qui ont vu disparaître de nombreux petits commerces indépendants au cours des derniers mois et où les locaux vacants sont de plus en plus nombreux.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Patsy Van Roost, fée du Mile End évincée du Mile End, Dhirar Mouhli, propriétaire du café Dépanneur, et Marie Sterlin, résidante du Mile End depuis 15 ans, font partie d’un regroupement d’une quarantaine de citoyens qui convient leurs voisins et ex-voisins au Banquet des résistants amoureux du Mile End, le samedi 14 septembre, avenue Bernard.

On promet un potluck festif, de la musique et un laboratoire d’expression citoyenne. Les gens seront invités à faire part de leur vision des choses et de leurs solutions. Les citoyens qui le veulent pourront signer une déclaration demandant à l’administration municipale qu’elle mette les bouchées doubles pour protéger le tissu social du quartier.

Alors que l’on vient d’apprendre que la valeur des propriétés de l’île de Montréal a augmenté en moyenne de 13,7 % avec l’entrée en vigueur du prochain rôle municipal et que l’administration Plante promet que la hausse moyenne des taxes sera limitée, l’an prochain, à 2 % pour le secteur résidentiel, les citoyens réclament des « mesures énergiques et urgentes » pour aider les résidants à rester dans les quartiers minés par la spéculation.

Les organisateurs du banquet demandent aussi que l’on protège les petits commerces locaux et indépendants face à la pression spéculative. L’implantation d’un système de taxation plus juste, la mise en place d’une Régie des loyers commerciaux et une réforme de la Régie du logement afin qu’elle ait de meilleurs mécanismes de surveillance font partie des mesures proposées.

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« La fée du Mile End, c’est un symbole fort. Mais plusieurs centaines d’autres citoyens ont vécu des situations semblables ces dernières années, que ce soit à cause d’Airbnb ou d’autre chose », observe Richard Ryan, conseiller de ville du district Mile End.

Le phénomène touche aussi fortement les petits commerçants locaux, forcés de fermer boutique, sous la pression de spéculateurs immobiliers qui font exploser le prix du loyer et laissent souvent leurs immeubles vides prendre de la valeur.

Longtemps ignoré, cet enjeu, qui ne concerne pas que le Mile End, semble enfin devenu une priorité pour la Ville de Montréal. Une consultation de la Commission du développement économique sur les locaux vacants, présidée par Richard Ryan, amorce ses travaux cet automne. Des consultations publiques permettront de faire un diagnostic. Des recommandations devraient être déposées en avril ou en mai 2020.

Ce ne sera pas trop tôt. Montréal est de toute évidence en retard. « Ça n’a jamais été une priorité », déplore Glenn Castanheira, consultant en développement commercial, qui compte participer à la consultation en incitant la Ville de Montréal à s’inspirer des meilleures pratiques. « L’avantage, c’est qu’on est parmi les derniers à agir. C’est l’occasion, si on agit intelligemment, d’apprendre des erreurs des autres et de leurs meilleurs coups. »

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Pour éviter que des locataires résidentiels soient des victimes de la fièvre spéculative, il faudra taper sur plus d’un clou, croit Richard Ryan. Le logement social abordable, la protection du parc locatif, une meilleure mise au pas des Airbnb par Revenu Québec, une remise en question des règles régissant la délivrance des permis de transformation (division du logement ou agrandissement) qui mènent parfois à des « rénovictions ». Il faudra sans doute aussi revoir les façons de faire de la Régie du logement. « Peut-être que c’est une question de manque de ressources. Mais la Régie du logement semble peu habilitée à s’ajuster à des situations de grandes pressions immobilières. »

Comme l’a déjà dénoncé le Regroupement des comités logement et associations des locataires du Québec, un propriétaire qui, de mauvaise foi, fait une reprise de logement pour sa famille ou une éviction pour agrandissement court peu de risques de se faire prendre, car aucune vérification n’est faite.

