Dons d'ovules: une bonne fée pour Anouk

Rocksane Forget, Anouk Marchand et sa fille Romy.... (PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE)

Agrandir

Rocksane Forget, Anouk Marchand et sa fille Romy.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

En novembre 2013, Anouk Marchand a lancé une bouteille à la mer sur Facebook. Son rêve : trouver une femme qui accepterait de lui offrir des ovules. Voici son histoire ainsi qu'un tour d'horizon du don d'ovules, une quête difficile pour les Canadiennes.

D'un côté, il y avait Anouk Marchand, ménopausée précocement à l'âge de 30 ans, qui cherchait une bonne fée voulant lui offrir des ovules. Et de l'autre, il y avait Rocksane Forget, maman comblée désirant simplement en aider une autre. Voici leur histoire en trois temps.

La rencontre

C'était un mercredi soir du mois de novembre 2013. Tandis que son conjoint travaillait à l'ordinateur, Rocksane Forget jetait un coup d'oeil sur Facebook. Un message publié sur le Forum des parents de Rosemont - un groupe Facebook - a attiré son attention.

C'était celui d'Anouk Marchand.

En 270 mots, Anouk y résumait son histoire. La consultation en clinique de fertilité. Le diagnostic de ménopause précoce. Le bonheur que son conjoint et elle ont eu d'adopter bébé Nathan dans le cadre du programme Banque mixte. Et leur désir d'agrandir la famille.

«Le seul moyen qui s'offre à nous est le don d'ovule», écrivait Anouk, rappelant que la rémunération des donneurs de gamètes (ovules comme spermatozoïdes) est interdite au Canada. Elle et son conjoint, Étienne Dubois, s'étaient réinscrits au programme de la Banque mixte dans l'espoir d'adopter un deuxième enfant, mais ils étaient trop anxieux à l'idée de courir le risque que l'enfant soit un jour réintégré dans son milieu familial d'origine.

«Nous vous sollicitons afin de peut-être trouver une bonne fée qui voudrait nous aider dans notre projet», concluait Anouk.

Ce soir-là, Rocksane Forget a envoyé un message privé à Anouk.

«Peut-être que ça a été un peu impulsif, reconnaît Rocksane en souriant, mais ça faisait un an qu'on avait Claire [sa fille] et j'étais vraiment bien dans mon rôle de maman. Je faisais des études en sociologie et en psychologie et je réfléchissais quand même à ces questions-là. Je ne connaissais pas Anouk, mais j'étais sensible à ce qu'elle pouvait vivre.»

Les deux femmes se sont appelées le soir même. Elles ont discuté et se sont fixé un souper de couples la semaine suivante.

Le soir de la rencontre, le courant a passé.

Anouk et Étienne - tous deux criminologues - ont posé plusieurs questions à Rocksane et à son conjoint, Luca Ruggiero, pour s'assurer qu'il n'y aurait pas de malaise une fois le processus enclenché.

Pour Rocksane, cette rencontre était tout aussi essentielle: «Je n'allais pas donner mon bagage génétique à n'importe qui!», résume celle qui était curieuse de vivre une telle expérience.

Dans les mois qui ont suivi, Rocksane et Anouk se sont rendues à maintes reprises à l'hôpital Sainte-Justine. Au fil des tests et des rendez-vous, une amitié sincère s'est développée.

La naissance et le drame

Le grand jour est venu à la fin de l'été 2014. Celui de la ponction d'ovules, du prélèvement du sperme et de la fécondation in vitro des gamètes.

«C'était la journée la plus weird de tout le processus, se souvient Étienne Dubois. C'était un dimanche matin. Moi, faut que j'aille faire ce que j'ai à faire. C'est vraiment mécanique. Après, il y a eu la ponction...»

À l'aide d'une aiguille, un médecin a retiré une quarantaine d'ovules chez Rocksane, sous anesthésie locale. Cette dernière avait pris une médication pour stimuler la production de follicules.

Ce jour-là, l'embryologiste a créé plusieurs embryons, dont neuf qui se sont avérés de première qualité.

L'un d'eux allait devenir Romy.

Comble de bonheur, Rocksane est tombée enceinte pratiquement en même temps qu'Anouk.

Albachiara, la deuxième fille de Rocksane et Luca, est née le 3 décembre 2015. Mais 20 jours après sa naissance, elle s'est mise à respirer avec difficulté. Ses parents se sont rendus à Sainte-Justine où la petite a été envoyée aux soins intensifs.

Lorsque Anouk a donné naissance à Romy, Rocksane est venue la voir. Elle se trouvait au même étage de l'hôpital Sainte-Justine, au chevet de son bébé malade.

