Alain Lefèvre: l'air du large

Le pianiste Alain Lefèvre, assis devant le rutilant... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE)

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Le pianiste Alain Lefèvre, assis devant le rutilant piano Yamaha qui trône dans son condo du Vieux-Montréal.

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L'été de ses 50 ans, le pianiste Alain Lefèvre s'est retrouvé sur une plage de l'île de Samos en Grèce. Il connaissait bien l'endroit et le fréquentait avec Jojo, sa femme et gérante, depuis une bonne douzaine d'étés.

Reste que cet été-là sur la plage au sable grège devant le bleu éclatant de la mer Égée plombée par le soleil, le pianiste a senti le poids de ses 50 ans lui tomber dessus, le poussant à examiner ce qu'il était devenu.

Ce qu'il a constaté ne lui a pas plu. Il a vu qu'il avait trop grossi, qu'il ne se préoccupait pas assez de sa santé, qu'il travaillait trop, qu'il ne prenait pas le temps de vivre et qu'en fin de compte, il ne s'aimait pas assez, sinon pas du tout.

Ainsi débuta une patiente remise en forme et un long cheminement qui se conclut à la fois aujourd'hui avec le lancement de Rive gauche, un nouvel album de compositions originales et, dans quelques mois, par un déménagement à Athènes, en Grèce.

Alain Lefèvre ne quitte pas le Québec pour toujours. Comme il le dit lui-même, il part prendre l'air, pour vivre à un autre rythme et voir ailleurs s'il y est. Il ne quitte pas non plus la scène musicale et n'abandonne pas sa carrière de concertiste. Tout le contraire.

«Depuis Athènes, je vais être à deux heures de Francfort, à trois heures de Londres, et quand je vais aller donner des concerts en Asie, je serai à six heures de moins en avion. Ça a l'air de rien comme ça, mais ça fait toute une différence, dit-il au milieu de l'appartement nickel et insonorisé du Vieux-Montréal qui est désormais en vente.

Nouveau souffle

Assis dos au rutilant piano Yamaha où trônent une dizaine de Félix, un Juno et divers autres prix, le pianiste porte aujourd'hui une chemise d'un blanc éclatant sur un superbe pantalon en cuir retenu par une très chic ceinture Hermès, la même qu'il porte sur la pochette de son CD et qui, jure-t-il, n'est pas une commandite.

Depuis l'été de ses 50 ans, à Samos, il a perdu 32 livres. Il fume toujours comme une cheminée sans s'en excuser, mais semble néanmoins plus détendu et très heureux de sa décision: «Je ne me suis pas donné beaucoup de breaks dans la vie, dit-il, mais là j'ai l'impression de le faire, en me donnant le droit de ce nouveau souffle qui dans le fond est une sorte de sabbatique», dit-il.

Dans le bureau adjacent au salon, sa fidèle Jojo, celle que certains surnomment «la René Angélil du piano», règle une foule de détails qui concernent autant la sortie du nouveau CD que le déménagement. Entre deux portes, elle me tend une photo de la terrasse de leur nouvel appartement à Athènes avec une vue imprenable sur la mer Égée. Une vue à couper le souffle.

La décision d'aller prendre l'air ailleurs a été une décision commune mûrement réfléchie. «Si Jojo avait eu la moindre objection, j'aurais laissé tomber, mais elle avait autant envie de ce changement que moi», affirme le pianiste.

Présence au Québec

Le grand départ se fera par étapes jusqu'à l'automne prochain parce que Lefèvre a plusieurs engagements au Québec, notamment au Festival de Lanaudière, dont il est l'ambassadeur artistique, mais aussi avec l'OSM, avec Analekta, la maison de disques avec laquelle il demeure sous contrat et même avec Espace musique, où il va continuer d'animer son émission de radio du dimanche matin qui, de toute façon, a toujours été enregistrée par blocs.

Bref, Alain Lefèvre continuera d'assurer une présence au Québec tout en vivant ailleurs. À cet égard, sa vie ressemblera à celle de Louis Lortie, qui vit à Berlin, de Marc-André Hamelin, domicilié à Boston, de Yannick Nézet-Séguin, établi à Philadelphie ou même de Marie-Nicole Lemieux, que l'on retrouve plus souvent à Paris qu'à Chicoutimi.

En attendant, comme cadeau d'au revoir et non d'adieu, Lefèvre offre à son public québécois ce nouvel opus au titre évocateur de Rive gauche: neuf compositions originales, marquées par une certaine mélancolie française avec la participation d'Angèle Dubeau, du contrebassiste Michel Donato, du batteur Paul Brochu et de Léane Labrèche-Dor, la fille de son grand chum Marc Labrèche, qui chante une chanson dédiée à sa défunte mère dont les paroles ont été composées par Jojo.

Origines françaises

Rive gauche, c'est évidemment le célèbre quartier de la bohème intellectuelle parisienne, celui de Boris Vian comme d'Alain Souchon, de Saint-Germain-des-Prés et du restaurant Les Deux Magots. Mais quel lien avec Alain Lefèvre, qui s'est souvent vanté de son enfance à Ville-Émard et du fait qu'il était plus québécois que français?

«Le lien, c'est que longtemps, trop longtemps, j'ai eu une sorte de blocage à l'égard de la France où je suis né. Pour me faire aimer et accepter du Québec, j'ai longtemps renié mes origines françaises. Et puis à 50 ans, je me suis rendu compte qu'il y avait un paquet d'affaires dans ma vie que je ne pouvais plus nier. Je ne peux pas effacer mes années au Conservatoire de Paris. J'y ai été malheureux comme les pierres, mais ces années-là ont formé le pianiste que je suis. Je me suis rendu compte aussi que ma façon de composer est très française et qu'elle me vient en partie des grands compositeurs du cinéma français que sont Maurice Jarre, Francis Lai et Michel Legrand. Au bout du compte, j'ai vu qu'en assumant mon héritage français, je n'en étais pas moins québécois. Ce disque-là est un peu l'aboutissement de tout ce processus.»

Pourquoi la Grèce

Pourtant, au cours des prochains mois, Alain Lefèvre risque de devenir un peu plus grec que québécois. Certains de ses amis n'ont pas compris pourquoi il a choisi d'aller s'établir dans un pays en faillite et en crise plutôt que dans une grande capitale européenne comme Londres ou Paris.

La raison est simple: Alain Lefèvre adore la Grèce. Depuis le premier jour, en 1998, où à titre d'ambassadeur du Canada, il a été invité à jouer au festival de Thessalonique, il n'a cessé d'aimer ce pays.

«La Grèce me fait du bien, dit-il. Les Grecs aussi. J'aime leur liberté, leur folie. C'est le seul pays européen où les lois antitabac n'ont aucune prise. Quand le maire d'Athènes a voulu instaurer un système de parcomètres, les Athéniens se sont révoltés et ont arraché tous les parcomètres que la Ville avait installés. Depuis, il n'y a pas un seul parcomètre dans la ville. Et puis, qu'on le veuille ou non, c'est quand même chez eux que la démocratie est née.»

Cet été, avant son grand concert avec l'OSM et Nagano au Festival de Lanaudière le 31 juillet, il s'envolera pour la Grèce pour un concert le 6 juillet au pied de l'Acropole en présence du nouveau premier ministre grec. Il y interprétera au piano le concerto de Grieg avec l'orchestre symphonique d'Athènes avant d'aller prendre l'air dans sa nouvelle demeure. L'air du large.»

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