Shohei Ohtani: le Babe Ruth japonais

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Il lance des balles à 100 milles à l'heure, frappe des circuits à 500 pieds du marbre et court comme une gazelle. Shohei Ohtani, dit le Babe Ruth japonais, est en train de révolutionner le baseball.

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Pendant près de 100 ans, la pratique voulait qu'un lanceur au baseball s'en tienne à son travail au monticule. À sa deuxième semaine dans les majeures, Shohei Ohtani fait voler ce précepte en éclats.

Gagnant des deux premiers départs de sa carrière pour les Angels de Los Angeles, le Japonais de 23 ans fait aussi parler son bâton. En huit matchs comme frappeur désigné et une présence comme suppléant, il a maintenu une moyenne de ,367 avec 3 circuits et 11 points produits.

Jeudi soir dernier, à Kansas City, Ohtani a fait produire trois points grâce à un triple dans l'allée de droite avec deux retraits. Sa course jusqu'au troisième coussin valait à elle seule le prix d'entrée. À 6 pi 4 po et 203 lb, il a le physique d'Usain Bolt.

L'échantillon est restreint, mais Ohtani est déjà en train de faire taire les sceptiques qui doutaient de sa capacité à répéter ses exploits accomplis depuis cinq ans dans le baseball professionnel nippon. Son camp d'entraînement calamiteux n'avait fait qu'ajouter à la perplexité ambiante.

Mais le Babe Ruth japonais, comme il était annoncé, est bel et bien à la hauteur de sa réputation. Dimanche dernier, à son deuxième départ face aux A's d'Oakland, Ohtani a lancé six manches parfaites avant d'accorder un seul coup sûr et un but sur balles dans un gain de 6-1. En 7 manches, l'artilleur a retiré 12 frappeurs sur des prises.

Après une pause lundi et une présence comme frappeur suppléant le lendemain, il a disputé vendredi dernier son quatrième match consécutif comme frappeur désigné. Il retrouvera le monticule pour son troisième départ, mardi contre les Red Sox. Le niveau d'excitation est à son comble.

«Ça ne s'est jamais vu depuis Babe Ruth, ce n'est pas des maudites farces!», s'enthousiasme le vétéran chroniqueur Serge Touchette, qui couvre le baseball depuis 1975. «Lancer et frapper comme ça, c'est phénoménal. On est dans les ligues majeures. Même dans les mineures, je n'ai jamais vu ça.»

Fils d'un joueur de baseball semi-professionnel et d'une joueuse de badminton de niveau national, Shohei Ohtani a grandi dans la petite ville d'Oshu, à trois heures de train au nord de Tokyo, dans la préfecture d'Iwate, une région reconnue pour ses sources thermales, l'élevage de boeufs et... sa neige l'hiver.

Voltigeur et frappeur de puissance à l'origine, Ohtani a commencé à se faire remarquer à l'école secondaire en lançant des rapides frisant les 100 milles à l'heure. À 18 ans, des équipes du baseball majeur, qui voyaient en lui un lanceur, le courtisaient. Les Dodgers de Los Angeles seraient passés près de l'embaucher.

Malgré ce risque d'un départ vers les États-Unis, les Ham Fighters de Hokkaido ont repêché le jeune prodige. La formation de la ligue du Pacifique lui a fait une proposition inusitée à ce niveau: pourquoi ne pas lancer ET frapper?

Pendant cinq ans, c'est ce qu'il a fait, s'illustrant des «deux côtés» du marbre. Joueur par excellence en 2016, le droitier s'est bâti une fiche de 10-4 et a maintenu une moyenne de 1,86 au monticule. Au bâton, le gaucher a frappé pour ,322 et fait produire 67 points en 104 matchs comme frappeur désigné. Une balle rapide qui a atteint 102,5 milles à l'heure, un record au Japon, et des circuits de plus de 500 pieds, devant 53 000 spectateurs au Sapporo Dome, ont forgé sa légende.

Malgré un salaire annuel de 2 millions US, Ohtani a vécu cinq ans dans le dortoir destiné aux joueurs des Fighters. Sa mère, qui gérait son argent, lui envoyait une allocation de 1000 $ par mois, à laquelle il ne touchait à peu près pas. Frugal, il passait son temps à s'entraîner. Pas d'alcool, pas de permis de conduire.

Il est devenu l'athlète japonais le plus populaire... et le favori des mamans. Les dépisteurs, eux, aiguisaient leurs crayons. «Ohtani pourrait être le meilleur lanceur de l'histoire du baseball, et je ne dis pas ça à la légère», a affirmé un directeur du recrutement international des majeures, dans un récent portrait publié par ESPN.

Premier circuit

Après son premier circuit, une frappe de trois points le 3 avril contre les Indians de Cleveland, ses nouveaux coéquipiers lui ont joué un tour classique. Quand il est rentré à l'abri, tout le monde a fait comme si de rien n'était... Sa réaction témoigne de toute sa candeur.

Durant sa cinquième saison au Japon, Ohtani a laissé entendre qu'il était prêt à passer de l'autre côté du Pacifique, faisant de lui le joueur autonome le plus convoité de l'histoire. En vertu des règlements du baseball majeur, il aurait pu attendre deux années supplémentaires et signer un contrat de 200 millions.

À la surprise générale, il a choisi les modestes Angels de Los Angeles plutôt que les Dodgers ou les Yankees de New York. Il a reçu un boni de 2,3 millions, mais devra se contenter du salaire minimum de 545 000 $ pour les trois prochaines saisons. Les Ham Fighters ont reçu 20 millions en guise de compensation.

Au-delà de l'argent, Ohtani allait-il réussir son pari sur le terrain? Aucun joueur des majeures n'a commencé 15 matchs au monticule et comme frappeur depuis 1924. Les Angels (11-3 avant le match d'hier), qui connaissent le meilleur début de saison de leur histoire, se félicitent d'avoir répondu à la demande du Japonais de jouer des «deux côtés».

Maintenant, peut-il maintenir ce rythme durant une saison complète? «C'est comme courir deux marathons... en même temps», illustre Serge Touchette, qui écrit pour Athlétique Montréal.

Pour l'heure, le gérant Mike Scioscia le fait lancer une fois par semaine plutôt que tous les cinq jours. Ohtani, qui aimerait frapper plus souvent, bénéficie aussi d'au moins deux journées de congé au bâton, avant et après ses départs. Il a frappé un circuit à chacune de ses trois premières parties comme frappeur désigné.

«Rien ne m'indique qu'il n'a pas le talent pour continuer comme ça, même si les équipes ont tellement de statistiques et de dépisteurs qui scrutent tout à la loupe, juge Alex Agostino, recruteur pour les Phillies de Philadelphie. Les Japonais sont reconnus pour leur discipline à l'entraînement. Ils prennent un soin jaloux de leur corps. On n'a qu'à penser à Ichiro Suzuki, qui joue encore passé 40 ans.»

Touchette voit Ohtani terminer la saison «avec une quinzaine de victoires et 25 circuits». «Honnêtement, je ne pensais pas que c'était possible. C'est comme si un gardien de but au hockey jouait au centre de temps en temps. Et qu'il était bon! Ohtani pourrait devenir l'une des plus grandes attractions de l'histoire de la balle.»

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Ohtani peut-il «changer le cours de l'histoire»?

Quand il jouait bantam dans la région de Québec, Olivier Morin-Larocque était le meilleur de son équipe. Au monticule et au bâton. À son arrivée à l'Académie de baseball du Canada, à l'âge de 16 ans, il a dû se spécialiser comme lanceur. «J'ai toujours vraiment aimé lancer, précise-t-il. C'est sûr que c'est ma première position.»

