Le tatouage en plein essor

Il y a 15 ans, beaucoup d'établissements ou... (Photo Martin Leblanc, La Presse)

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Il y a 15 ans, beaucoup d'établissements ou d'entreprises interdisaient à leurs employés d'avoir un tatouage visible pour une question d'image ou même de salubrité.

Photo Martin Leblanc, La Presse

Il n'existe pas d'école de tatouage. Le métier s'apprend sur le terrain, grâce à de l'observation, des mentors et de la pratique. Et la ville de Montréal a une excellente réputation dans le monde du tatouage, grâce à un bassin important de tatoueurs professionnels de haut calibre.

Le tatoueur Yann Black estime que 80% de sa clientèle est internationale. «En septembre, je prends des rendez-vous pour l'année qui suit. Mais je suis encore en train de répondre à des courriels de septembre dernier», explique le tatoueur d'origine française.

Ce dernier nous a donné rendez-vous un lundi matin, à 8h, dans son studio situé à quelques pas du marché Atwater. «Si on veut bien faire ce boulot, on doit arriver tôt. Moi, je soude encore mes aiguilles», explique-t-il.

Le père de deux petites filles travaille de façon très particulière. Il prend un rendez-vous par jour sans consultation au préalable. Il trace le dessin du tatouage directement sur le corps de son client et après des ajustements - seulement si nécessaire -, il passe immédiatement à l'étape de l'encre. Sa clientèle type a entre 30 et 50 ans.

Changement de moeurs

Selon un récent sondage Ipsos Reid, près d'un Canadien sur quatre est tatoué.

Il y a 15 ans, beaucoup d'établissements ou d'entreprises interdisaient à leurs employés d'avoir un tatouage visible pour une question d'image ou même de salubrité.

En 2014, exit le stéréotype voulant que le tatouage soit propre aux rockeurs, bandits, marins, bums et anciens combattants. Même le chef du Parti libéral du Canada - et peut-être futur premier ministre -, Justin Trudeau, est tatoué, tout comme le producteur de films Roger Frappier et le chef-vedette Chuck Hughes.

Beaucoup de professionnels font du troc avec leur tatoueur. La Presse a parlé à un dentiste dont le corps est bardé de tatouages. Un traitement de canal contre «une manche» (un bras tatoué au complet)? Un échange de bons procédés, dit-il.

Des conventions internationales

Vie de famille oblige, la journée de beaucoup de tatoueurs commence aux aurores. Pierre Chapelan et Alex Peyrat ont accueilli La Presse Affaires chez TattooMania en début de matinée.

«J'ai un chirurgien parisien qui a fait une visite express à Montréal pour que je lui tatoue le dos», souligne Alex Peyrat, un jeune père de famille (en couple avec Coeur de pirate). «Nous sommes loin de l'époque où les studios de tatouages étaient une affaire de gros bras.»

Les tatoueurs suivent des parcours similaires à ceux des artistes et des artisans. Leur démarche, leur expertise et leur signature sont en constante évolution.

Chez les Chapelan, le savoir-faire se transmet de père en fils. Pierre Chapelan et son frère ont appris les rudiments du métier de leurs parents tatoueurs, en France. Pierre compte aussi parmi ses inspirations le tatoueur français Tin-Tin et son collègue suisse Filip Leu. 

Pierre Chapelan est l'un des parrains du tatouage à Montréal. Il organise depuis 11 ans le Art Tattoo Show de Montréal, congrès qui attire des artistes de partout dans le monde à la gare Windsor, tous les mois de septembre. Au printemps 2015, un congrès similaire sera présenté pour la première fois à Québec.

Partout au Québec

L'industrie du tatouage est en essor partout en province. On assiste à une explosion du nombre de studios. À Sherbrooke, la tatoueuse Nathalie Duquette a une liste d'attente de deux ans et demi. C'est par ailleurs à son adjointe administrative que nous avons parlé. «Elle a besoin d'une secrétaire, car elle ne peut pas gérer son agenda», nous a expliqué Annie Ferland.

