Entre 1995 et 2001, André Sactouris a géré un bar dans le village de Frelighsburgh, dans les Cantons-de-l'Est. Le programmeur de 38 ans y présentait des spectacles de musique et des manifestations artistiques. Les affaires n'étaient pas faciles.

Mathieu Perreault LA PRESSE

«Je passais 100% de mon temps à faire marcher le bar, à me forcer pour que la programmation soit intéressante, explique M. Sactouris. Pendant ce temps, le bar de l'hôtel voisin faisait autant sinon plus d'argent, simplement parce qu'il avait des appareils de loterie vidéo. Je trouvais que ce n'était pas juste : j'avais toujours des problèmes avec le permis, lui non, alors que franchement mon bar était un lieu pas mal plus utile à la communauté. Il faudrait savoir ce qu'on veut, comme société : que les bars soient des lieux de rencontre ou simplement des endroits pour les joueurs invétérés?»

Dans la province, des centaines de bars vieillots vivotent grâce aux appareils de loterie vidéo de Loto-Québec. Même la Corporation des tenanciers de bars s'en inquiète. «On en est au point où certains bars tirent 98 % de leurs revenus des loteries vidéo», déplore Renaud Poulin, président de la Corporation. «Il y a des gens qui achètent un bar seulement pour son permis et qui y installent plein de machines. Il est difficile de se faire servir une bière. Les livreurs n'y vont plus qu'au mois parce qu'ils n'y écoulent que quelques caisses par semaine.»

La Corporation profitera d'audiences de la Régie des alcools, des courses et des jeux, l'automne prochain, pour suggérer que le permis de bar soit réservé aux établissements qui tirent au moins 50 % de leurs revenus de la vente d'alcool et de nourriture.

Les dangers de l'alcool et du jeu

De multiples études montrent d'ailleurs que la consommation d'alcool aggrave les problèmes de jeu. «Quand les joueurs problématiques ne boivent pas, leur taux de rechute est grandement diminué», explique John Welte, psychologue à l'Institut de recherche sur les dépendances de l'Université de Buffalo qui a publié plusieurs études sur le sujet. «L'alcool augmente l'excitation et stimule la zone du cerveau qui est sensible aux récompenses. Il rend myope sur le plan cognitif : l'ivresse amène à se concentrer sur l'activité immédiate et non sur ses conséquences futures.»

C'est pour cette raison que Loto-Québec interdit la consommation d'alcool dans les aires de jeu des casinos. «Les clients peuvent boire au bar, mais ils ne peuvent pas apporter leur consommation aux tables de jeu, explique le porte-parole de Loto-Québec, Jean-Pierre Roy. S'ils ont trop bu, le croupier peut les inviter à arrêter de jouer. Nous sommes l'un des seuls casinos nord-américains, avec celui de Winnipeg, où il n'y a pas d'alcool dans les aires de jeu.»

Si l'alcool et le jeu ne font pas bon ménage, pourquoi permet-on qu'il y ait des appareils de loterie vidéo dans les bars ? «C'est vrai que... commence M. Roy. Concrètement, il est impossible de créer une nouvelle catégorie d'établissements réservés aux adultes où il n'y aurait pas d'alcool. Quand il a été décidé que Loto-Québec permettrait aux bars d'avoir des appareils de loterie vidéo, en 1993-1994, le plus important était de s'assurer que les mineurs n'y auraient pas accès. C'est pour cette raison qu'on les a mis dans les bars. On ne peut pas accuser le gouvernement d'avoir agi à la légère : la décision a été prise par Claude Ryan, qui était alors ministre de la Sécurité publique et qu'on ne peut certainement pas accuser de manquer de rigueur.»

En Australie, plusieurs États commencent à agir en fonction des études qui lient alcool et jeu problématique. «On en est au début», explique James Phillips, psychologue de l'Université Monash, à Melbourne, qui se spécialise dans l'effet de l'alcool sur la prise de décisions et la prise de risques. «Pour le moment, les mesures se limitent à interdire les publicités qui mêlent jeu et alcool. Par exemple, un casino ne peut pas montrer des personnes en train de boire, et les fabricants de boissons alcooliques ne peuvent pas montrer des gens en train de jouer à des jeux de hasard.»

Le problème, c'est que les chercheurs se sont jusqu'à tout récemment limités à étudier les dépendances au jeu et à l'alcool, selon Tracie Afifi, psychologue de l'Université du Manitoba. Elle a publié en janvier un essai dans le Journal canadien de psychiatrie où elle recommande que les appareils de loterie vidéo soient interdits là où l'on vend de l'alcool. «On pense qu'il s'agit de deux types différents de dépendances, qui impliquent notamment des processus génétiques et neurologiques différents, dit Mme Afifi. Souvent, les accros à la loterie vidéo n'ont pas de problème d'alcool, et vice-versa. Mais en se concentrant sur les dépendances, on a négligé de considérer l'alcool comme un aspect qui aggrave les problèmes de dépendance au jeu.»

La preuve que l'alcool incite les joueurs à jouer davantage, c'est que de nombreux casinos américains mènent une campagne tenace pour avoir le droit d'en servir gratuitement à leurs clients, selon Mme Afifi. «Si ça n'avantageait pas les casinos, pensez-vous qu'ils tenteraient de faire changer les lois ? Il y a des casinos qui offrent de l'alcool gratuitement 24 heures sur 24. Il y a même aux États-Unis des casinos qui offrent de l'alcool gratuitement dans des réserves amérindiennes où la vente d'alcool est interdite !»

Comme la fumée secondaire

Selon la chercheuse manitobaine, il est très possible de créer une catégorie d'établissements où l'on ne pourrait vendre d'alcool et qui seraient tout de même interdits aux mineurs. «En Colombie-Britannique, il y a une classe d'établissements où il est interdit de vendre de l'alcool mais qui peuvent offrir des jeux de hasard. Si c'est possible là-bas, pourquoi pas partout ?»

Dans l'essai qu'elle a publié en janvier, Mme Afifi préconise idéalement la restriction des loteries vidéo aux casinos. «Mais il faut être réaliste. Interdire la consommation d'alcool dans les endroits où on offre des jeux de hasard serait un pas dans la bonne direction. Malheureusement, beaucoup d'opposants aux loteries vidéo n'acceptent aucune demi-mesure. Pour eux, c'est tout ou rien. La seule solution proposée est la restriction de l'accès aux loteries vidéo.»

D'autant plus que l'opposition de l'industrie des bars est féroce. «Un jour, je l'espère, on arrivera à changer les mentalités, dit Mme Afifi. L'exemple de la fumée secondaire me donne beaucoup d'optimisme. Quand les premières interdictions de fumer dans les bars sont entrées en vigueur, on a eu droit à des prédictions apocalyptiques, on disait que les bars feraient tous faillite. En fin de compte, ils se sont adaptés et je crois que c'est une industrie en bien meilleure santé, plus agréable pour les clients. La même chose pourrait se produire avec la loterie vidéo. Les bars ont appris à se passer des fumeurs indécrottables. Ils pourraient aussi apprendre à se passer de la béquille des loteries vidéo.»