Homéopathie: une pilule bien dorée

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Bien qu'elle fasse l'objet de critiques sévères dans le monde médical, l'homéopathie gagne des adeptes.

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L'homéopathie polarise le débat. D'une part, ses tenants la décrivent comme une médecine douce, sans danger ni effets secondaires. De l'autre, ses détracteurs la qualifient de «pseudoscience» tout au plus aussi efficace qu'un placebo. En fait, l'homéopathie suscite la controverse depuis sa création, à la fin du XVIIIe siècle. Incursion dans l'histoire pas ordinaire de cette discipline.

Allemagne, 1790. Le médecin Samuel Hahnemann traduit un ouvrage médical lorsqu'un passage l'interpelle: on y explique que, si l'écorce de l'arbuste quinquina est efficace pour guérir les fièvres de la malaria, c'est en raison de son effet «tonique» et «amer» sur l'estomac.

Cette explication laisse Samuel Hahnemann dubitatif.

À l'époque, la médecine est rudimentaire. Comme on ignore la cause des maladies contagieuses (Pasteur découvrira les microbes le siècle suivant), les médecins croient qu'il faut «purger» l'organisme de sa maladie. Pour ce faire, on pratique des saignées et on administre des produits toxiques souvent plus dangereux que la maladie elle-même.

Samuel Hahnemann décide donc d'expérimenter lui-même l'écorce de quinquina afin d'en cerner les propriétés.

Il a pris, «pendant plusieurs jours, quatre petits verres de bonne écorce de quinquina, deux fois par jour», peut-on lire dans une biographie d'Hahnemann appartenant à l'homéopathe montréalais André Saine, que nous avons rencontré à son bureau. Dans son imposante collection d'écrits sur l'homéopathie, les livres d'époque (certains sont même contemporains à Hahnemann!) côtoient des ouvrages plus récents, comme celui d'un homéopathe français qui propose une façon de mieux supporter les traitements contre le cancer.

«Chaque fois que Hahnemann prenait de l'écorce de quinquina, explique André Saine, il ressentait des malaises qui ressemblaient beaucoup aux malaises et aux frissons provoqués par la malaria. C'est là que ça a allumé. C'est semblable.»

Simila similibus curentur 

Après six ans de recherche et d'expérimentation avec d'autres substances, Samuel Hahnemann publie en 1796 son hypothèse dans un journal médical: le principe des similitudes. Selon lui, une substance qui provoque des symptômes chez une personne bien portante guérira les mêmes symptômes chez une personne malade.

C'est aussi en 1796 que Samuel Hahnemann établit son deuxième principe: l'infinitésimal. En administrant aux enfants de la belladone (une plante herbacée très toxique) pour prévenir la scarlatine, il constate que le produit est plus efficace à très faible dose. «Plus il baissait la concentration, mieux ça allait», résume André Saine. À condition, toutefois, de secouer vigoureusement la solution entre chaque dilution.

Le troisième principe de l'homéopathie est celui de l'individualisation. Pour déterminer le remède approprié, les homéopathes doivent déterminer ce qui est propre au patient.

Bien qu'elle fasse l'objet de critiques sévères dans le monde médical, l'homéopathie gagne des adeptes.

«Il faut dire que, à l'époque, c'était plus efficace d'être soigné par l'homéopathie que par des saignées. Contrairement aux médecins, qui ne connaissaient pas l'importance de se laver les mains, Hahnemann avait des notions d'hygiène. Il croyait à la bonne nourriture, à l'air frais, au repos.»

Ariel Fenster
professeur de chimie à l'Université McGill et farouche détracteur de l'homéopathie

Au tournant du XIXe siècle, des hôpitaux homéopathiques ouvrent en Europe, aux États-Unis et au Canada. L'Hôpital homéopathique de Montréal est inauguré en 1894, avenue McGill College, puis déménage en 1931 dans un nouvel immeuble, avenue Marlowe. Après la Seconde Guerre mondiale, «comme la science médicale avait pris beaucoup d'avance par rapport à l'homéopathie», peut-on lire sur le site de l'Université McGill, l'hôpital perd sa vocation homéopathique et devient l'hôpital Queen Elizabeth.

