(MONTCERF-LYTTON ) Les enquêteurs du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques affirment avoir découvert des centaines d’emplacements de camping aménagés illégalement autour du réservoir Baskatong, sans les installations nécessaires pour traiter les eaux usées. Inquiètes pour la santé de la « mer intérieure » des Hautes-Laurentides, les autorités font pleuvoir les amendes, suscitant bien de la grogne chez les entrepreneurs du coin.

Vincent Larouche et Vincent Larouche et
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

C’est l’un des hauts lieux de villégiature du Nord. À quatre heures de Montréal, le réservoir Baskatong déploie ses 2800 km de berges, ses plages de sable fin, ses eaux foisonnantes de doré jaune, parsemées de plus de 160 îles. Une immensité sauvage immortalisée par Gilles Carle en 1982 dans son film Maria Chapdelaine, parce que le décor lui rappelait le Lac-Saint-Jean de l’époque des colons. Une immensité qui est aujourd’hui à risque de contamination par les eaux usées de milliers de campeurs, selon le Ministère.

L’endroit est dans la ligne de mire des autorités environnementales depuis plus d’une décennie. La Presse a obtenu une série de rapports d’enquête présentés à un juge par les enquêteurs du Ministère pour obtenir des mandats d’entrée dans un petit groupe de terrains de camping totalisant près de 1000 emplacements individuels. Les rapports font état d’inspections répétées au fil des années qui relevaient sensiblement les mêmes lacunes : toilettes qui se déversent dans des barils enfouis dans le sol près du rivage, fosses septiques rudimentaires, absence de tests quant à la qualité de l’eau. À certains endroits, des tuyaux de toilettes s’enfonçaient dans le sol près du plan d’eau, mais personne n’était capable de dire où ils aboutissaient.

« Les roulottes étaient connectées à des systèmes septiques quelconques reliés dans la terre », résumait une inspectrice en 2016.

D’autres terrains avaient des systèmes d’égouts qui auraient pu suffire à un petit nombre de clients, mais qui se révélaient nettement insuffisants pour la grande quantité de campeurs accueillie dans les faits.

Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution, n’est pas surpris de ces constats. « Ce n’est pas un cas unique. Le dossier des campings, c’est un problème endémique au Québec. Beaucoup n’ont aucun système de collecte des eaux usées. Et s’ils en ont un, la fosse septique est rapidement dépassée », dit-il.

Le ministère de l’Environnement a confirmé à La Presse avoir remis 23 avis de non-conformité à des campings, domaines ou pourvoiries autour du Baskatong depuis 2010. Des sanctions administratives de 5000 $ ont aussi été imposées à trois entreprises en 2014 et 2015.

« Les terrains de camping génèrent des eaux usées qui, sans traitement adéquat, s’infiltrent dans le sol ou peuvent, selon les conditions spécifiques aux sites, s’écouler vers les eaux de surface », explique Sophie Gauthier, porte-parole du Ministère.

Récemment, les autorités sont passées en vitesse supérieure. Des enquêteurs du Ministère ont lancé des opérations de surveillance discrètes dans le secteur et obtenu des mandats d’entrée pour fouiller les lieux. Les enquêtes ont mené au dépôt de sept chefs d’accusations pénales pour des infractions à la Loi sur la qualité de l’environnement. Cinq campings ont été visés : le Pavillon Baskatong, R.V. Camping, le Pavillon Arc-en-Ciel, le Pavillon des Pins Gris et le Domaine des Huards. Les amendes réclamées totalisent plusieurs dizaines de milliers de dollars.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Le Pavillon des Pins Gris

« Je ne me sens pas coupable »

Les propriétaires de campings, eux, déplorent faire les frais des attentes irréalistes du ministère de l’Environnement, en plus de délais de traitement interminables de leurs dossiers. Sur place, la semaine dernière, la colère grondait autour des eaux calmes de l’immense réservoir.

Les propriétaires mis à l’amende sont en furie contre le Ministère : ses fonctionnaires prennent des années à autoriser des modifications aux réseaux d’égouts des campings ou s’attendent à voir ces travaux importants être réalisés trop rapidement, ont-ils dénoncé.

