Flopée de mauvaises nouvelles pour Bombardier

Un Learjet 85 de Bombardier.... (Photo fournie par Bombardier)

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Un Learjet 85 de Bombardier.

Photo fournie par Bombardier

Sylvain Larocque
La Presse

(Montréal) L'étau se resserre pour Bombardier (T.BBD.B). La multinationale québécoise a annoncé hier la suspension du développement de son avion d'affaires Learjet 85, la suppression de 1000 postes, une radiation de 1,4 milliard US et une révision à la baisse de ses prévisions financières. L'action a perdu plus du quart de sa valeur.

L'avion d'affaires Learjet 85, qui a effectué son premier vol d'essai l'an dernier, ne verra pas le jour. Du moins, pas dans l'avenir prévisible, Bombardier ayant annoncé hier une «pause» d'une durée indéterminée dans son développement. Quelque 1000 salariés seront par conséquent licenciés à Wichita, au Kansas, et à Querétaro, au Mexique.

La patience a des limites

Au cours d'une conférence téléphonique, le PDG de Bombardier, Pierre Beaudoin, a rappelé que le marché des petits avions d'affaires était au ralenti depuis la crise économique de 2008.

«Nous avons été patients, mais la tendance ne s'est pas encore améliorée, a-t-il expliqué. Ce sera un marché intéressant à plus long terme, car beaucoup d'avions se vendront dans cette catégorie, mais nous pensons que la bonne décision à prendre maintenant, compte tenu de la taille actuelle du marché, c'est de faire une pause.»

Les observateurs se sont étonnés que Bombardier ait attendu aussi longtemps pour mettre en veilleuse cet important programme. «Nous croyons que cette décision soulèvera des préoccupations quant au processus décisionnel de la direction», a ainsi commenté l'analyste Benoit Poirier, de Valeurs mobilières Desjardins, dans une note.

Bombardier licenciera 620 employés à Wichita et 380 à Querétaro. Il en restera environ 1800 dans chacune des villes. L'entreprise devra par ailleurs radier 1,4 milliard US, soit la majeure partie des investissements réalisés jusqu'ici pour mettre au point le Learjet 85, ce qui plombera ses résultats de fin d'exercice.

Bombardier n'a pas divulgué le nombre de commandes reçues pour l'appareil de 10 places. On sait toutefois qu'en 2013, Flexjet, une ancienne filiale de Bombardier, a passé une commande de 60 avions Learjet 85 d'une valeur de 1,2 milliard US (avant rabais). Flexjet, qui appartient désormais à une firme d'investissement américaine, n'a pas voulu commenter la décision de Bombardier hier. La direction de Bombardier a indiqué que des acheteurs d'avions Learjet 85 avaient changé leurs commandes pour des appareils Learjet 70, Learjet 75 ou Challenger 350.

La rentabilité chute

Mais ce qui a fait le plus mal à Bombardier hier, c'est la baisse de rentabilité que l'entreprise a annoncée pour l'année qui vient de se terminer. La marge d'exploitation de Bombardier Aéronautique sera d'environ 4% plutôt que les 5% prévus. Scénario semblable du côté de la division ferroviaire, Bombardier Transport, où la marge s'élèvera à environ 5% au lieu des 6% promis.

Chez Bombardier Aéronautique, le recul est principalement attribuable à une baisse des prix de vente, à une hausse du coût des garanties financières offertes par l'entreprise à ses acheteurs et à une diminution de la valeur des avions d'occasion qui lui appartiennent. Dans la division ferroviaire, ce sont encore une fois des projets européens qui sont à blâmer: la faible inflation qui sévit sur le continent a empêché Bombardier d'indexer ses contrats autant que prévu.

Pis encore, Bombardier a révélé hier que ses flux de trésorerie, une mesure financière clé, ont fondu en 2014. Chez Bombardier Aéronautique, ils atteindront à peine 800 millions US, alors que l'entreprise prévoyait au moins 1,2 milliard. La baisse des commandes en est l'une des principales causes: 282 avions ont été commandés en 2014 comparativement à 388 en 2013.

Dans le segment des petits avions d'affaires, les acheteurs se font si rares que Bombardier peut livrer les appareils quelques mois à peine après les commandes, de sorte que l'entreprise ne peut pas vraiment compter sur les dépôts versés par les clients pour se financer, a expliqué le chef de la direction financière, Pierre Alary.

