Critique
Inch'Allah : habité par la vérité
Marc Cassivi
Cinq ans après Le ring, très beau film sur des jeunes du quartier Hochelaga-Maisonneuve, et un détour par le documentaire, le court métrage, le roman et le récit, la cinéaste québécoise Anaïs Barbeau-Lavalette signe son deuxième long métrage de fiction.
Inch'Allah est une oeuvre bouleversante, lumineuse, d'un réalisme cru.
Un film fin autour d'un personnage fort, Chloé, jeune obstétricienne québécoise (Evelyne Brochu, excellente), alter ego de la cinéaste, engloutie dans le tourbillon schizophrénique du quotidien israélo-palestinien. Elle habite dans le confort relatif de Jérusalem-Ouest et travaille dans la clinique d'un camp de réfugiés palestiniens à Ramallah, dans les territoires occupés, à peine à 15 km au nord.
Quinze kilomètres comme une autre planète, à laquelle on accède par un checkpoint, en franchissant un mur de sécurité. Au coeur d'un conflit historique, dans lequel nous plonge Anaïs Barbeau-Lavalette comme si on y était, aux premières loges, en compagnie de son héroïne. Avec une grande sensibilité et un regard qui n'est ni manichéen ni complaisant.
Dans les décors reconstitués en Jordanie d'un checkpoint et d'une décharge près du mur de séparation à Jérusalem (formidable travail de direction artistique d'André-Line Beauparlant), Anaïs Barbeau-Lavalette a réussi à traduire une vérité qui l'habite, elle qui a souvent séjourné en Israël et en Palestine.
Inch'Allah, inspiré par des histoires vécues, des personnes réelles et les propres expériences d'Anaïs Barbeau-Lavalette, est un film dur et prenant, tissé de fine soie. Dans les gestes, les regards, les gros plans, les dialogues. Dans la présence discrète et poétique d'un enfant, Safi, symbole d'une paix encore possible.
Regard féminin
Le portrait que brosse Anaïs Barbeau-Lavalette du conflit évite toute forme d'angélisme ou de manichéisme. C'est un regard féminin, autour d'un personnage féminin, entouré essentiellement de femmes, magnifiquement photographiées par Philippe Lavalette, père de la cinéaste, dont la caméra est au plus près des personnages.
Chloé se lie d'amitié avec Ava (Sivan Lewy), soldate israélienne qui est sa voisine de palier à Jérusalem, et avec Rand (Sabrina Ouazani), une de ses jeunes patientes palestiniennes, qui passe ses journées dans une décharge de l'autre côté du mur.
Ce regard féminin, cette présence féminine, a beaucoup à voir avec la douceur et l'espoir qui se dégagent d'Inch'Allah. Pourtant, le film commence par un attentat à la bombe, dans un café. Et la bombe humaine est une femme.
On en apprendra davantage sur les circonstances de l'attentat. Trop, peut-être. Dans un dernier acte à mon sens précipité, le rythme du film s'emballe soudainement, laissant le spectateur seul à recoller les morceaux du puzzle et à se questionner sur la psychologie des personnages.
Petit bémol pour un très beau film, habité par la vérité.
* * * 1/2
Inch'Allah. Drame d'Anaïs Barbeau-Lavalette. Avec Evelyne Brochu, Sabrina Ouazani. 1h41.
Inch'Allah: à la grâce de Dieu
Normand Provencher
Anaïs Barbeau-Lavalette connaît bien la région israélo-palestinienne pour y avoir séjourné à plusieurs reprises. Il n'est donc pas étonnant que sa fascination pour ce coin du monde soit au coeur de son second long-métrage, Inch'Allah. Or, aussi ancré soit-il dans l'actualité, le regard qu'elle pose sur son sujet et ses personnages s'avère un peu trop détaché pour susciter l'adhésion du spectateur.
Évelyne Brochu offre une performance solide dans le rôle principal, celui de Chloé, une obstétricienne partie travailler dans un camp de réfugiés palestiniens. L'adaptation ne va pas de soi. Chaque jour, elle doit franchir le check point pour retourner à son appartement de Jérusalem. Son seul lien avec le Québec reste sa mère (Marie-Thérèse Fortin), avec qui elle s'entretient par Skype. Histoire de ne pas l'inquiéter, jamais elle ne lui dit mot de ses craintes.
La jeune travailleuse humanitaire en viendra à développer des amitiés des deux côtés du mur. Avec une patiente palestinienne, Rand (Sabrina Ouazani), qui vit dans des conditions précaires avec les membres de sa famille (dont son frère, un fervent défenseur de la cause palestinienne), également avec une voisine de palier (Sivan Levy), membre de l'armée israélienne.
Plongée dans un conflit qui hante le quotidien de tout un chacun, Chloé réalisera vite qu'il devient difficile, voire impossible, pour un étranger de ne pas prendre position, de cultiver des liens dans les deux camps. Cette guerre n'est pas la sienne et le ne sera jamais.
Souci du détail
Filmé à hauteur d'homme, dans un grand souci du détail et de véracité (reconstitution d'un mur en Cisjordanie), Inch'Allah n'offre pas la charge émotive d'Incendies, dont l'histoire se déroulait aussi au Moyen-Orient. Inévitablement, par son lieu géographique, Inch'Allah souffre des comparaisons avec le film de Denis Villeneuve.
La réalisatrice aborde son sujet sur la pointe des pieds. Les enjeux dramatiques demeurent trop longtemps en retrait, en première partie, entraînant une incapacité à trouver des prises émotionnelles. Et, du coup, une incapacité à compatir au drame qui se profile au détour. De la même façon, le personnage principal peine à imposer sa personnalité.
On aurait aimé être secoué par Inch'Allah; on est à peine remué. La faute à une approche trop sage, sans aspérité, qui laisse le spectateur plutôt étranger à ce qui se passe à l'écran.
**1/2
Inch'Allah. Genre : drame. Réalisateur : Anaïs Barbeau-Lavalette. Acteurs : Évelyne Brochu, Sabrina Ouazani, Sivan Levy, Yousef Sweid, Hammoudeh Alkarmi, Zorah Benali et Marie-Thérèse Fortin. Classement : général. Durée : 1h41.
On aime : le jeu solide d'Évelyne Brochu.
On n'aime pas : un récit qui tarde à décoller, des enjeux dramatiques qui viennent sur le tard, le manque d'émotion.
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