Son long métrage La femme de mon frère a remporté le Coup de cœur du jury dans la section Un certain regard au Festival de Cannes, la semaine dernière. Monia Chokri est notre personnalité de la semaine.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

La vie fait parfois des cadeaux inattendus.

Cette semaine, dans la mienne, ce fut la rencontre de Monia Chokri, la jeune et brillante cinéaste québécoise qui a remporté le Coup de cœur du jury dans la section Un certain regard au Festival de Cannes, la semaine dernière, pour son long métrage La femme de mon frère

« Je suis toujours en retard, donc je ne vais certainement pas te le reprocher », m’a-t-elle dit, d’entrée de jeu, quand je suis arrivée au rendez-vous de longues minutes après l’heure convenue. 

Elle était dans un café du Mile End, où elle a longtemps habité avant de déménager dans Côte-des-Neiges, et elle lisait un roman. D’emblée, elle s’est décrite comme un livre ouvert. Nous nous sommes mises à parler comme si nous nous connaissions depuis toujours. De couple, de maisons, du suicide de l’un de ses proches dont elle n’avait pas deviné la souffrance. De son envie qu’à travers le cinéma, qu’à travers son cinéma, les femmes se reconnaissent mieux. 

« Ce que je veux, c’est raconter ce qu’on ne voit pas à l’écran. » — Monia Chokri

Le regard masculin des cinéastes omniprésents ne voit pas tout. Il reste beaucoup de choses à dire, à montrer, et la jeune femme entend le faire.

Née à Québec, où elle a grandi dans le quartier Montcalm, il y a 35 ans, Monia Chokri est comédienne depuis sa sortie du Conservatoire, mais elle a commencé à s’imposer dans le regard du grand public québécois grâce aux films de Xavier Dolan. D’abord Les amours imaginaires, en 2010, et Laurence Anyways, en 2012.

Maintenant, même si elle continue de jouer ici et là – elle sera notamment au Théâtre du Nouveau Monde l’an prochain dans Lysis, création signée Fanny Britt et Alexia Bürger et inspirée de Lysistrata d’Aristophane –, sa carrière est nettement tournée vers la réalisation. Il y a eu d’abord le court métrage Quelqu’un d’extraordinaire, produit il y a cinq ans, et qui a fait le circuit des festivals et amassé les honneurs, où il est question de femmes et d’amitiés.

Maintenant, La femme de mon frère – qui raconte l’histoire d’une jeune femme dont le frère, de qui elle est très proche, tombe amoureux de sa gynécologue – vient de la propulser encore plus.

Regard féminin et féministe

Elle travaille maintenant sur un autre long métrage, qui « sera une étude sur le couple », dit-elle.

Et j’ai hâte de voir ça. Monia Chokri n’a pas exactement un regard classique sur « l’hégémonie culturelle » qui dicte les modèles de couples et de familles actuels. 

« Je vois tellement de couples qui restent ensemble et qui ne sont pas heureux », confie la cinéaste. « Il y a quelque chose de totalement angoissant dans les modèles qu’on nous propose. »

Les femmes, croient-elles, paient cher le pouvoir de procréer.

Encore et toujours, le regard sera féminin et féministe. Rempli de femmes comme on en voit tant dans la vie, mais pas au cinéma. Des femmes qui ont d’autres dimensions que le besoin de plaire ou d’être mères. Des femmes qu’elle ne veut pas nécessairement polies et jolies.

« Pour La femme de mon frère, on m’a dit que mon personnage était audacieux. Pour moi, il était juste normal. » — Monia Chokri

On parle d’un personnage, dans la trentaine, qui a un doctorat en philosophie, qui n’est pas en couple et n’a pas d’enfants et dont les jambes ou le décolleté ne seront pas longuement caressés par la caméra de la cinéaste, qui s’intéresse à autre chose.

Monia Chokri porte plutôt une admiration immense pour le travail, par exemple, de Lena Dunham, la jeune réalisatrice et actrice de la série télé américaine Girls, qui a fait époque en proposant des images féminines nouvelles, sans les sempiternels prismes faisant toujours la même mise au point sur les mêmes clichés. Dunham ne ressemble pas à Barbie ou à Raiponce attendant son prince. Et ses personnages non plus. Et leurs vies n’ont rien de prévisible, mais tout de vrai. Et c’est ce qui construit la richesse libératrice de toutes ses histoires.

Monia Chokri a grandi dans une famille féministe, particulièrement du côté de son père artiste et prof d’arts plastiques d’origine tunisienne. Sa mère est syndicaliste. La jeune femme a étudié le jeu au Conservatoire et appris la réalisation sur les plateaux, en observant.

L’idée de bifurquer derrière la caméra lui est venue bien après le début de sa carrière.

« Quand je suis allée à Cannes, il y a neuf ans [pour Les amours imaginaires], jamais je n’ai pensé que je reviendrais comme cinéaste », confie-t-elle. 

C’est en écrivant un scénario que l’idée de le réaliser s’est imposée. « J’ai tout d’un coup vu des images. » Le reste a suivi. « Et je ne pouvais pas, dit-elle, imaginer donner mes images, donner mes images à quelqu’un d’autre. »

Monia Chokri en quelques choix

Un film

À tout prendre, de Claude Jutra. « Je sais que c’est délicat de choisir ce réalisateur, mais je veux défendre ce cinéma très libre et intelligent. C’est le film qui m’a le plus bouleversée. » Elle en a adoré le montage très poétique, la maîtrise, la liberté.

Un livre

L’invention de la mort, d’Hubert Aquin. « Je rêve de l’adapter au cinéma. C’est tellement un grand auteur. Un érudit. »

Un personnage historique

La femme politique française Simone Veil 

Un personnage contemporain

L’astrophysicien et écologiste Hubert Reeves 

Une phrase

« Je voudrais que tu sois mon cœur pour te sentir toujours en moi […] Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres. » — Guillaume Apollinaire 

Une cause

Le féminisme, l’écologisme