Votre canapé nuit-il à votre santé?

Vous l'ignorez sans doute, mais le canapé sur lequel vous êtes assis a de forts... (PHOTO THINKSTOCK)

Agrandir

PHOTO THINKSTOCK

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Vous l'ignorez sans doute, mais le canapé sur lequel vous êtes assis a de forts risques de contenir un produit chimique nocif pour votre santé et celle des tout-petits: des composés retardateurs de flammes. Petit tour d'horizon, du Canada à la Californie.

Quand la poussière est nocive

Pour explorer leur environnement, les très jeunes enfants mettent toutes sortes d'objets poussiéreux dans leur bouche. Les parents haussent les épaules en se disant qu'il s'agit de bonne vieille «vitamine scout». Pourtant, cette «vitamine scout» pourrait être nocive.

La poussière de nos maisons et les fines particules qui flottent dans l'air seraient la plus grande source d'un produit chimique peu connu, mais omniprésent dans nos environnements immédiats depuis plus de 30 ans: les retardateurs de flammes.

Des retardateurs de quoi, dites-vous?

Les Canadiens sont peu au fait de la problématique associée aux retardateurs de flammes. Par contre, la question a fait couler beaucoup plus d'encre aux États-Unis ces dernières années, particulièrement en Californie, où de nouvelles lois visant à limiter la présence de retardateurs de flammes sont entrées en vigueur le 1er janvier de cette année.

La mousse de polyuréthane: source no. 1

Les retardateurs de flammes sont des composés moléculaires ajoutés au plastique et au textile d'une foule de produits de consommation et qui servent, en théorie, à retarder la propagation des flammes en cas d'incendie.

La plus grande source de retardateurs de flammes? La mousse de polyuréthane, cette mousse souvent jaunâtre qui sert de rembourrure dans les sofas. Selon des études, 85 % des meubles - y compris les meubles pour bébés - contiennent des retardateurs de flammes. On en trouve aussi dans les matelas, les tapis et les appareils électroniques et électriques, entre autres.

Ces produits finissent par s'user. Résultat: «Les composés vont se retrouver dans l'air ambiant dans la phase gazeuse, mais aussi liés aux fines particules de l'air», explique Jonathan Verreault, professeur au département des sciences biologiques de l'UQAM et membre du Centre de recherche en toxicologie de l'environnement. L'être humain y est exposé par inhalation et aussi par l'alimentation (certains composés s'accumulent dans la chaîne alimentaire).

«La cible principale, du côté humain, sera la cohorte la plus sensible de la population : les très, très jeunes enfants, ceux qui rampent au sol et qui explorent leur environnement en mettant les choses dans leur bouche.»

Les retardateurs de flammes, liposolubles, se transfèrent aussi par le lait maternel. Au cours des 20 dernières années, des études ont mis en lumière leurs effets nocifs sur la santé humaine : ils perturberaient le système endocrinien, nuiraient à la fertilité, auraient des effets neurocomportementaux (dont une augmentation de l'hyperactivité), pourraient causer des altérations au foie... La vaste majorité des études portent sur les polybromodiphényléthers (PBDE), une famille de retardateurs de flammes aujourd'hui bannie au Canada, mais encore présente dans l'environnement (voir autre onglet).

«On n'est pas dans l'ordre des craintes, dans l'anecdotique; ce sont des preuves établies par des essais en laboratoire où on expose des animaux aux substances», indique David Berryman, biologiste au ministère de l'Environnement qui a étudié, dans les années 2000, les concentrations de PBDE dans des cours d'eau et des poissons du Québec.

La Californie: du problème à la solution

C'est en Californie que les gens étaient le plus exposés aux retardateurs de flammes, en moyenne trois à quatre fois plus qu'ailleurs aux États-Unis. Pourquoi ? Parce que jusqu'à tout récemment, les règles en matière d'inflammabilité, adoptées en 1975, étaient les plus sévères (Bulletin technique 117 ou TB-117). Même la mousse des divans - qui n'est pourtant pas la première à être exposée aux flammes - devait résister aux flammes pendant 12 secondes pour que le meuble puisse être vendu en Californie.

Résultat: les fabricants ont bourré la mousse de polyuréthane de retardateurs de flammes. «Certaines mousses avaient jusqu'à 30 % en masse de PBDE il y a quelques années, note Jonathan Verreault. C'est énorme!» C'était, dit-il, la façon la moins onéreuse pour les fabricants de respecter les critères d'inflammabilité. Comme les grands fabricants ajustent souvent leurs lignes de production pour répondre aux exigences les plus sévères, l'impact s'est fait sentir partout dans le monde, Canada compris.

Des militants en Californie tentaient depuis des années de faire changer les critères d'inflammabilité, mais ils se butaient au fort lobbyisme de l'industrie des retardateurs de flammes. En 2012, une enquête publiée dans The Chicago Tribune a mis en lumière ce lobbyisme tout en concluant que l'ajout des retardateurs de flammes dans les meubles rembourrés n'avait aucune incidence sur la diminution du nombre de décès liés aux incendies observés depuis les années 80.

Cette mobilisation citoyenne s'est traduite en Californie par l'adoption de la loi TB-117-2013, entrée en vigueur le 1er janvier 2015. Les critères d'inflammabilité ont été revus: les fabricants peuvent désormais miser sur le tissu du sofa pour retarder les flammes, ce qui leur permet de satisfaire aux critères sans ajouter de retardateurs de flammes à la mousse.

Du même souffle, la Californie a voté une loi pour rendre obligatoire l'étiquetage des retardateurs de flammes. Tous les meubles rembourrés vendus en Californie doivent posséder une étiquette pour indiquer s'ils contiennent des retardateurs ou s'ils n'en contiennent pas.

Les lois ont porté leurs fruits, constate Arlene Blum, directrice générale du Green Science Policy Institute, en Californie. De plus en plus de grandes marques vendues aux États-Unis et au Canada choisissent de retirer les retardateurs de flammes de leurs produits. «Nous sommes encore dans une période de transition un peu désordonnée au cours de laquelle des détaillants vendent encore du vieil inventaire de meubles pouvant contenir des retardateurs de flammes, mais avec le temps, on réalise que la plupart des meubles vendus pour un usage domestique n'en auront plus, ce qui représente un bénéfice énorme pour la santé et l'environnement», a indiqué Arlene Blum par courriel.

Les fabricants qui mentiraient sur la présence de retardateurs de flammes s'exposent à de fortes amendes.

Pas obligatoire au Canada

Au Canada, on a commencé à voir des étiquettes sur des meubles vendus aussi en Californie. N'empêche, l'étiquetage n'y est pas obligatoire. Il est donc «extrêmement difficile» de savoir si un fabricant inclut des retardateurs de flammes, selon Jonathan Verreault.

«Étant donné qu'il n'y a pas de loi pour obliger les manufacturiers à identifier ces composés-là, ça relève souvent du secret industriel, dit-il. Certains disent qu'il n'y en a pas pour protéger leur image, mais une collègue a fait des tests et a réalisé que ce que disaient certains manufacturiers était totalement faux. 

«On est tellement exposés aux retardateurs de flammes que l'étiquetage devrait être obligatoire au Canada pour que le consommateur puisse faire des choix éclairés», croit Jonathan Verreault, qui estime que les politiques actuelles de gestion des substances chimiques dans les biens de consommation sont souvent inadéquates.

Qu'en disent les entreprises?

La Presse a communiqué avec quelques grandes chaînes et magasins pour savoir si leurs meubles contiennent des retardateurs de flammes. Voici leurs réponses.

IKEA

Tous les meubles rembourrés manufacturés après le 1er janvier 2015 ne contiennent pas de retardateurs de flammes et sont dûment étiquetés, nous dit-on.