Le locataire peut bien porter plainte après coup et s’engager dans des démarches longues et pénibles pour obtenir une compensation financière. Mais fondamentalement, cela ne changera rien à son sort. Il ne pourra pas récupérer son logement. Cela ne changera pas grand-chose non plus dans la vie de spéculateurs, qui peuvent parfois tirer plus de profit d’un logement dont ils ont chassé le locataire que d’un logement occupé.

« On a vraiment les conditions idéales pour encourager ce type de comportements, observe Glenn Castanheira. On a un marché immobilier en feu – du jamais-vu à Montréal, avec des prix qui explosent partout. Sur le Plateau, un duplex qui était un taudis s’est vendu près de 1 million de dollars ! On a des taux d’intérêt très bas. Cela fait en sorte que la valeur spéculative d’un immeuble peut être plus intéressante que son revenu locatif. »

« Baiser le système, c’est facile », déplore la conseillère d’arrondissement du Mile End Marie Plourde, qui se réjouit de voir un mouvement de « colère organisée » ramener à l’avant-plan ces enjeux.

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Pour revenir à la fée du Mile End… Elle habite maintenant la Petite-Patrie et tente de voir le bon côté des choses, même si ça lui fend toujours le cœur de passer devant « son » appartement vide de l’avenue du Parc. En perdant son logement, l’artiste s’est éloignée de sa famille et de son réseau. Elle s’ennuie de ces rencontres fortuites au café ou sur les trottoirs. « On se croise plus sur Facebook que dans la vraie vie… »

Le Mile End était au cœur de tout ce qu’elle était. C’est là qu’elle est devenue mère. C’est là qu’elle a élevé son fils. C’est là qu’elle s’est fait connaître comme artiste-fée, multipliant les projets qui mettent de la poésie dans le quotidien du quartier et créent des liens entre ses citoyens.

Lorsque son nouveau propriétaire lui a demandé ce qu’elle faisait dans la vie, elle a répondu le plus sérieusement du monde : 

« Je suis fée.

— Non, mais qu’est-ce que tu fais vraiment ?

— Je suis fée ! Regarde sur Google, tu vas voir ! »

En bonne fée, l’artiste, qui se trouve chanceuse d’avoir trouvé des propriétaires charmants et de ne pas avoir eu, contrairement à d’autres évincés, à s’exiler très loin, a choisi la voie de la résistance poétique. Elle fera une intervention silencieuse au Banquet des résistants de samedi. Elle a lancé un appel sur Facebook pour dresser une liste des locataires évincés du quartier ces dernières années. Elle en a déjà plus de 80. Elle les a classés en ordre alphabétique et est en train de coudre leurs prénoms un à un sur des banderoles. Le jour du banquet, ses bouquets de banderoles formeront un bel « alphabet des évincés » sur les vitrines des commerces de l’avenue Bernard.

Alain, Alex, Alexia, Anastasia, Anick, Anne, Anna, April, Barbara, Béatrice, Bettina, Carlos, Caroline…

« Je les ramène tous dans le quartier symboliquement le temps d’un repas partagé. »

Reprise de logement

Au Québec, la loi établit qu’un locataire peut rester dans son logement aussi longtemps qu’il le désire, s’il respecte toutes les conditions de son bail. C’est ce qu’on appelle le droit au maintien dans les lieux.

Il y a toutefois des exceptions à cette règle. La reprise de logement en est une.

Un locateur-propriétaire peut reprendre son logement pour s’y loger lui-même ; pour y loger son père, sa mère, son fils ou sa fille ; pour y loger tout autre parent, dont il est le principal soutien (matériel ou moral) ; pour y loger un ex-conjoint dont il demeure le principal soutien (matériel ou moral) après une séparation.

Dans le cas d’une « reprise de mauvaise foi », le Code civil prévoit que le locataire peut recouvrer les dommages-intérêts résultant d’une reprise ou d’une éviction obtenue de mauvaise foi, qu’il y ait consenti ou non.

Il peut aussi demander que le propriétaire soit condamné à des dommages-intérêts punitifs.

Source : Régie du logement