Albachiara est morte en juin, à l'âge de 6 mois. «On nous a expliqué que ce serait une mutation spontanée extrêmement rare. Une bad luck», laisse tomber Rocksane, qui est de nouveau enceinte aujourd'hui.

La vie

Anouk et Étienne ont été bouleversés à l'idée que le couple qui avait rendu leur rêve possible ait à traverser une telle épreuve. «Ça ne se pouvait juste pas», résume Étienne.

Le jour de la rencontre avec La Presse, à la maison d'Anouk et Étienne, Rocksane a regardé ses amis avec tendresse. «Aux funérailles, ils étaient là. À la journée de commémoration, ils étaient là. De tous mes amis, c'est eux qui ont été le plus présents», résume celle qui n'a jamais eu de ressentiment envers eux.

«J'appelais Anouk ma cheerleader. Et je n'ai jamais senti qu'elle voulait me redonner quelque chose; c'était toujours authentique.»

Malgré la distance (Rocksane et Luca ont déménagé à Gatineau), les deux familles restent liées. Les deux amies se téléphonent au moins une fois par semaine. 

À moins que Rocksane ou Luca ne changent d'idée en cours de route, Romy connaîtra ses origines, à l'instar de son frère Nathan, qui sait déjà qu'il a été adopté. «Je sais que c'est important pour les enfants adoptés ou conçus d'une autre façon de savoir quelles sont leurs origines, dit Anouk, qui a consulté un psychologue avec Étienne à ce sujet. C'est vraiment un plus pour l'enfant.»

Pour Rocksane, il n'y a aucune ambiguïté: Romy est la fille d'Anouk et d'Étienne. Ça ne l'empêche pas de constater avec curiosité les ressemblances entre Claire, sa fille, et Romy, qui a aujourd'hui 20 mois.

«La vie continue, conclut Rocksane. Et ça, ça me fait du bien.»

L'importance de savoir

Des études en psychologie montrent que, sur le plan du développement de l'identité, il est préférable de mettre l'enfant issu d'un don de gamète au courant de ses origines, indique la Dre Camille Sylvestre, gynécologue-obstétricienne. «Pour les donneuses anonymes, les études montrent qu'il y a beaucoup moins d'enfants issus du don d'ovules qui vont rechercher la donneuse que d'enfants issus du don de sperme qui vont rechercher le donneur, poursuit la Dre Sylvestre. C'est probablement lié au fait que leur mère receveuse les a portés, les a souvent allaités... La filiation est plus forte avec le don d'ovules qu'avec le don de sperme.»

En vigueur depuis 2004, la Loi sur la... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

Agrandir

En vigueur depuis 2004, la Loi sur la procréation assistée interdit de rémunérer un donneur de gamètes (ovules ou spermatozoïdes) ou une mère porteuse.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Don d'ovules: la difficile quête des Canadiennes

Au Canada, une loi interdit de rémunérer quelqu'un pour obtenir ses ovules ou ses spermatozoïdes. Un député libéral souhaite changer les choses. Explications.

754. C'est le nombre de cycles de fécondation in vitro (FIV) réalisés grâce à un don d'ovules, au Canada, en 2016, sur un total de 31 174 cycles. Le don d'ovules est donc impliqué dans environ 2,4 % des cycles de FIV faits chaque année au pays.

Pourquoi y en a-t-il si peu?

Évidemment, lorsque les femmes en ont l'option, la vaste majorité d'entre elles vont tenter de concevoir avec leurs propres ovules, répond le Dr Neal Mahutte, directeur médical du Centre de fertilité de Montréal.

«Le don d'ovules est proposé aux femmes qui ont une insuffisance ovarienne prématurée ou encore chez les femmes plus âgées - 45, 46, 47 ans», explique le Dr Mahutte.

Si le don d'ovules demeure rare au Canada, c'est également parce qu'il est «très difficile d'avoir accès aux donneuses», estime la Dre Camille Sylvestre, gynécologue-obstétricienne au CHU Sainte-Justine et à la clinique OVO et directrice de la division d'endocrinologie et d'infertilité de l'Université de Montréal.

«C'est la raison numéro un, dit la Dre Sylvestre. Et c'est relié au paiement des donneuses. Il y a bien des patientes qui auraient besoin de don d'ovules qui ne sont pas capables de trouver de donneuses.»

La loi dit non

En vigueur depuis 2004, la Loi sur la procréation assistée interdit de rémunérer un donneur de gamètes (ovules ou spermatozoïdes) ou une mère porteuse. Au Canada, la personne qui paie pour ces services commet un crime.

Les gens qui contreviendraient à cette loi risquent une amende maximale de 500 000 $ ou jusqu'à 10 ans de prison.

