Critique
Les criminelles : parlons-nous d'amour?
Chantal Guy
On aime bien Jean-Claude Lord. Le parcours atypique du cinéaste a produit le meilleur comme le pire, et, dans les deux cas, il n'arrive jamais à être ennuyeux. On pense à Bingo, à la série Lance et compte ou Parlez-nous d'amour, impitoyable regard sur les coulisses de la télé québécoise (coscénarisé avec Michel Tremblay), qui fait l'objet d'un véritable culte chez certains cinéphiles.
Toujours est-il que Les criminelles, ce documentaire qui se veut un plaidoyer contre la criminalisation de la prostitution, est si maladroit dans son traitement - cela n'a rien à voir avec son budget famélique -, alors que le sujet est pertinent et explosif, qu'on se dit qu'il fera effectivement jaser, mais peut-être pas pour les bonnes raisons. Nous sommes à l'opposé du documentaire L'imposture d'Ève Lamont.
Jean-Claude Lord veut donner la parole aux travailleuses du sexe (TDS) qui aiment le «métier», puisque les médias ne s'attarderaient «qu'aux cas de violence et d'exploitation». Pourquoi pas?
L'angle semble audacieux, mais il est délicat tant il correspond aussi à un fantasme de client aussi vieux que le métier lui-même. Lord, participant subjectif de son documentaire, se demande: «Sont-elles représentatives? Je ne sais pas» et déplore qu'on généralise le côté «sombre» de la prostitution, alors qu'au final du documentaire, on a plutôt l'impression que c'est lui qui généralise une vision angélique de ce milieu. D'ailleurs, il répète régulièrement «amour tarifé», expression très trouble s'il en est, car parle-t-on d'amour quand l'argent est au premier plan d'un échange sexuel, même libre et plaisant? Ce n'est qu'un des exemples de la confusion qui règne dans ce documentaire, où l'auteur tourne les coins très ronds, quand il ne tombe pas dans une démagogie que pourtant il reproche aux bien-pensants.
Après une laborieuse et inutile introduction sur les tabous de la nudité en société, on arrive enfin au vrai sujet, le problème de la criminalisation. C'est là que nous en apprenons le plus, par la parole de femmes qui expliquent très bien la marginalisation qu'elles subissent, qui ne peut que les rendre vulnérables. Pourquoi verrait-elle son avenir bouché quand on se demande en quoi est criminel le rapport sexuel en échange d'argent lorsqu'elle est consentante. Là-dessus, les réponses sont intéressantes, mais on est vague sur ce qui mène une femme à cette pratique. Pour celles qui le font volontairement, combien y arrivent vraiment par choix? Aucune statistique là-dessus.
Ces femmes refusent de se considérer comme des victimes telles que dépeintes par les «féministes abolitionnistes». D'ailleurs, elles se voient comme des féministes aussi, exaspérées d'être infantilisées par une branche radicale, qui, supposément, dominerait le discours. Alors pourquoi Lord, s'il veut donner la parole à ces TDS heureuses de leur sort, impose-t-il dans le film une jeune actrice (Julie Prieur) qui confie ses tourments et ses questionnements, qui pleure devant le cinéaste compatissant? Elle sonne faux justement parce qu'on lui met des mots dans la bouche. Celles qui osent prendre la parole ne sont pas assez pertinentes? C'est un procédé extrêmement douteux, qui ne fait que susciter un gros malaise, en plombant complètement la sincérité des autres témoignages. Technique racoleuse qui ne peut que nuire au point de vue qu'il défend.
Dommage, car les intervenants de ce documentaire sont de qualité. À commencer par les principales concernées, la directrice de l'organisme Stella, Émilie Laliberté, le docteur Réjean Thomas, la sociologue Maria Nengeh Mensa ou la sexologue Julie Pelletier, des gens de terrain qui savent de quoi ils parlent.
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Les criminelles. Documentaire de Jean-Claude Lord. 1h50.
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