Les enquêtes internes, c’est bien. L’enquête policière, c’est nécessaire. Mais ce n’est pas assez.

YVES BOISVERT
YVES BOISVERT La Presse

La ministre de la Justice doit immédiatement ordonner la tenue d’une enquête publique du coroner sur la mort de cette enfant de 7 ans, tellement la somme des incompétences et des négligences est révoltante.

On ne sait pas encore exactement comment ça a pu se produire. Mais on sait que cette enfant de 7 ans, torturée, martyrisée, séquestrée, n’est pas seulement morte de violence. Elle est aussi morte d’incompétence et d’indifférence institutionnelle.

Aussi, une fois qu’on aura accusé les « auteurs » du crime, on n’aura pas accompli grand-chose. Il faut savoir comment il se fait que ce Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Estrie, déjà souvent blâmé sévèrement par les juges, ait pu laisser arriver cela.

Et ce n’est pas un rapport au ministre qui nous l’apprendra.

Il faut savoir qui savait quoi, qui a fait quoi et surtout qui n’a PAS fait quoi.

On n’en parle pas souvent, mais la Charte des droits et libertés de la personne du Québec nous impose aussi à tous une obligation de porter assistance à une personne en danger. Manquer à cette obligation, dans certains cas, ça peut devenir une infraction criminelle.

Moi, ce matin, je veux savoir si, en plus de ce crime indicible, il y a eu de la négligence criminelle chez ceux qui « savaient ».

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Facile à dire après le fait, direz-vous ?

Pas vraiment, non. C’est pénible à dire, c’est horrible à regarder en face : cette fillette, ligotée, bâillonnée, séquestrée, a été placée en danger mortel, et plein de gens ont laissé faire.

Ce qui est révoltant, c’est que cette mort était presque annoncée. C’est aussi que des gens pleins de bonne volonté avaient alerté les autorités. Et que ça n’a rien donné.

Pourquoi ?

Prenons l’affaire par la fin. Cette enfant (signalée, placée, battue déjà par sa belle-mère, qui n’a pas perdu la garde !), cette enfant était absente de son école primaire depuis des semaines. Parce que prétendument on lui faisait l’école « à la maison ».

Voyons donc !

Qui a cru ça ?

Dans toutes les écoles du Québec, quand un enfant est absent, on appelle les parents. On pose des questions.

Comment se fait-il que, dans un cas où la négligence, puis la violence avaient été signalées, son absence n’ait alarmé personne ?

Ses parents étaient tellement incompétents que, pendant des années, cette fillette a été confiée à sa grand-mère. Puis, des années plus tard, le père surgit des limbes et veut « ravoir » sa fille. Il a une nouvelle conjointe, il a refait sa vie…

Cette femme a été déclarée coupable par la cour criminelle de voies de fait aux dépens de l’enfant un an plus tard. On a fait quoi ? On l’a laissée là !

La loi pourtant nous dit que les décisions doivent être prises dans l’intérêt fondamental de l’enfant. Mais il y a encore cette vieille mentalité souterraine de la loi du sang, comme s’il fallait toujours donner une autre dernière chance aux parents…

On passe l’éponge. On déplore le manque « d’outils » des parents. La fillette est battue ? On essaye encore ! On va tenter de les « encadrer ». On va les éduquer et les « rééduquer ». Les rééduquer à mort…

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Alors quand je vois Alain Trudel, le directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie, s’amener en tremblant devant les médias et nous dire de ne pas faire d’« amalgames », de ne pas « sauter aux conclusions » et autres platitudes, je n’en suis que plus dégoûté.

Tout ce qu’il y avait d’important dans cette conférence de presse où il nous a dit qu’il ne pouvait rien dire, c’était le tremblement de sa voix.

PHOTO FRÉDÉRIC CÔTÉ, LA TRIBUNE

Alain Trudel, directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie

Ce qu’il fallait dire, haut et fort, c’est que le système de protection a tragiquement failli. Qu’il porte sur la conscience la mort annoncée de cette pauvre gamine torturée.

Et foutez-nous la paix avec la « confidentialité ». La loi ne prévoit pas la confidentialité pour protéger les parents criminels ou les gens de la DPJ. C’est pour protéger les enfants.

Aujourd’hui, cette enfant est morte, alors vous êtes encore en train de nous dire que vous ne pouvez rien nous dire ?

Foutaise. Mais foutaise commode, évidemment : y a rien qu’on peut dire ! Imaginez : il n’a même pas voulu confirmer que l’enfant était « connue » de la DPJ !

Il a fallu l’intervention du ministre Carmant pour que l’évidence soit déclarée. Ce médecin de Sainte-Justine est entré en politique pour améliorer le sort des enfants du Québec, alors je ne pense pas que les choses vont en rester là… L’indignation de Lionel Carmant est palpable – comme celle de tous les Québécois. Il faut que ça serve de levier à un examen public de cette affaire.

Pas une commission royale d’enquête de trois ans. Non, non : une classique enquête du coroner bien ciblée, bien ciselée, de quelques semaines, qui jettera une lumière crue sur le triste sort de cette fillette et de tant d’autres enfants, qu’on ne veut pas trop voir, et qui sont maltraités en silence…

Et savez-vous quoi ? Ça va faire mal.