Nathalie Duquette a des clients albertains, américains et de partout au Québec. «Sa renommée est due à ses portraits réalistes. Une spécialité rare», explique son adjointe.

De l'art

Les oeuvres des tatoueurs ne peuvent pas être accrochées aux murs et être mises en vente aux enchères, mais comme les grands artistes visuels, les «maîtres» voyagent et participent à des expositions ou des événements partout dans le monde.

Emilie Roby ne se considère pas comme une tatoueuse, mais comme une artiste multidisciplinaire dont la peau est le support. «Un tatouage ne peut prendre de la valeur par la revente, donc c'est à moi d'augmenter mes prix», explique-t-elle.

Beaucoup de bons tatoueurs montréalais - dont tous ceux que nous avons interviewés - doivent bloquer régulièrement la prise de nouveaux rendez-vous pour maintenir des listes d'attente de six mois à un an.

L'attente donne du sens à l'acte, dit Yann Black, du studio Glamort. «Aujourd'hui, les gens cliquent et ils ont tout maintenant. Il faut de l'investissement personnel», dit-il.

Quatre visages d'un métier

Ils sont des artistes, des entrepreneurs et des travailleurs autonomes. Il y a des puristes de l'art, d'autres qui veulent surtout faire de l'argent. Certains font des commandes, d'autres ne travestissent jamais leur signature. Voici quatre visages du tatouage.

L'artiste

«Je n'offre pas un service de tatouage. Les gens achètent une pièce et certains deviennent des collectionneurs», explique Emilie Roby.

Elle ne se considère pas comme une tatoueuse, mais comme une artiste multidisciplinaire.

Elle ne s'identifie pas plus au statut d'artisan. «Pour moi, l'artisanat se reconnaît par son caractère utilitaire et par le principe de la sérialité. Moi, à l'opposé, je pratique le tatouage comme une forme d'expression artistique. La forme est le dessin, la technique employée est le tatouage, et la peau est le support.»

«Ma recherche formelle est évolutive, poursuit-elle. Je ne répète jamais ce que j'ai déjà fait et j'ai développé mon propre langage.»

Ses tatouages - uniquement à l'encre noire - se distinguent par leur forme «abstraite» et leurs qualités «sensibles» et «ergonomiques», car ils épousent la gestuelle du corps.

Emilie Roby discute avec ses clients «pour avoir des idées et des points de départ». Cette rencontre se juxtapose ensuite à son langage artistique à elle. «Je ne travaille pas à partir d'images existantes, car j'ai peur que ça contamine ma vision.»

L'artisan

«Le tatouage est à la base un art populaire et doit le rester», plaide Yann Black, du studio Glamort.

Le réputé tatoueur montréalais est loin de son collègue qui fait des tatouages de commandes à la chaîne à des touristes dans un studio ouvert toute la nuit.

Yann Black soude lui-même ses aiguilles, et il a révolutionné l'art du tatouage avec un style graphique minimaliste particulier et non classique (notamment avec des dessins d'enfants). Mais il tient à ce que le tatouage reste démocratique et ne devienne pas «une affaire de vedettes, de bourgeois et d'intellos».

Yann Black se fait souvent «copier» son style unique. Il pourrait augmenter son tarif, mais tient à rester accessible (600$ par jour, ce qui est fort raisonnable compte tenu de sa réputation et de sa liste d'attente).

Reste qu'il y a un prix à payer pour avoir un tatouage de qualité. «Tant qu'à te faire graver le corps à vie, aussi bien que ce soit bien fait», conclut-il.

L'élève devenue maître

Rébecca Guinard a commencé comme simple réceptionniste au studio Imago, dans l'espoir de percer dans le milieu.

«C'est un milieu un peu fermé, mais si on prouve notre intérêt, on gagne en crédibilité», indique-t-elle.

À l'époque, Rébecca était en couple avec le frère de Pierre Chapelan, du studio montréalais TattooMania. «Une famille de tatoueurs de père en fils.»

Rébecca a passé du temps en France pour profiter du mentorat de sa belle-famille. À son retour à Montréal, elle a travaillé chez MTL Tattoo, avant de déménager sa chaise chez PoL TaTToo.