STRUCTUBE

Structube indique que tous ses produits satisfont aux standards d'inflammabilité sans présence de retardateurs de flammes. D'ici le printemps, tous les meubles rembourrés vendus au Canada seront étiquetés en conséquence, assure-t-on.

SEARS

L'entreprise affirme que plusieurs de ses meubles n'ont pas de retardateurs de flammes, mais ils n'ont «pas d'étiquette» pour l'indiquer.

EQ3

EQ3 dit ne pas utiliser de retardateurs dans ses meubles rembourrés depuis le 1er août 2014, mais l'étiquette des meubles vendus au Canada n'en fait pas mention «étant donné que ce n'est pas exigé par la loi». Les étiquettes des meubles vendus aux États-Unis le précisent, nous dit-on.

FABRICANTS QUÉBÉCOIS

Selon l'Association des fabricants de meubles québécois, plusieurs fabricants vendent des meubles sans retardateurs de flammes, dont Canadel et Dutailier, qui l'indiquent sur leurs étiquettes. L'entreprise G. Romano s'est engagée à utiliser des produits et des méthodes de fabrication durables pour tous ses articles. Montauk Sofa dit n'utiliser aucun retardateur de flammes.

La Baie, Leon et Maison Corbeil n'ont pas répondu à nos demandes de renseignements.

Jonathan Verreault, professeur au département des sciences biologiques... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE) - image 2.0

Agrandir

Jonathan Verreault, professeur au département des sciences biologiques de l'UQAM.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Composés bannis... composés remplacés

En 1977, le Canada bannit les biphényles polychlorés (BPC), des produits chimiques prisés en outre pour leur ininflammabilité. On craint leurs effets néfastes pour la santé et pour l'environnement.

L'industrie lui trouve un substitut ayant des propriétés et une structure semblables: les polybromodiphényléthers (PBDE), des retardateurs de flammes utilisés à grande échelle depuis les années 70 dans les mousses de rembourrage, les plastiques et les textiles.

En 2008, l'histoire se répète. À la suite de la publication d'études montrant les effets néfastes des PBDE, le Canada bannit deux des principaux mélanges de PBDE (penta et octa). Le troisième - le déca - est banni en avril 2015.

«C'est une goutte dans l'océan», estime Jonathan Verreault, professeur au département des sciences biologiques de l'UQAM.

Parce qu'encore une fois, l'histoire se répète: de nouvelles familles de retardateurs de flammes prennent la relève, dont des phtalates et des benzoates bromés ainsi que des organophosphorés. Il existe pas moins de 50 types de retardateurs de flammes sur le marché présentement.

«On voit souvent dans plusieurs de ces nouveaux composés les mêmes caractéristiques: ils s'accumulent dans l'organisme et persistent dans l'environnement», indique Jonathan Verreault, dont l'équipe étudie la présence, le métabolisme et les effets toxiques des nouveaux composés dans les oiseaux principalement, mais aussi plusieurs autres espèces fauniques.

«La façon dont nous agissons avec les produits chimiques, souvent, est de bannir l'un d'eux et de le remplacer pour un autre que nous ne connaissons pas très bien, note l'épidémiologiste Glenys Webster, stagiaire postdoctoral à la faculté des sciences de la santé de l'Université Simon Fraser. Cette façon de faire doit absolument changer.» Et même si les PBDE sont aujourd'hui bannis, ils sont encore bien présents dans nos environnements: dans les vieux meubles, les lieux d'enfouissement techniques, les cours d'eau... «Des PBDE que nous avons bannis il y a près de 10 ans seront encore avec nous pour les décennies à venir», résume Glenys Webster.

Diminution

Cela dit, des études menées aux États-Unis montrent que les concentrations de PBDE dans l'environnement ont commencé à diminuer depuis leur bannissement. «Avec les mesures de contrôle qui ont été mises en place [au Canada], on peut s'attendre à ce qu'il y ait des diminutions de concentration», dit David Berryman, biologiste au ministère de l'Environnement.