Les Canadiennes qui ont besoin des ovules d'une tierce personne peuvent se tourner vers les États-Unis, où il est légal de rémunérer les donneuses. Elles peuvent recevoir le traitement là-bas, ou encore faire venir des ovules congelés de cliniques américaines. Mais cela coûte cher (plus de 18 000 $) et le taux de succès de la procédure avec des ovules congelés est moins élevé, note le Dr Neal Mahutte.

Comme il n'existe pas de banque d'ovules au pays, les Canadiennes peuvent aussi tenter de trouver une donneuse altruiste - une amie, une soeur, une bonne samaritaine rencontrée sur les réseaux sociaux... Au Canada, seules les dépenses encourues par la donneuse lors des traitements peuvent être remboursées par la receveuse.

Selon la Société canadienne de fertilité et d'andrologie, pour pallier cette rareté et limiter le tourisme reproductif transfrontalier, Ottawa devrait modifier la loi et permettre une «rémunération raisonnable» des donneurs de gamètes et des mères porteuses.

La cause d'un député

Cette cause a un défenseur au sein du gouvernement libéral de Justin Trudeau: il s'agit de l'avocat Anthony Housefather, député de Mont-Royal, qui a été sensibilisé à la question par des amis avant de se lancer en politique.

«Je crois qu'on devrait arrêter la criminalisation du paiement ou d'une offre de paiement, dit-il. Il y a 25 ans, il y avait une vingtaine de banques de sperme au pays. Aujourd'hui, il y en a une et demie. Essentiellement, il y a moins de 12 donneurs de sperme au Canada. Donc, qu'est-ce qu'on fait ? On importe du sperme d'un autre pays [les États-Unis], où nos lois [en matière de santé] ne sont pas respectées. C'est tellement ridicule.» 

«Et c'est la même chose pour les mères porteuses» et pour le don d'ovules, dit-il.

Anthony Housefather a abordé la question à plusieurs reprises devant le caucus libéral. Il a obtenu le «soutien complet du caucus féminin», indique celui qui compte parrainer un projet de loi pour décriminaliser et réglementer la rémunération des donneurs de gamètes et des mères porteuses.

Il pense le faire au printemps ou à l'automne 2018, à moins que le gouvernement ne s'en soit lui-même chargé d'ici là.

Éthique, rémunérer les donneurs?

Si elle n'a rien contre le don altruiste de gamètes, la Commission de l'éthique en science et en technologie a exprimé des réserves éthiques envers le paiement des donneurs de gamètes dans un avis sur la procréation assistée publié en 2014.

Le président de la Commission, Jocelyn Maclure, l'admet d'emblée : la question de la rémunération des donneurs de gamètes n'est pas simple. Des raisons militent tant en faveur de la rémunération (pallier le problème de rareté des gamètes) qu'en faveur de son interdiction, dit-il.

Mais une analyse des risques et des bénéfices fait cependant pencher pour le maintien du statu quo (remboursement des dépenses seulement), estime la Commission, qui rappelle que la vente des gamètes soulève la question de la non-commercialisation du corps humain.

«Si on pouvait rémunérer le don d'ovules, c'est fort possible que les femmes qui seraient tentées soient celles qui sont les plus vulnérables, soit les plus jeunes, soit les plus pauvres, souligne Jocelyn Maclure. Même si les risques pour les donneuses sont limités, il y en a quand même: c'est quand même plus invasif que le don de sperme. Et il y a toujours possibilité que, par exemple, des jeunes, plus tard, aient des regrets.»

Don d'ovules 101

Les femmes peuvent donner des ovules de façon dirigée (à une femme qu'elles connaissent) ou de façon anonyme, ce qui est très rare. «On accepte les donneuses entre 18 et 35 ans», indique la Dre Camille Sylvestre, gynécologue-obstétricienne au CHU Sainte-Justine et à la clinique OVO et directrice de la Division d'endocrinologie et d'infertilité de l'Université de Montréal. La clinique OVO procède à des vérifications génétique (maladies génétiques), infectieuse, physiologique (réserve ovarienne suffisante) et psychologique. «Il ne faut pas que la donneuse ait de désir de grossesse», précise la Dre Sylvestre. Le traitement implique la prise de médication et dure de 4 à 8 semaines. Lors de la ponction, l'équipe insère une aiguille dans le vagin de la donneuse pour retirer les ovules des follicules. Malgré l'anesthésie locale, cette procédure peut être douloureuse. Le jour même, les ovules sont fécondés en laboratoire avec le sperme du partenaire. Un embryon sera ultérieurement transféré dans l'utérus de la receveuse.




publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer