Derek Boogaard: la triste fin d'un goon

Un jour, à un médecin qui lui demandait... (Photo Jimmy Jeong, archives AP)

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Un jour, à un médecin qui lui demandait combien de fois il avait perdu la vision après avoir reçu un coup de poing, Derek Boogaard a répondu: «Plus de 100 fois.»

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Le 27 octobre 2006, Todd Fedoruk a tiré le chandail de Derek Boogaard comme un enfant tire la manche de son père pour lui demander quelque chose. Fedoruk voulait un combat. Il l'a eu.

L'échange a duré 10 secondes. Il s'est terminé quand le poing de Boogaard a frappé la mâchoire de Fedoruk. L'os a cassé. Le dur à cuire est tombé sur la glace.

Fedoruk allait rater plusieurs semaines de jeu. Il ne sera plus jamais le même et finira sa carrière aux prises avec des problèmes de consommation. Trois ans plus tard, Fedoruk jouera son dernier match complètement ivre.

Boogaard allait quant à lui devenir l'homme fort le plus craint dans la Ligue. Il allait bientôt être au sommet de sa gloire au Minnesota. Il allait signer un contrat de plusieurs saisons et de plusieurs millions.

Et il allait bientôt être trouvé mort dans son lit.

La triste histoire de Boogaard semblait bel et bien morte et enterrée, comme toutes ces tristes histoires périphériques qui tombent dans l'oubli, victimes de l'actualité du sport: les buts, les mentions d'aide, les victoires, les défaites.

C'était sans compter sur le journaliste du New York Times John Branch qui publie ces jours-ci Boy on Ice: The Life and Death of Derek Boogaard, un livre effrayant et captivant sur le parcours tragique du goon (aucune traduction française n'est prévue pour l'instant).

«J'ai écrit le livre en partie parce que les gens ne comprennent pas la réalité des hommes forts, explique Branch lors d'un entretien téléphonique. Les gens le percevaient comme un méchant qui aimait se battre. Mais ce n'était qu'un gentil géant qui voulait jouer au hockey.»

Se droguer pour combattre

Élevé en Saskatchewan dans de petites villes au gré des affectations de son père, membre de la GRC, Boogaard a toujours aimé le hockey. Il avait un bon coup de patin, mais ses mains étaient lourdes et sa vision du jeu, mauvaise. Il a appris dès les rangs bantam que sa taille et sa force seraient ses principales alliées.

C'est en combattant que le géant de 6'7 a réussi à monter dans le hockey. Il n'aimait pas particulièrement la chose, mais c'était pour lui la seule manière d'atteindre son rêve. Branch estime qu'il a livré plus de 100 combats avant d'atteindre la Ligue nationale. Dans la LNH, Boogaard s'est battu 61 fois.

Au fil des ans, ses mains se sont mises à ressembler à un paquet de cicatrices. Son dos lui faisait atrocement mal. Ses épaules aussi.

Boogaard a commencé à prendre des médicaments (Ambian) pour dormir. Il n'arrivait pas à s'endormir la veille d'un match contre une équipe avec un goon. Il savait qu'il devrait se battre, que ses cicatrices aux mains allaient rouvrir, ou qu'il allait peut-être perdre, être humilié ou subir une commotion cérébrale.

Puis il a commencé à prendre de l'OxyContin, un analgésique stupéfiant conçu pour soulager la douleur. L'enquête de Branch démontre qu'au fil de ses années dans la LNH, Boogaard a compris que les médecins de l'équipe ne parlaient pas entre eux. Ainsi, il arrivait à se faire prescrire des comprimés par le dentiste, l'orthopédiste ou le médecin généraliste.

Boogaard est devenu accro. Plus il se battait, plus il consommait de médicaments pour soulager sa douleur; plus il consommait de médicaments, plus il ressemblait à un zombie et perdait ses combats.

Boogaard a commencé à multiplier les commotions. Leur nombre exact n'est pas connu. Mais un jour, à un médecin qui lui demandait combien de fois il avait perdu la vision après avoir reçu un coup de poing, il a répondu: «Plus de 100 fois.»

Qui a tué Boogaard?

Rendu chez les Rangers de New York, Boogaard a subi une grave commotion lors d'un combat. Il s'est enfermé pendant des semaines dans son appartement, les rideaux tirés, aux prises avec une dépression.

Son frère l'a finalement trouvé mort dans son appartement de Minneapolis, le 13 mai 2011. Des bouteilles pleines de comprimés étaient à côté du lit. L'autopsie a conclu que le mélange d'alcool et de médicaments avait tué Boogaard.

Après sa mort, une chercheuse trouvera sur son cerveau des signes d'encéphalopathie traumatique chronique, une condition qui peut mener à la démence.

Alors, qui a tué Boogaard? Dur à dire, à l'issue des 350 pages du livre. Les médicaments et l'alcool? La LNH, dont le programme d'abus de substances est troué comme une passoire? Ou bien peut-être le hockey, tout simplement, qui l'a réduit à un rôle de bagarreur dans se soucier de sa santé?

«Les combats vont disparaître. J'ignore par contre si ça prendra 10 ou 30 ans, note Branch. La LNH ne semble pas intéressée à changer ses règlements. Mais la Ligue aura du mal à expliquer comment elle peut à la fois avoir à coeur la santé de ses joueurs et permettre des centaines de bagarres à poings nus chaque année.»

Dans les semaines qui ont suivi, deux autres bagarreurs ont été retrouvés morts: Wade Belak et Rick Rypien. Comme Boogaard, ils souffraient de dépression. Comme lui, ils gagnaient leur vie avec leurs poings. Sauf qu'eux se sont suicidés.

Horrifiés, plusieurs observateurs ont demandé des mesures à la LNH. L'ancien entraîneur Mike Milbury a affirmé que le temps était venu de «grandir» et «d'en finir avec les bagarres» au hockey.

Mais les trois morts de l'été 2011 sont vite tombées dans l'oubli au profit de l'actualité «normale» du sport - les buts, les aides, les victoires, les défaites - et finalement, rien n'a vraiment changé.

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