Bombardier Transport

Chez Bombardier Transport, les flux de trésorerie seront substantiellement inférieurs à ceux projetés jusqu'ici en raison notamment d'une baisse des avances.

Les investisseurs s'interrogent plus que jamais sur la santé financière de Bombardier. Pendant une bonne partie de la téléconférence d'hier, les analystes ont demandé des précisions sur les liquidités dont dispose l'entreprise, qui s'élèvent actuellement à 2,4 milliards US (comparativement à 3,4 milliards il y a un an). En vertu des ententes conclues avec ses prêteurs, Bombardier doit conserver au moins 1 milliard US dans ses coffres à tout moment. «La trésorerie est désormais l'enjeu principal pour Bombardier, a estimé dans une note l'analyste Joseph Nadol, de la banque américaine JPMorgan. Le taux d'épuisement du capital diminuera peut-être au cours des prochains mois, mais les liquidités semblent tout de même susceptibles de descendre en deçà du niveau requis, à moins que la société ne lève de nouveaux capitaux.»

Pierre Beaudoin a assuré que Bombardier avait suffisamment de liquidités pour poursuivre ses activités, mais il n'a pas exclu de faire appel aux marchés financiers. «Nous surveillons toujours le niveau de nos liquidités et comme nous l'avons fait par le passé, nous serons opportunistes sur les marchés», a-t-il affirmé.

Bombardier dévoilera ses résultats annuels détaillés le 12  février. L'action de l'entreprise a cédé 26% hier pour clôturer à 3,07$ à la Bourse de Toronto. Il faut remonter à 2009 pour retrouver un cours aussi bas.

Le Learjet 85 en bref

Lancé en octobre 2007, soit peu avant le début de la crise financière aux États-Unis, le Learjet 85 doit compléter la légendaire famille d'avions d'affaires Learjet, acquise par Bombardier en 1990. C'est le premier jet d'affaires de l'avionneur à être doté d'une structure complète en matériaux composites.

Son prix? 21 millions US.

DBRS n'exclut pas une décote

Viktor Vorobiev, analyste à l'agence de notation de crédit DBRS, répond aux questions de La Presse Affaires sur les difficultés de Bombardier.

Qu'est-ce que vous retenez de l'annonce de Bombardier?

Ce qui est le plus surprenant, c'est la faiblesse des marges bénéficiaires et la révision à la baisse des flux de trésorerie. C'est en deçà de nos projections internes les plus pessimistes.

La chute des flux de trésorerie gruge les liquidités de Bombardier. Faut-il s'inquiéter?

Je pense que les marchés sont préoccupés par la capacité de Bombardier de respecter ses conditions de crédit et de rembourser sa dette. Pour notre dernière analyse, publiée en août, nous avions réalisé un test de résistance et nous en étions venus à la conclusion que Bombardier pouvait respecter ses obligations. La situation s'est certainement détériorée depuis le mois d'août, mais nous ne savons pas précisément jusqu'à quel point. Nous allons réexaminer la situation à la publication des résultats annuels de Bombardier, le 12 février.

Vous n'envisagez donc pas de décote à ce stade-ci?

Nous avons besoin de plus d'information financière avant de prendre une décision à cet égard. Cette annonce négative ne signifie pas que nous allons nécessairement changer la cote ou les perspectives de Bombardier, mais la possibilité que nous le fassions est plus grande qu'avant.

Quelles seraient les conséquences d'un nouveau retard de la CSeries?

Cela signifierait non seulement que les dépenses augmenteraient, mais aussi que les revenus qui y sont associés arriveraient plus tard que prévu. L'impact serait donc double. Il est possible que Bombardier respecte son nouvel échéancier (entrée en service d'ici la fin de l'année), mais c'est très ambitieux. Il est devenu difficile de savoir à quoi s'en tenir.

Et les concurrents?

Bombardier n'est pas le seul avionneur en difficulté. Plus tôt cette semaine, son grand rival brésilien, Embraer, a annoncé que ses flux de trésorerie ont été négatifs de 400 millions US en 2014, en raison notamment d'une baisse des revenus. Mais chez Boeing et Airbus, les affaires pourraient difficilement aller mieux. Les deux géants de l'industrie ont battu des records en 2014, tant sur le plan des commandes que des livraisons.




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