Ronald Dugas manipulait sa laveuse à pression au camping Pavillon Arc-en-Ciel lorsque La Presse l’a rencontré. Son terrain compte près de 200 emplacements. Le contenu des toilettes des roulottes qui s’y installent tombe dans des « puits absorbants », des structures de béton trouées qui laissent s’écouler la matière liquide dans le sol et qui retiennent la matière solide.

Depuis huit ans, M. Dugas a l’autorisation d’entamer des travaux pour passer à un système de champs d’épuration, considéré plus écologique. Il a reçu pour plus de 60 000 $ d’amendes du ministère de l’Environnement en mai dernier, dont 15 000 $ parce qu’il n’avait pas encore changé son système.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Ronald Dugas, propriétaire du camping Pavillon Arc-en-Ciel

« J’ai de la misère à digérer ça. C’est quelque chose de rough », a-t-il dit, soulignant qu’il avait entamé les travaux pour se conformer. « On a commencé ! J’ai foutu 100 000 $, j’en recrisse un autre 100 000 $, j’ai un contrat de fait, [les contracteurs] s’en viennent le 15 octobre. On peut pas faire ça pendant que les [campeurs] sont ici. »

Il estime que les demandes du Ministère lui coûteront en tout près de 500 000 $, sans aucun soutien du gouvernement.

Un peu plus à l’est, le propriétaire du Pavillon des Pins Gris a reçu une amende d’« au-dessus de 50 000 $ », il y a un an, parce que son réseau d’égout est non conforme. Lui aussi utilise les puits absorbants.

Carl Dumont affirme qu’il veut se conformer aux normes mais dit attendre depuis 2014 un feu vert du Ministère afin d’effectuer ses travaux, car les plans doivent être approuvés par les fonctionnaires. Il admet que « faute d’avoir eu des réponses, on a continué l’expansion » en construisant de nouveaux emplacements. « À un moment donné, on ne fera pas faillite… »

Ses voisins presque immédiats, R.V. Camping, ont reçu une amende un peu moins salée : environ 20 000 $. Ce terrain dispose de champs d’épuration, mais des inspecteurs du Ministère ont jugé qu’il y avait beaucoup trop de campeurs pour leur capacité.

« On a un champ d’épuration neuf. Il était fait pour 20 roulottes, et on a mis le double », a expliqué Josée Danis, présidente de l’entreprise, assise dans sa propre roulotte. La dame estime que les fonctionnaires du Ministère surestiment la consommation quotidienne d’eau pour chaque roulotte. Elle promet de prouver ses allégations à l’aide de compteurs d’eau.

« Je n’ai absolument rien qui va dans le lac, jamais de la vie, a-t-elle dit. Moi, je me sens nullement coupable là-dedans. »

Algues bleu-vert et pathogènes

Les autorités entendent maintenir le cap malgré les protestations. « Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques effectue un suivi rigoureux de ces dossiers afin de s’assurer que les entreprises se conforment aux lois et règlements », affirme la porte-parole Sophie Gauthier. Selon elle, le gouvernement « n’écarte aucun recours » pour s’assurer que les campings gèrent leurs eaux usées adéquatement.

Pour Isabelle St-Germain, porte-parole du Conseil régional de l’environnement des Laurentides, il est temps que les Québécois prennent conscience de la pression exercée sur les plans d’eau en région.

« On dirait que quand les gens s’en vont en camping, ils ont l’impression d’être tout seuls. Ils oublient qu’après eux, il y a d’autres gens qui passent, ensuite d’autres, et d’autres. Au bout de l’été, ça peut faire des milliers de personnes », affirme-t-elle.

Les eaux usées qui finissent par atteindre les lacs ou rivières favorisent le développement de plantes aquatiques et de cyanobactéries, les fameuses algues bleu-vert qui peuvent mener à l’asphyxie des écosystèmes aquatiques, rappelle la scientifique.

Sans compter que les matières fécales qui peuvent se retrouver dans l’eau contiennent des pathogènes nuisibles. « Ça peut être problématique pour les baigneurs, ça peut nuire à la santé », dit-elle.

« Je pense qu’il y a un processus à faire. Depuis les épisodes de cyanobactéries autour de 2006, on a travaillé beaucoup sur les résidences isolées et les chalets. Beaucoup de choses ont été faites au niveau résidentiel pour préserver la qualité de l’eau », affirme Mme St-Germain.

« Il est temps qu’on s’attaque aux commerces et entreprises en bordure des plans d’eau », dit-elle.