Les médecines dites douces - dont l'homéopathie - suscitent un regain d'intérêt depuis 1980, reflet d'un certain désenchantement envers la médecine conventionnelle. L'homéopathie demeure l'une des pratiques parallèles les plus populaires, surtout en Europe.

Le Syndicat professionnel des homéopathes du Québec, qui n'a pas voulu nous accorder d'entrevue, affiche les coordonnées d'une centaine de membres sur son site internet.

Le secret du quinquina

Des recherches subséquentes aux travaux de Samuel Hahnemann ont montré qu'un ingrédient actif contenu dans l'écorce de quinquina, la quinine, s'attaque aux parasites qui causent la malaria, aussi appelée paludisme. On utilise aujourd'hui des dérivés moins toxiques dans le traitement précoce du paludisme, qui tue chaque année plus de 500 000 personnes et contre lequel il n'existe aucun vaccin.

André Saine, homéopathe depuis plus de 30 ans. ... (Photo Ivanoh Demers, La Presse) - image 4.0

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André Saine, homéopathe depuis plus de 30 ans. 

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Ariel Fenster, membre fondateur de l'Organisation pour la science et la société de l'Université McGill.

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La controverse

Une goutte dans l'équivalent de 50 fois le volume de la Terre en eau. C'est environ la quantité de produit actif que l'on trouve dans un remède homéopathique en dilution 30X*.

À ce taux, souligne Ariel Fenster, professeur de chimie à l'Université McGill, il est «illusoire» de croire qu'un granule homéopathique contient ne serait-ce qu'une seule molécule de la substance de départ.

Certains produits homéopathiques sont moins dilués, comme le populaire Camilia, censé adoucir les poussées dentaires de bébé. D'autres le sont encore plus, comme l'Oscillococcinum, censé s'attaquer aux symptômes de la grippe.

Selon le principe de l'homéopathie, plus un remède est dilué et secoué entre chaque dilution, plus forte sera la réaction de guérison.

«Si l'homéopathie était valable, il faudrait changer toutes les lois de la physique, de la chimie et de la médecine pour l'accommoder.»

Ariel Fenster
membre fondateur de l'Organisation pour la science et la société de l'Université McGill

Rencontré à son bureau, M. Fenster a tiré de son étagère une petite boîte rose de Volu-sein, un produit de la compagnie Homéocan censé «rehausser l'apparence des seins». «Ça n'a absolument aucun sens», a soupiré le docteur en chimie.

Selon l'«immense consensus scientifique», dit-il, il n'y a aucune raison de croire que l'homéopathie fonctionne au-delà de l'effet placebo.

Contraire à la médecine 

La controverse qui entoure l'homéopathie ne date pas d'hier. Dès le XVIIIe siècle, ses principes allaient à l'encontre de l'école de médecine conventionnelle, souligne l'homéopathe montréalais André Saine, formé au National College of Natural Medicine, aux États-Unis. Dans sa bibliothèque, M. Saine nous montre quelques livres qui portent sur cette controverse vieille de 200 ans. 

André Saine reconnaît qu'il n'y a probablement plus de molécules dans certains produits homéopathiques, «mais c'est un phénomène physique qu'on ne peut pas comprendre», dit-il. Ce qui compte, selon lui, ce n'est pas tant la quantité de molécules restantes, mais bien «la façon dont les molécules de l'eau s'organisent».

Entre chaque dilution, les produits homéopathiques sont secoués vigoureusement, ce qui permettrait à l'eau de conserver, voire d'améliorer ses qualités thérapeutiques. L'eau, dit-on, conserverait ainsi une empreinte des propriétés de la substance de départ même si elles ne s'y trouvent statistiquement plus. Surnommée «mémoire de l'eau», cette hypothèse, avancée en 1988 par un médecin immunologue français, est contestée sur le plan scientifique.

«L'homéopathie n'est pas une théorie: ce sont des expérimentations cliniques basées sur des faits.»

André Saine
homéopathe depuis plus de 30 ans

Les homéopathes font valoir des études et des recherches pour soutenir leur point de vue. Sur son site internet, sous l'onglet «études scientifiques», le Syndicat professionnel des homéopathes du Québec a mis des liens vers des articles qui confèrent à l'homéopathie des bénéfices thérapeutiques.

Les études

Lors de notre rencontre, André Saine nous a montré, en outre, un rapport remis aux autorités suisses en 2012, qui conclut que l'homéopathie est efficace et moins chère que la médecine conventionnelle, ainsi qu'une méta-analyse (analyse d'une série d'études) publiée dans les derniers mois par la British Homeopathic Association.

En 1997, la prestigieuse revue scientifique The Lancet, au Royaume-Uni, avait publié une méta-analyse dont les résultats, écrivait l'auteur, étaient «incompatibles avec l'hypothèse que les effets cliniques de l'homéopathie sont complètement dus à l'effet placebo». L'étude avait soulevé son lot de critiques.

«On peut trouver des études pour soutenir n'importe quoi, dit le professeur Ariel Fenster, mais il faut voir comment ces études ont été conduites. L'ont-elles été de manière scientifique, bien contrôlée? En fin de compte, toutes les méta-analyses ont conclu que, lorsque les études sont fiables, l'homéopathie n'a pas d'effet en dehors de l'effet placebo, qui, soulignons-le, est bien réel.»

D'autres méta-analyses en sont arrivées à cette conclusion, dont une seconde publiée dans The Lancet en 2005 (qui a aussi été critiquée), ou, plus récemment, une autre publiée dans le Medical Journal of Australia en 2010. Selon les sceptiques, l'écoute active et le temps que consacrent les bons homéopathes à leurs patients maximisent l'effet placebo.

André Saine met en doute la méthodologie des études qui concluent que l'homéopathie n'est pas efficace. Selon lui, ces études ne tiennent souvent pas compte du principe d'individualisation de l'homéopathie, qui consiste à prendre en considération ce qui est particulier à un malade pour déterminer le remède qui lui convient.

*Pour fabriquer un remède homéopathique de concentration 30X, il faut mélanger une partie de teinture mère (la substance active) avec neuf parties de solvant (eau ou alcool), secouer vigoureusement, puis diluer ce produit avec neuf fois son volume d'eau, et ainsi de suite, 29 fois. Dans le même ordre d'idée, un produit 200CH est dilué 200 fois de suite, mais par un facteur de 1/100.

Approuvé par Santé Canada

Les fabricants ne sont pas tenus de démontrer l'efficacité et l'innocuité de leurs produits homéopathiques pour obtenir l'autorisation de Santé Canada: «La seule chose qu'ils doivent démontrer, c'est que ç'a été utilisé en homéopathie», déplore le professeur Ariel Fenster, qui estime que cette approbation leur confère une crédibilité non méritée. S'il ne craint pas les effets secondaires des produits tant ils sont dilués, il craint que l'homéopathie ne soit utilisée à la place d'un traitement médical reconnu dans des cas de maladie grave. Dans les dernières années, des reportages ont cité des homéopathes qui disaient pouvoir guérir le cancer en deux semaines ou encore immuniser contre l'Ebola ou des maladies infantiles comme la polio. L'homéopathe André Saine insiste pour sa part sur l'importance de laisser les gens choisir le traitement qui leur convient. «Il ne faut pas que la médecine devienne fasciste et commande aux gens comment ils doivent être traités, dit-il. Il est important que les gens soient informés du potentiel de l'homéopathie, de façon non biaisée.»

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