Il y a cinq ans, alors que l’on soulignait les 25 ans de l’attentat de Polytechnique, je vous ai écrit une lettre que je n’ai jamais osé vous faire lire. Parce que vous étiez trop jeunes – 8 ans et 10 ans. Parce que c’était trop douloureux.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Je me reprends aujourd’hui, 30 ans jour pour jour après la tragédie. Ce n’est pas moins douloureux. Mais vous êtes assez grands. En âge de comprendre qu’il y a des choses qui restent incompréhensibles et des lettres qu’on préférerait ne jamais avoir à écrire. Ce qui ne nous dispense pas de notre devoir de mémoire et de réflexion.

Vous avez 13 ans et 15 ans. Quinze ans, c’est l’âge que j’avais moi-même le 6 décembre 1989. Après l’école, ce soir-là, j’étais allée à la bibliothèque du quartier. C’est là que j’ai appris ce qui venait de se passer. Un homme armé était entré à l’École polytechnique de Montréal. Il avait assassiné 14 femmes avant de se donner la mort. « La drogue… », avait laissé tomber la bibliothécaire, en soupirant. « Ce doit être la drogue… »

Je ne me rappelle plus quels livres j’avais empruntés. Mais je me souviens qu’il faisait très froid et très noir ce soir-là. Ma mère – votre grand-mère – était avec moi. Je me souviens de son silence dans l’auto en roulant vers la maison. Elle qui trouve toujours les mots qui consolent et qui réchauffent en toutes circonstances était devenue muette.

Pour votre grand-mère, l’École polytechnique n’était pas un lieu comme un autre. Cette porte devant laquelle on a vu défiler à la télé ce soir-là des policiers et des ambulanciers, elle l’avait franchie plusieurs fois. Elle fait partie de ces pionnières qui ont étudié en génie dès les années 60 en Syrie. À l’Université d’Alep, les finissantes en génie se comptaient sur les doigts d’une main. À son arrivée à Montréal, diplôme d’ingénieure en poche, c’est tout naturellement qu’elle s’était inscrite à Polytechnique pour y suivre un cours d’informatique.

« Vous allez être des ingénieures. Vous êtes une gang de féministes. J’haïs les féministes », a dit le tireur dans la première classe où il est entré. Selon sa logique meurtrière et misogyne qu’il a pris soin d’expliquer dans une lettre, les femmes qui étudiaient en génie étaient coupables d’occuper un lieu autrefois réservé aux hommes. Il voyait en elles les responsables de sa vie malheureuse. 

Pour votre grand-mère, devenue ingénieure en Syrie, c’était absolument incompréhensible qu’un homme puisse tuer des femmes parce qu’elles étudiaient en génie.

Je nous revois devant la télé, toutes les deux, les yeux gonflés d’effroi. Même sous une grosse couverture, j’avais terriblement froid. Je me revois en classe le lendemain où nous avons appris qu’une des victimes, Anne-Marie Edward, était une ancienne élève de mon école secondaire. Il y a eu une minute de silence et un torrent de larmes. Je me souviens avoir longuement regardé sa photo de fin d’études. On l’y voit radieuse et souriante. Elle aimait les défis. Elle mordait dans la vie. Elle rêvait de faire carrière en génie chimique et d’avoir quatre enfants. Elle est morte sous les balles du tireur après avoir tenté de se cacher au fond de la cafétéria. Elle avait 21 ans. Un destin cruel, injuste. D’une tristesse infinie.

Je revois, au téléjournal, une des survivantes, Nathalie Provost, sur son lit d’hôpital, une blessure au-dessus de l’œil, qui lance à la caméra, le regard frondeur : « Je veux que toutes les filles qui se sont déjà dit qu’elles aimeraient peut-être aller en génie… Qu’elles n’arrêtent pas à cause de ce qui est arrivé mercredi. »

Je n’étais pas cette fille qui voulait peut-être aller en génie. Mais j’avais quand même l’impression qu’elle me parlait, Nathalie Provost. Car j’étais cette fille qui croyait naïvement que tout était possible, que la question ne se posait même pas, même plus. J’étais cette fille persuadée que ce combat était celui de ma mère – votre grand-mère –, pas le mien.

Il m’a fallu du temps pour vraiment saisir la portée sociopolitique de ce féminicide et ses contrecoups – la peur, la douleur, le déni, le silence. Il m’a fallu du temps pour comprendre que, ce soir-là, un principe que je tenais pour acquis s’était aussi retrouvé dans une flaque de sang. Le principe d’égalité qui a conduit votre grand-mère et tant d’autres femmes à poursuivre leur rêve dans des domaines traditionnellement masculins. Un idéal pour lequel, ici et ailleurs, des femmes ont dû se battre et se battent encore.

Il m’a fallu du temps encore pour réaliser que non, finalement, le féminisme n’est pas un truc dépassé qui n’appartient qu’à nos mères ou à nos grands-mères. Que le pire ennemi de l’égalité, c’est l’illusion selon laquelle elle est déjà atteinte.

Il nous a fallu 30 ans, collectivement, officiellement, pour oser nommer les choses. Parfois, la douleur prend toute la place. Parfois, on manque de mots pour dire l’horreur, la tristesse, l’incompréhension, l’indignation. Parfois, on se réfugie dans le déni, l’oubli ou les théories simplistes.

Trente ans plus tard, on ose enfin le dire sans détour. Ce n’était pas juste une « tragédie » ou un « évènement malheureux » comme on l’a longtemps répété. Ce n’était pas juste l’acte « isolé » d’un « tireur fou ». C’était un « attentat antiféministe » au cours duquel 14 femmes ont été assassinées.

Ce n’est que depuis jeudi que ces mots figurent sur un panneau commémoratif de la Ville de Montréal, place du 6-Décembre-1989. On en discutait l’autre soir. Ce qui nous a pris 30 ans à nommer clairement relevait pour vous de l’évidence. Et je me disais qu’il y a quelque chose d’encourageant à voir dans votre regard étonné à quel point, en dépit des ressacs et des avancées toujours fragiles, la société a évolué. Les mots que beaucoup cherchent encore ou hésitent à prononcer semblent aller de soi pour des jeunes de votre génération.

Aujourd’hui, 6 décembre 2019, au-dessus du mont Royal enneigé, 14 faisceaux illumineront le ciel à la mémoire des 14 femmes assassinées il y a 30 ans. On les nommera : Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara-Maria Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte.

J’aimerais que l’on se souvienne ensemble de leurs rêves. Que l’on s’aime en leur nom. Que l’on se rappelle que les luttes gagnées pour les droits des femmes ne sont pas des combats perdus par les hommes, mais des victoires collectives. Qu’une société égalitaire et sans violence n’est pas qu’une meilleure société pour les femmes, mais une meilleure société tout court. Plus juste et plus belle pour tout le monde, y compris pour vous. Ne l’oubliez pas.