Résister à la tentation du désespoir devant une vague de suicides qui emporte plusieurs membres de sa communauté. Enfourcher un vélo pour traverser le Canada. Sensibiliser en chemin des milliers de personnes aux conditions de vie des Inuits du nord du Québec. Hannah Tooktoo, jeune Inuite de 24 ans originaire de Kuujjuaq, a fait preuve d’un courage exceptionnel face à un terrible drame. Elle est notre personnalité de la semaine.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Jeudi 8 août au square Cabot, dans l’ouest du centre-ville de Montréal. Devant les caméras, ses amis et ses proches, Hannah Tooktoo arrive finalement à sa destination finale, après bientôt deux mois à pédaler.

La jeune femme était partie de Victoria, en Colombie-Britannique, à la mi-juin. « Je l’ai d’abord fait pour moi, pour prendre soin de moi », explique la jeune femme. Dans la première moitié de 2019, 19 personnes se sont donné la mort au Nunavik. Hannah Tooktoo connaissait 13 d’entre elles.

Au début de l’été, devant les morts qui se succédaient, la jeune femme a senti un besoin pressant d’agir. D’alerter tout le pays : un drame se produit au nord du 55e parallèle et peu de gens semblent s’en soucier.

« Imaginez : vous perdez un proche, vous tentez de faire votre deuil, mais vous perdez un autre proche, vous tentez de faire votre deuil, et vous perdez à nouveau un proche », avait-elle confié à La Presse fin juillet, alors qu’elle était encore sur la route. « Ça arrive sans arrêt. Ce n’est pas normal. Ça ne s’améliore pas, ça empire. Et on se sent ignorés. »

Porter le message

Une dizaine de jours après son arrivée triomphale à Montréal, Hannah Tooktoo était de retour chez ses parents, à Kuujjuaq. La jeune femme partage sa vie entre son village natal et la métropole, où elle étudie en arts visuels au Collège Dawson.

Depuis que je suis de retour à la maison, je peux voir à quel point j’avais du soutien ici et combien les gens qui m’appuient et me suivaient sont nombreux. C’était un de mes principaux objectifs : m’assurer que les Inuits sachent que je faisais ça pour eux, pour nous.

Hannah Tooktoo

Dans les vidéos que Hannah Tooktoo mettait en ligne tout au long de son chemin, elle informait les membres de sa communauté et les autres internautes de sa progression, mais aussi de son état d’esprit. Elle pleurait et riait. Des médias de partout au pays se sont aussi intéressés à son aventure. Le message a fait son chemin.

Pour la jeune femme, ce ne sont pas les 4700 kilomètres à parcourir qui constituaient le plus grand défi. « Pédaler, c’était la chose la plus facile. C’est porter le message et entendre les histoires de gens qui vivent des situations similaires qui était plus difficile », a-t-elle expliqué. Mais « je ne changerais rien à mon expérience », a-t-elle ajouté. « Ç’a été très enrichissant. Si j’avais su d’avance l’ampleur du défi, je crois que j’aurais tout de même entamé ce voyage. J’aurais peut-être hésité davantage. »

En attendant, elle espère avoir intéressé des citoyens « du sud » du pays aux problèmes auxquels font face les Inuits du Nunavik. Des efforts herculéens sont faits par des gens qui tiennent la région à bout de bras, a assuré Mme Tooktoo, mais le manque de ressources en santé mentale, une pénurie de logements et le coût de la vie élevé aggravent des problèmes sociaux déjà trop présents. Une tempête parfaite qui « contribue à gonfler le taux de suicide ».

Le message est transmis.

Hannah Tooktoo en quelques choix

Si vous pouviez rencontrer n’importe qui, vivant ou mort ?

« Ma grand-mère, qui est décédée quand j’avais 12 ans. Les gens célèbres, c’est bien, mais je ne sais pas s’ils sont gentils, s’ils ont le cœur à la bonne place. »

Si vous aviez une baguette magique ?

« J’ai tout ce dont j’ai besoin dans la vie. Mais je ferais en sorte que tout le monde ait accès à de l’eau potable. Et de quoi manger. »

Une chose que vous aimeriez que le Québec sache à propos du Nunavik ?

« Nous sommes accueillants, drôles et rieurs. Nous sommes cool. Mais je suis peut-être biaisée… »