Morin-Larocque, qui a aujourd'hui 18 ans, n'a aucun regret. Sa balle rapide à 90 milles à l'heure lui a valu d'être recruté par un «junior college» en Oklahoma. L'artilleur droitier de 6 pi 3 po et 225 lb fait aussi partie de l'équipe nationale des moins de 18 ans.

De son propre aveu, Morin-Larocque s'ennuie de frapper. Sait-on jamais, il continue d'exercer son élan dans la cage des frappeurs, mais sans plus.

Son parcours est classique. À 16 ans, les meilleurs jeunes joueurs sont invités à se concentrer sur leur principale force, tant au Canada qu'aux États-Unis.

«À cet âge, en général, il y a toujours un morceau qui est en avance, explique Sylvain Saindon, directeur technique de Baseball Québec. Soit le bâton est un peu en avance, soit le gars lance mieux qu'il frappe. À ce moment-là, on va isoler cet aspect. Ça nous chagrine parfois, mais on se dit que ce kid-là, à 17 ou 18 ans, a la possibilité de faire l'équipe nationale.»

De tout temps ou presque, le bras des lanceurs est «protégé» au baseball. Dans les majeures, ils se reposent entre leurs départs, lesquels viennent généralement tous les cinq jours.

Obligés de se rendre au bâton selon les règlements de la Ligue nationale, ils se présentent au marbre presque pour la forme ou pour faire avancer un coureur avec un amorti-sacrifice.

Considéré comme le meilleur frappeur de sa confrérie, Madison Bumgarner, des Giants de San Francisco, frappe pour ,185 depuis le début de sa carrière.

Qualifiant son sport de «brontosaure sous bien des aspects», Saindon se désole de cette façon d'agir avec les lanceurs. À ses yeux, leur «surprotection» finit par les rendre «un peu pâte molle». «La plupart sont en très bonne forme physique, mais à force de ne pas bouger, beaucoup de lanceurs se blessent en récupérant une balle frappée mollement du côté du troisième but.»

Les succès d'Ohtani provoqueront-ils un changement des mentalités? «Je pense qu'il peut changer le cours de l'histoire», avance Alex Agostino, dépisteur pour les Phillies de Philadelphie. «Le bon joueur qui est présentement au collège, au Japon ou en République dominicaine, et qui dit: "J'ai toujours été le meilleur frappeur de mon équipe, je signe un contrat professionnel et là, je ne frappe plus? Pourquoi?"»

Exemple parmi tant d'autres, Agostino rappelle que Brad Wilkerson, ancien voltigeur des Expos, lançait des rapides de plus de 90 milles à l'heure comme releveur à Florida State University. «Il n'était pas juste un lanceur marginal, il était excellent.»

À moins d'une surprise, l'avenir d'Olivier Morin-Larocque dans le baseball passera par le monticule. L'histoire d'Ohtani pique évidemment sa curiosité.

«C'est un phénomène, constate-t-il. Depuis qu'il joue, il a probablement toujours lancé, toujours frappé. Ici, on développe plus d'un côté. Ça ne me dérange pas parce que c'est le côté lanceur qui m'a permis de percer. Mais c'est sûr que si j'ai l'occasion, j'aimerais frapper comme lui.»

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Babe Ruth, le lanceur

Avant de devenir l'un des plus grands frappeurs de tous les temps, Babe Ruth a été un lanceur d'exception pour les Red Sox de Boston jusqu'à l'âge de 22 ans, enregistrant 23 et 24 victoires en 1916 et 1917. L'année suivante, il s'est mis à frapper, se forgeant une moyenne de ,300 et réussissant 11 circuits, un sommet dans la Ligue américaine. Au monticule, il a compilé un dossier de 13 victoires et 7 défaites. Ce fut sa dernière saison (presque) complète comme lanceur. Son dossier à vie est de 94-46 avec une moyenne de points mérités de 2,28, la 16e de l'histoire. En 1221 manches de travail, il n'a alloué que 10 circuits. Il a aussi une fiche parfaite de 3-0 comme lanceur en Série mondiale avec une moyenne de points mérités de 0,87.




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