Par courriel, Santé Canada a indiqué qu'en vertu de la Loi canadienne sur la sécurité des produits de consommation, «il incombe à l'industrie de veiller à ce que les produits qu'elle fabrique, importe et vend ou dont elle fait la publicité sur le marché canadien ne présentent pas de "danger pour la santé ou la sécurité humaine"».

Santé Canada «continue d'évaluer certains produits ignifuges organiques dans le cadre du Plan de gestion des produits chimiques».

Des effets inquiétants

La plupart des études réalisées sur les retardateurs de flammes portent sur les PBDE. En voici quelques-unes.

QI ET HYPERACTIVITÉ

À l'âge de 5 ans, les enfants qui ont été 10 fois plus exposés au PBDE lorsqu'ils étaient dans le ventre de leur mère ont un quotient intellectuel de 4,5 points inférieur et un indice d'hyperactivité plus élevé (Environmental Health Perspectives, vol. 122, 2014) 

COMPORTEMENT

Les souriceaux exposés à une seule dose de PBDE ont montré des changements quant au comportement moteur, à l'apprentissage, à la mémoire, à la capacité d'habituation et à l'activité globale (Environmental Health Perspectives, vol. 109, 2001)

FERTILITÉ

Les femmes qui ont un haut taux de PBDE dans le sang prennent plus de temps à tomber enceintes (Environmental Health Perspectives, vol. 118, 2010). Quant aux hommes, les PBDE pourraient avoir un impact négatif sur la qualité du sperme (Reproduction Toxicology, vol. 31, 2011).

FLEUVE SAINT-LAURENT

Le ministère de l'Environnement du Québec a réalisé des suivis sur la présence de PBDE dans le fleuve Saint-Laurent et certains de ses tributaires (de 2004 à 2007). Selon ses conclusions, les stations de traitement d'eau potable échantillonnées sont efficaces pour éliminer les PBDE.

POISSONS DU QUÉBEC

Un second suivi (2002-2008) a porté sur les concentrations de PBDE dans les poissons. Les teneurs étaient plus élevées en aval qu'en amont de Montréal, entraînant dans le lac Saint-Pierre et plus en aval des dépassements des critères d'Environnement Canada pour la protection des poissons et de la faune terrestre piscivore.

LES NORD-AMÉRICAINS PLUS EXPOSÉS

En raison des précédents critères d'inflammabilité en Californie, les Nord-Américains ont des niveaux de PBDE de 10 à 100 fois plus élevés que ceux observés chez les Européens et les Japonais. (Neurotoxicology, vol. 28, 2007)

33 TYPES

Quelque 33 sortes de retardateurs de flammes ont été mesurées dans 116 échantillons de poussière collectés dans des maisons de Vancouver en 2007 et 2008. Parmi eux, 15 étaient des congénères des PBDE - aujourd'hui bannis - et 15 n'étaient pas des PBDE. (Environmental Pollution, vol. 169, 2012).

Que faire pour limiter son exposition?

Quelques conseils pour réduire l'exposition aux retardateurs de flammes.

• Opter pour un sofa qui possède une étiquette confirmant l'absence de retardateurs de flammes.

• Opter pour des matériaux qui ne contiennent assurément pas de retardateurs de flammes: les fibres naturelles, les matelas en latex, la rembourrure en polyester.

• Éliminer la poussière le plus possible.

• Épousseter avec un linge humide pour capturer la poussière au lieu de la propulser dans l'air.

• Opter pour des appareils électroniques et électriques sans retardateurs de flammes. Certains manufacturiers ont annoncé qu'ils n'en utilisent plus.

• Se laver les mains après avoir vidé le réservoir de peluche de la sécheuse.

• Éviter les produits de bébé contenant de la mousse de polyuréthane.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer