Malgré l'envoi massif d'effectifs pour venir à bout des pannes de courant, plus de 20 000 abonnés d'Hydro-Québec étaient toujours privés d'électricité, hier soir. Un scénario qui aurait sans doute pu être évité grâce à l'enfouissement des fils électriques, mais à quel prix ?

Publié le 11 avr. 2019
HÉLÈNE BARIL, JANIE GOSSELIN LA PRESSE

Enfouir les fils, la solution ?

La question revient chaque fois que les intempéries causent une panne majeure du réseau d'Hydro-Québec. Pourquoi un service essentiel comme l'électricité ne se rend-il pas aux consommateurs par réseau souterrain ? Le rapport Nicolet, qui a décortiqué les causes de la crise du verglas de 1998, recommandait au gouvernement d'en faire une priorité. Vingt ans plus tard, la question se pose encore, mais la réponse n'est pas simple.

Combien ça coûte ?

Selon des études indépendantes, enfouir les fils d'un réseau de distribution d'électricité coûte de cinq à sept fois plus cher qu'un réseau aérien, explique l'ingénieur Louis Nolin, chef d'équipe, Réseaux extérieurs d'énergie et de télécommunications, de la firme Stantec. C'est moins compliqué de construire un réseau aérien, dit-il. « Quand on creuse, on ne connaît pas tout ce qui a déjà été enfoui, explique-t-il. Creuser perturbe aussi les sols, ce qui n'est pas nécessairement bon du point de vue de l'environnement. Ça augmente le risque et le coût. Et le coût est un facteur de décision important pour nos clients. »

Pourquoi Hydro-Québec ne le fait-elle pas ?

Pour Hydro-Québec, c'est avant tout une question de coût. « L'enjeu, c'est le coût exorbitant. L'enfouissement du réseau de distribution coûterait au moins 100 milliards », explique Marc-Antoine Pouliot, porte-parole de la société d'État. Le réseau de distribution d'Hydro-Québec compte plus de 100 000 kilomètres de fils. Les enfouir aurait « un impact tarifaire inacceptable », ajoute-t-il. Hydro-Québec, comme Bell et les autres fournisseurs de services, enfouit ses fils quand le tissu urbain et la densité de la population l'exigent, comme au centre-ville de Montréal.

Le fait d'avoir moins de pannes et moins d'entretien pourrait-il compenser le coût plus élevé de l'enfouissement ?

La question n'est pas simple, selon Louis Nolin. « Les coûts d'exploitation d'un réseau aérien et d'un réseau souterrain sont complètement différents. Le réseau aérien nécessite des interventions en cas de pannes causées par la végétation et un entretien préventif pour contrôler cette végétation. Un réseau souterrain nécessite des puits d'accès et des procédures d'intervention en milieu clos. Il est à l'abri des intempéries, mais il exige des interventions importantes en cas de bris ou pour desservir un nouveau bâtiment, par exemple. Quand on construit des réseaux, on ne pense pas à tout ça. Il y a un manque de vision et de planification à long terme dont il faut tenir compte. »

Pourquoi les fils sont-ils enfouis à certains endroits et pas à d'autres ?

Il se fait de plus en plus d'enfouissement dans les nouveaux quartiers, quand les municipalités en font une obligation pour les promoteurs immobiliers, par exemple. Selon Hydro-Québec, 40 % des nouveaux lieux de consommation sont alimentés aujourd'hui par un réseau souterrain, comparativement à 9 % en 2000. Dans ces cas-là, « c'est plus envisageable, estime Louis Nolin. Les fournisseurs de services d'électricité, de téléphone, de câble ou de gaz se parlent et se partagent la facture. Tout le monde y trouve son compte parce qu'ils vont chercher de nouveaux clients ». Dans les quartiers existants, où il y a déjà des infrastructures en place, la préoccupation des fournisseurs de services est avant tout de maintenir leurs réseaux, et leurs intérêts ne sont pas les mêmes.

« Je commence à être tannée »

Aline, 3 ans, et Rachelle, 7 ans, couraient entre le divan recouvert d'oreillers et de couvertures et un matelas posé au sol dans le salon. L'absence d'électricité dans leur logement de Terrebonne pour peut-être une troisième nuit n'avait rien enlevé à leur entrain.

Depuis lundi, toute la famille dort dans le salon pour plus de chaleur, a expliqué leur mère Ravinlata Virjendra. « Je viens de l'océan Pacifique, je suis habituée à trois mois de cyclones, a souligné l'enseignante. Mais ici, tout est électrique. On ne peut pas téléphoner ni cuisiner. Je commence à être tannée. »

Les équipes s'activaient sur le terrain pour tenter de rebrancher tous les clients, sans savoir quand tout serait réglé.

Un camion d'Hydro-Québec était visible non loin de la maison de Nancy Larivière, à Boisbriand.

Après trois jours sans électricité, elle avait particulièrement hâte de retrouver l'eau chaude pour se laver. Mme Larivière, son conjoint et sa fille de 15 ans pouvaient au moins compter sur la chaleur d'un poêle à combustion. « Ma fille a trouvé ça vraiment difficile sans électricité », a-t-elle dit en riant.

Elle habitait Longueuil lors de la crise du verglas en 1998. « On a tendance à oublier, avec le confort de l'électricité [ce que c'est que de la perdre] », a-t-elle noté.

Son conjoint avait acheté un réchaud au butane, grâce auquel ils ont fait des rôties et de la soupe.

Appel à la prudence

Plusieurs services de sécurité ont appelé les citoyens à la prudence. « Les barbecues doivent rester à l'extérieur, les génératrices aussi, et il ne faut pas cuisiner avec des appareils de camping », a rappelé Sylvain Dufresne, directeur du service des incendies et coordonnateur de la sécurité civile à la Ville de Terrebonne.

Sur ce territoire, plus de 2500 appels ont été faits au 911 depuis le début des intempéries, a-t-il précisé. À l'édifice Ernest-Séraphin-Mathieu, où M. Dufresne se trouvait, de nombreux employés de la Ville étaient à l'oeuvre hier soir. Les citoyens vulnérables ont été pris en charge rapidement, a-t-il ajouté.

Pour les autres, c'est surtout de l'agacement qui se manifestait en soirée.

« C'est surtout des conséquences monétaires, parce qu'on a perdu des journées de travail et de la bouffe », a dit Eric Grenier, rencontré dans l'île Saint-Jean, content malgré tout d'un congé forcé avec les enfants.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Ravinlata Virjendra dort dans le salon avec ses filles Rachelle et Aline pour plus de chaleur.