Le rituel estival, pour ne pas dire le festival, des réunions de motards est déjà en marche.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Chaque fois, la même question se pose : comment se fait-il qu’on laisse des gens s’afficher comme des membres d’une organisation criminelle ?

Le but de ces démonstrations de force est évidemment d’impressionner, d’intimider. C’est à la fois un message aux autorités, aux citoyens, aux membres rivaux et aux recrues potentielles.

Au contraire de la mafia, dont les membres disent qu’elle n’existe pas, les Hells veulent s’afficher et montrer leurs muscles.

Les vestes et les logos sont dûment enregistrés et protégés comme des marques de commerce au Canada comme un peu partout dans le monde. Gare à ceux qui les copient : plusieurs poursuites ont été intentées avec succès par les Hells, y compris contre des chaînes de magasins de jouets et même contre Disney.

Les Hells sont « incorporés » légalement en tant que club de motocyclistes. Ils ont un site web, où l’on peut lire l’histoire et les événements à venir – grosse réunion en Idaho le samedi 6 juillet ! On peut y lire l’évolution du groupe, le nombre de ses « chapitres » dans le monde (466, dont 42 au Canada), les pays qu’il convoite, etc.

Nulle part évidemment n’est-il question de la moindre activité criminelle. Le groupe est simplement un groupe social anticonformiste…

Le Québec a été le premier territoire canadien où le groupe s’est installé officiellement, en 1977, suivi de la Colombie-Britannique, en 1983. Comme par hasard, les deux grands points d’entrée de la drogue au Canada.

Malgré d’innombrables condamnations devant les tribunaux, malgré des centaines de morts dans divers attentats, guerres, vendettas et autres activités connexes, le groupe a encore une existence légale.

Pourquoi ?

Plusieurs juristes vous diront : y a rien à faire, la liberté d’association, la liberté d’expression sont des droits fondamentaux, on ne peut pas interdire les Hells.

Ah oui ? Pas si sûr. Les Pays-Bas, après plusieurs tentatives, ont réussi à faire déclarer le groupe illégal il y a tout juste un mois.

Et il n’y a aucune raison pour qu’on ne fasse pas la même chose ici.

***

La décision néerlandaise par un tribunal d’Utrecht n’a pas pour effet d’envoyer en prison les membres des Hells. Simplement, leurs activités civiles sont désormais illégales. Ça veut dire que leurs possessions peuvent être saisies. Incluant leurs vestes.

Est-ce que ça empêche les membres de faire du trafic de stupéfiants et de contrôler la traite de personnes ? Bien sûr que non. Ça leur enlève tout de même une sorte d’avantage commercial. Ça rend leurs activités plus compliquées. Et ça permet éventuellement des poursuites et des saisies plus faciles.

La liberté d’association, dans tout ça ? Comme toute liberté, elle n’est pas illimitée. 

S’associer à des fins criminelles sous le couvert de motocyclisme et d’activités sociales n’est pas une façon « légitime » de s’associer. La loi n’a pas à protéger ce type d’association. Les rendre illégaux serait une limite tout à fait raisonnable à cette liberté.

Il n’est pas difficile de démontrer la nature véritable des Hells Angels, elle est bien documentée.

***

Il ne suffirait pas d’un décret du gouvernement du Québec. Mais on peut imaginer une simple loi sur les organisations criminelles. Sur requête du procureur général, un juge pourrait décider si un groupe est une « organisation criminelle » et la déclarer telle si la preuve est suffisante. On n’a qu’à parcourir les jugements rendus au fil des ans au Canada pour conclure que la tâche n’est pas insurmontable. Les vestes des motards, comme leurs bunkers, ont déjà été déclarées des « biens infractionnels », c’est-à-dire des biens servant à commettre des crimes.

Tous les bunkers du Québec ont été saisis, le dernier étant celui de Sherbrooke, de particulièrement sinistre mémoire – la fameuse purge de 1985 y avait eu lieu.

Les Hells ont maintenant des points de rencontre plus discrets, qui sont encore sous pression policière. Il faut lui donner encore plus d’outils juridiques.

Les Hells ont énormément de ressources et ne disparaîtront pas de la carte. Les rafles historiques ont déjà mené à l’emprisonnement de tous les membres en règle (à deux exceptions près). Plusieurs procès ont échoué, mais plusieurs membres et associés ont été condamnés.

Sauf que 18 ans après l’opération Printemps 2001, les Hells ont repris de la vigueur. Seules des opérations policières peuvent en venir à bout. Mais pourquoi accorder aux Hells la protection des lois civiles pour faciliter leurs activités ?

Des Hells poursuivent maintenant le gouvernement du Québec pour près de 100 millions de dollars, se disant victimes d’abus de la police et de l’État. Faut le faire !

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, devrait passer un petit coup de fil à son homologue des Pays-Bas, histoire de s’inspirer de ce précédent. Un précédent qui, espérons-le, sera imité partout en Europe. Et encore plus au Québec, un des endroits au monde où la criminalité et la violence des Hells se sont exprimées le plus ouvertement et le plus sérieusement.

Madame la Ministre ?