Les 20 ans de La Llorona: un soleil sur fond noir

Il y a 20 ans paraissait un album marquant dans l'histoire de la musique... (PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE)

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Il y a 20 ans paraissait un album marquant dans l'histoire de la musique québécoise: La Llorona - la pleureuse -, chanté entièrement en espagnol, fruit de la rencontre d'une chanteuse américano-mexicaine et du musicien québécois Yves Desrosiers. Le cancer a fauché la jeune femme à 37 ans, le 1er janvier 2010, mais des témoins nous racontent cette aventure exaltante.

La rencontre

À l'été 1991, fraîchement arrivée de San Francisco, Lhasa de Sela, 18 ans, fait la connaissance d'Yves Desrosiers, qui joue alors avec Jean Leloup. Un an plus tard, par hasard, elle le croise de nouveau et lui dit qu'elle veut chanter. Il lui laisse son numéro de téléphone sur une pochette d'allumettes. Elle va le rappeler.

Yves Desrosiers: «Sur le coup, j'ai essayé de la refiler à un de mes amis guitariste de jazz parce qu'elle voulait chanter du jazz. J'ai fini par la rencontrer et lui faire faire un bout d'essai, chez elle, avec ma guitare. Elle me tuerait si je disais devant elle que je l'ai passée en audition! On a décidé de monter un tour de chant pour aller jouer dans le métro ou dans la rue et, en février 1993, on jouait pour la première fois aux Bobards.»

Lhasa et Yves Desrosiers se produisent dans les bars du Plateau, puis le bassiste Mario Légaré se joint à eux en 1995. Aux standards de jazz et complaintes mexicaines des débuts s'ajoutent progressivement leurs propres chansons, musique de Desrosiers, paroles en espagnol de Lhasa de Sela.

Yves Desrosiers: «Lhasa n'avait pas de métier, elle commençait. Il fallait qu'elle chante un peu, qu'elle se fasse la main. J'étais plus vieux qu'elle de 10 ans et j'avais derrière moi un bon 10 ans de métier, donc je me disais qu'il fallait qu'elle prenne du galon. Au début, on a fait quelques chansons traditionnelles de jazz en anglais. Elle était anglophone, sauf que ça ne m'allumait pas parce que tout le monde les faisait, et peut-être même mieux. Puis elle a commencé à chanter des rancheras mexicaines que son père lui avait fait écouter. Je trouvais que sa voix sonnait bien là-dedans, alors que je trouvais ça plutôt ordinaire dans les chansons anglaises.»

À l'automne 1995, Desrosiers croise Denis Wolff, directeur artistique de la maison de disques Audiogram, au Spectrum, et lui parle de leur duo.

Yves Desrosiers: «Il a tout de suite été intéressé. J'ai fait une maquette de trois chansons qu'il a fait entendre à [son patron] Michel Bélanger. Une semaine plus tard, il m'a dit: "C'est beau, on va faire un disque."»

Denis Wolff: «Il y avait consensus que c'était une proposition artistique forte. Je relisais les textes de Lhasa, c'est en espagnol, mais les thématiques étaient très inspirées de toutes les grandes traditions de poètes sud-américains et espagnols. Elle était dans la jeune vingtaine, mais elle avait une grande maturité.»

Michel Bélanger:  Personne n'avait d'hésitation.»

Lhasa de Sela entourée d'Yves Desrosiers, Didier Dumoutier,... (Photo fournie par Yves Desrosiers) - image 2.0

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Lhasa de Sela entourée d'Yves Desrosiers, Didier Dumoutier, François Lalonde et Frédéric Beauséjour, dans une loge en France en mars 1999

Photo fournie par Yves Desrosiers

L'enregistrement

Début 1996, Desrosiers s'installe chez son ami et compagnon de route dans La Sale Affaire de Leloup, François Lalonde, rue Saint-Denis, où il travaillera à son rythme pendant trois mois. Lhasa et lui, Légaré, Lalonde à la batterie, Didier Dumoutier à l'accordéon et des musiciens invités comme Mara Tremblay enregistreront un album unique, mixé par Pierre Marchand et Jean Massicotte, qui aura coûté un peu plus de 40 000 $, un budget moyen pour l'époque.

Yves Desrosiers: «C'était le précurseur des home studios. J'avais carte blanche de la maison de disques. Lhasa me regardait faire un peu de côté parce qu'elle n'était pas musicienne et je lui demandais souvent de venir chanter pour qu'on se dirige à la même place tout le temps. J'ai toujours essayé de reproduire ce qu'elle avait dans sa tête parce que c'étaient des chansons dont elle était proche musicalement.»

Mario Légaré: «Yves a créé des ambiances avec des instrumentations spéciales. Il avait inventé une slide bass et utilisé des instruments dont il a exploité la musicalité dans les basses profondes qui donnent à La Llorona un côté mystérieux absolument unique.»

Yves Desrosiers: « J'ai composé la musique de la première chanson de l'album, De cara a la pared, que j'ai donnée à l'avance à Lhasa. Elle mettait beaucoup de temps à écrire ses textes et elle m'a même demandé si ça pourrait être une chanson instrumentale. Je l'ai regardée d'un air sévère: "Je l'ai écrite pour toi" (rires). Puis, à un moment donné, elle m'a dit: "C'est beau, Yves, j'ai trouvé." Elle et moi, on était assez intenses. On se poussait dans le derrière l'un l'autre.»

Denis Wolff: «C'est des basses, donc c'est sombre, mais, en même temps, Yves y a mis toute une joie, il a mis un soleil sur un fond noir. Et ça, c'était vraiment Lhasa.»

Mario Légaré: «Il y avait beaucoup de place pour l'expérimentation. C'est un disque qui a été magique du début à la fin.»

Mara Tremblay: «J'ai passé trois mois alitée à l'hôpital Saint-Luc, juste à côté du studio, quand j'étais enceinte de Victor, notre fils à Yves et moi. J'ai eu une permission spéciale pour aller enregistrer les pistes de violon. Je jouais dans le portique du studio et il pleuvait. Tout le monde tripait sur ce son-là, c'était nostalgique, mélancolique. C'est moi qui ouvre l'album et ça installe l'ambiance. Quand je le réentends 20 ans plus tard et que je sais que ça a fait le tour du monde, je trouve ça tellement touchant parce que c'est mon coeur de maman qui parlait.»

Une affiche de concert datant de 1994, bien... (Photo fournie par Yves Desrosiers) - image 3.0

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Une affiche de concert datant de 1994, bien avant la sortie de l'album La Llorona

Photo fournie par Yves Desrosiers

L'impact

La Llorona a été un pari audacieux couronné de succès artistique, critique et commercial. Il s'en est vendu plus d'un demi-million d'exemplaires, surtout au Québec et en France où la présence de Lhasa au Printemps de Bourges, en avril 1997, a été un déclencheur spectaculaire.

Yves Desrosiers: «Je le savais que ça allait marcher. Mais la veille de la sortie du disque, je lui avais dit: "Lhasa, je pense qu'on a fait un bel album, mais on lance les dés: ou ça marche ou bien on s'est plantés, c'est pas grave." Et on est partis à rire tous les deux.»

Denis Wolff: «Ce n'était pas un succès monstre instantané, c'est vraiment quelque chose de très organique, comme Lhasa et Yves.»

Mara Tremblay: «Quand Lhasa commençait à chanter, il n'y avait plus rien autour. C'était vraiment assez intense, l'énergie qui émanait de cette personne-là, elle était tout le temps en transe. Quand je faisais des shows avec elle, je regardais le public qui était complètement hypnotisé.»

Michel Bélanger: «À l'arrière du Spectrum, les gens parlaient tout le temps. Mais Lhasa, elle, parlait à la salle, très doucement, et tout le monde se taisait. C'est la seule que j'aie vue réussir ça un soir de première.»

La fin du duo

Cet album qui, au départ, était la création d'un véritable duo formé d'Yves Desrosiers et Lhasa de Sela a rapidement été associé uniquement à la chanteuse incandescente. Ils ont essayé d'en faire un deuxième quand elle est revenue au Québec, mais ça n'a pas marché.

Yves Desrosiers: «Nos personnalités étaient trop opposées. Notre collaboration n'avait pas été bâtie sur nos personnalités. Je l'aimais bien, elle m'aimait bien aussi, mais on n'était pas pareils du tout: elle était plutôt ésotérique, moi zéro. Sauf que pour la musique en général, on ressentait les mêmes affaires. Comme j'avais composé de la musique pour [son deuxième album] The Living Road, ça donne l'impression que j'y ai participé, mais on s'était séparés avant. Dans ma tête, je me disais: "C'est pas grave, dans 10, 15 ans, on va sûrement se repoigner dans le détour." Ça n'arrivera pas.»

Denis Wolff: «L'impact qu'a eu Lhasa dans le monde entier dure encore. À la fin de l'année - le 3 décembre 2017 à la Philharmonie de Paris -, il va y avoir un hommage à Lhasa en France.»

Michel Bélanger: «La Llorona n'est peut-être pas parfait, mais c'est un album fini, complet. J'ai autant de plaisir à l'écouter aujourd'hui et je n'y changerais rien. Quand tu sors un album, tu peux le trouver beau, mais ce n'est pas tout le monde dans la boîte qui l'aime. C'est normal. Mais celui-là, on l'aimait tous et on aimait tous l'artiste. J'écoute des enregistrements de Lhasa qui ne sont jamais sortis, mais qui pourraient paraître un jour, et c'est toujours du Lhasa: mystérieux et envoûtant.»

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Audiogram a profité du Record Store Day, aujourd'hui, pour lancer La Llorona en vinyle.




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