Des plages ouvertes lors des pics de pollution… et fermées quand l’eau redevient bonne. Les autorités ont souvent un coup de retard quand vient le temps de protéger les baigneurs, pour une raison simple : les analyses de qualité de l’eau prennent de 24 à 48 heures. Un nouvel appareil qui pourrait changer la donne est testé à quelques endroits à Montréal, dont la nouvelle plage de Verdun qui sera inaugurée aujourd’hui.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Jeudi matin, au spa Bota Bota du Vieux-Port de Montréal. Quelques visiteurs, chauffés à bloc après un séjour dans le sauna, sautent dans les eaux froides du fleuve pour une brève trempette.

Ces braves peuvent se baigner sans crainte. Dans un petit bureau tout près, Jean-Baptiste Burnet, chercheur à Polytechnique Montréal, consulte une tablette électronique branchée à un appareil métallique de la taille d’une mallette. Des tuyaux qui mènent directement au fleuve entrent et sortent de la machine.

« C’est très bas actuellement, constate M. Burnet en parlant de la concentration de bactéries E. coli dans l’eau. L’eau est très bonne. »

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Jean-Baptiste Burnet, chercheur à Polytechnique Montréal

Ce qui se déroule au Bota Bota est encore au stade expérimental, mais la scène a des allures de petite révolution. C’est qu’il faut normalement au moins 24 heures pour évaluer la qualité de l’eau. Pour détecter la présence des bactéries E. coli, considérée comme le meilleur indicateur des nombreux pathogènes que peut contenir l’eau, on doit attendre que ces bactéries se multiplient en laboratoire dans des milieux de culture.

En ajoutant le transport des échantillons, il n’est pas rare qu’il faille deux ou trois jours avant d’obtenir des résultats. Quand une surverse fait déborder les égouts ou qu’un lessivage des terres agricoles entraîne du lisier dans l’eau de baignade, on le découvre souvent trop tard.

« Quand on détecte une contamination, elle est souvent déjà partie. On ferme la plage quand l’eau est redevenue bonne, alors qu’elle était ouverte quand il y avait un danger pour les baigneurs », explique M. Burnet.

Une eau contaminée peut notamment causer des problèmes de peau et déclencher des gastroentérites chez les baigneurs.

Des résultats en 15 minutes

L’appareil déployé au Bota Bota s’appelle le ColiMinder. Contrairement aux méthodes d’analyse traditionnelles, il ne détecte pas directement les bactéries E. coli. Un premier produit détruit les bactéries, ce qui libère un enzyme détecté par un deuxième produit. En 15 minutes, on a un résultat.

Polytechnique Montréal a acheté six de ces appareils, que des chercheurs testent dans toutes sortes de conditions. Ils vérifient si les résultats fournis correspondent à ceux des méthodes traditionnelles, sur lesquelles les normes sont conçues.

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Polytechnique Montréal a acheté six de ces appareils, que des chercheurs testent dans toutes sortes de conditions.

« C’est vraiment important de voir si ça fonctionne pour les usages qui nous intéressent. On valide les machines et on les pousse », dit Sarah Dorner, experte en génie hydraulique à Polytechnique.

Au Bota Bota, on savait à l’avance qu’après de gros orages, des surverses pouvaient survenir. Mais on apprécie le fait de pouvoir suivre la qualité de l’eau en continu.

« S’il y a un problème avec l’eau, on le sait instantanément », dit Geneviève Émond, copropriétaire de l’établissement. L’été dernier, le bassin fluvial a été fermé à six reprises, toujours après de fortes averses qui avaient provoqué des surverses du réseau d’égouts. Le spa aimerait éventuellement afficher les résultats fournis par le ColiMinder sur un écran visible aux visiteurs.

Testé à la plage de Verdun

Polytechnique a aussi testé l’appareil l’été dernier à la plage de Verdun, qui sera officiellement ouverte aux baigneurs aujourd’hui. Le ColiMinder y sera déployé encore cet été, mais toujours de façon expérimentale. « Le ColiMinder ne remplace pas le suivi de la qualité de l’eau exigé par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, qui doit être réalisé avec la méthode de filtration par membrane, puisque le critère de qualité des eaux de baignade est établi selon cette dernière », a expliqué par courriel la Ville de Montréal.

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Contrairement aux méthodes d’analyse traditionnelles, le ColiMinder ne détecte pas directement les bactéries E. coli. Un premier produit détruit les bactéries, ce qui libère un enzyme détecté par un deuxième produit. En 15 minutes, on a un résultat.

La Ville assure que « l’exploitation de la plage de Verdun sera très sécuritaire puisqu’elle reposera sur un protocole de fermeture préventive et de réouverture sécuritaire ». Sarah Dorner, de Polytechnique, confirme que la Ville de Montréal sait généralement quand des problèmes de surverses surviennent dans ses propres infrastructures et peut donc réagir promptement.

Alain Saladzius, président de la Fondation Rivières, aimerait que des appareils comme le ColiMinder soient déployés à plus grande échelle au Québec.

« Ce qu’on veut, c’est une surveillance accrue des eaux de baignade aux endroits qui sont vulnérables. Je pense à la plage de Longueuil, dans l’île Charron, à celle de l’île Saint-Quentin, à Trois-Rivières, ou encore à la plage de l’Est, à Pointe-aux-Trembles », dit-il.

À Polytechnique, on utilise aussi l’appareil comme un outil de recherche pour détecter les sources de pollution et comprendre la circulation des contaminants dans les bassins versants. Malgré les perceptions souvent négatives, le chercheur Jean-Baptiste Burnet estime qu’on ne devrait généralement pas craindre de se baigner dans le fleuve Saint-Laurent, et il espère qu’un appareil comme le ColiMinder pourra rétablir la confiance des citoyens.

« La plupart du temps, la qualité est bonne, assure le spécialiste. Par moments, souvent après de fortes pluies, elle se dégrade de manière rapide, mais épisodique. D’où l’importance d’avoir un outil capable de détecter ces épisodes. »