Où était Gaétan Boucher?

Jean-François Bégin, envoyé spécial
La Presse

(Vancouver) On a beaucoup déploré, et avec raison, la quasi-absence du français lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Vancouver. Mais aussi choquante, sinon plus, a été la décision des organisateurs de snober Gaétan Boucher.

Oui, snober. Le mot n'est pas trop fort. Et ce n'est pas seulement un chroniqueur rendu irritable par le temps maussade et le manque de sommeil qui le pense. La porte-drapeau du Canada lors du défilé des athlètes, vendredi soir, Clara Hughes, est du même avis.

«C'est une erreur énorme de la part du Comité organisateur des Jeux, m'a écrit la quintuple médaillée olympique dans un courriel, samedi matin. Ma coéquipière Brittany Schussler et moi-même ne cessions de dire, «quand Gaétan va-t-il arriver?» J'étais persuadée qu'il allait apparaître au centre de la scène, prendre la flamme et allumer la vasque. C'est décevant, le moins qu'on puisse dire.»

Hughes n'a jamais caché qu'elle jugeait que Boucher était le candidat idéal pour effectuer l'ultime relais du flambeau. «Il est le champion absolu. Il est intense, humble et quand il s'installait sur la ligne de départ, même à la fin de sa carrière, il était plus grand que nature, disait-elle le mois dernier. Sa passion pour le sport et son intensité, son refus de céder au doute ou à la douleur, voilà ce qui m'a inspirée. Il montrait par ses actions et son approche la vraie signification de l'excellence. Pour moi, c'est ce qui fait de lui l'Olympien absolu.»

Il faut se remettre dans le contexte. À l'époque où Boucher a remporté ses trois médailles, dont deux d'or, aux Jeux de Sarajevo, en 1984 (il a aussi gagné l'argent au 1000 m à Lake Placid, quatre ans plus tôt), le Québécois se battait contre des machines programmées dans les laboratoires de l'Union soviétique et de l'Allemagne de l'Est. Ses performances sensationnelles ont ouvert bien des yeux au Canada.

«Ça a eu un effet explosif partout au pays, m'a déjà dit Jean Grenier, ex-président de Patinage de vitesse Canada et adjoint au chef de mission canadien à Sarajevo. La mentalité a changé. On a arrêté de penser que parce qu'on était Canadien, une 15e ou une 30e place, c'était bien. Les médailles de Gaétan ont été un tournant.»

Mais ses résultats exceptionnels n'expliquent qu'en partie l'importance de Boucher dans l'histoire du sport canadien. Quand il s'est présenté aux Jeux de Calgary, en 1988, il s'apprêtait à dire adieu au patinage de vitesse, sa cheville trop endommagée pour qu'il puisse rivaliser encore longtemps au plus haut niveau. Mais il s'est battu avec acharnement et a notamment réussi une admirable cinquième place dans le 1000 m.

À l'époque, Clara Hughes était une ado un peu rebelle qui fumait un paquet par jour et ne savait pas vraiment où elle s'en allait dans la vie. Le spectacle offert par Boucher l'a incitée à se lancer à son tour à la conquête de son rêve olympique, avec les résultats que l'on connaît.

Hughes n'est pas seule. D'autres stars de l'équipe nationale de patinage de vitesse, comme Kristina Groves et Jeremy Wotherspoon, citent aussi Boucher comme leur source d'inspiration. Et on pourrait multiplier les exemples à l'infini.

«Il a donné envie à un paquet de jeunes, et pas juste en patinage de vitesse longue piste, de se démarquer, d'atteindre leur rêve olympique et de réussir dans un sport, a dit l'ex-patineur sur courte piste Marc Gagnon, joint au téléphone ce week-end. C'est un grand pionnier pour l'ensemble du sport canadien.»

Gagnon a lui-même gagné cinq médailles aux Jeux d'hiver, un record masculin au Canada. S'il ne s'offusque pas qu'on ait omis de l'inviter à participer à la cérémonie, il déplore les choix faits par le comité organisateur. «La présence francophone était vraiment le morceau manquant de la cérémonie d'allumage de la flamme, surtout que les Québécois francophones ont apporté beaucoup aux performances olympiques du Canada. Ils ont remporté une très grande partie des médailles.»

Vérification faite, les athlètes nés au Québec ont récolté le tiers des 95 médailles

olympiques individuelles gagnées au fil des ans par le Canada lors des Jeux d'hiver. Ça n'a rien d'étonnant, quand on sait que le Québec est depuis longtemps la province qui soutient le mieux ses athlètes.

Qu'on me comprenne bien. Je ne remets aucunement en question la valeur des grands champions que sont Rick Hansen, Wayne Gretzky, Nancy Greene, Catriona Le May Doan et Steve Nash, les cinq athlètes choisis par le comité organisateur pour prendre part à l'allumage de la flamme. Tout comme je comprends que les Jeux ont lieu à Vancouver et non à Québec.

N'empêche. Pour un geste aussi symbolique, et surtout quand on s'évite de faire un choix en sélectionnant cinq personnes, la moindre des choses aurait été de trouver un moyen de faire une place à un athlète et à une province qui ont tant fait pour le sport olympique canadien.

Une belle occasion manquée. Une autre.

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