Son art - à mi-chemin entre le tatouage japonais et le style classique américain - a beaucoup évolué depuis 15 ans. «Au début, on veut s'améliorer et faire ce que les gens demandent, puis à un moment donné, on peut faire un tri.»

Aujourd'hui, Rébecca Guinard est très demandée. Elle ne fait pas de tatouage sur commande, mais ses clients lui fournissent des images qui les inspirent pour voir si leur style colle au sien.

Pour garder un équilibre avec sa vie de famille, Rébecca Guinard fait deux tatouages par jour de travail, et elle consacre une journée par semaine au dessin.

Le «ramancheur»

Simon Assouline porte deux chapeaux dans le même établissement. Il possède la clinique New Skin, qui efface des tatouages au laser, et son entreprise Torino Supplies fournit du matériel (encre, aiguilles, machine) à des studios de tatouage partout au pays.

«Le tatouage est une industrie en plein boum», dit-il.

«N'importe qui ne peut pas entrer chez nous, prévient le grossiste. Il faut être des professionnels. L'autre jour, j'ai eu un homme qui voulait essayer de tatouer sa femme. Il y a aussi beaucoup de gens qui achètent de l'encre faite en Chine sur eBay qui n'est pas approuvée par Santé Canada.»

Seulement 17% des Américains tatoués le regrettent, selon un sondage d'Harris Interactive. Certains songeront au laser, mais la plupart préféreront le recouvrir d'un autre tatouage. Chez les tatoueurs que nous avons interviewés, le «recouvrement» représente de 30 à 70% de leur charge de travail.

*

La popularité du tatouage: un effet de mode?

Les émissions de téléréalité de tatouage comme celles diffusées sur la chaîne spécialisée TLC. Coeur de pirate, ou encore Zombie Boy au musée de cire Grévin, avec son look qui inspire le designer Thierry Mugler et la star pop Lady Gaga. Autant de facteurs qui ont participé à donner une image plus accessible au tatouage et qui expliquent pourquoi un Canadien sur quatre est aujourd'hui tatoué.

Mais pourquoi des parents qui ont longtemps dédaigné les gens tatoués finissent aujourd'hui par y succomber? Nous avons posé la question à Mariette Julien, professeure à l'École supérieure de mode de l'UQAM, qui s'intéresse au phénomène depuis de nombreuses années.

Le tatouage est-il devenu banal?

Il fait partie de l'apparence contemporaine au même titre que les jeans et les t-shirts. C'est un signe de notre époque qui s'inscrit dans le paraître rebelle, et qui dure depuis 25 ans. C'est aussi en lien avec l'idéal de vivre intensément, de se démarquer et de profiter de tous les plaisirs au jour le jour. Avant, les tatouages étaient l'affaire des marginaux et vagabonds. Aujourd'hui, ils concernent les pères de famille.

Pourquoi ce changement de mentalité?

R La mode a un effet de contagion. En milieu urbain, ça se fait de façon beaucoup plus rapide. Et avec l'internet, ça devient familier. On finit par aimer ce qu'on n'aimait pas. Personne n'est à l'abri de la mode, même la plus convaincue.

Le tatouage représente quoi?

R Une quête d'authenticité. Les gens ressentent le besoin de se raconter instantanément. Nous sommes dans ce que j'appelle l'«extimité» au lieu de l'intimité. Le tatouage est un canevas artistique pour raconter des moments importants de sa vie. Aujourd'hui, on aime aussi expérimenter et contrôler son corps. Il y a une fierté de se faire tatouer, comme si on allait chercher un diplôme. Dans cette perspective, on change de catégorie de gens.

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Ils ont des secrétaires, des listes d'attente de plus de deux ans et des salaires qui peuvent friser les 250$ de l'heure. Des cols blancs et des amateurs d'art les visitent depuis l'Europe pour obtenir un rendez-vous. Leur journée commence aux aurores quand ils ne participent pas à une convention internationale. Qui? Les tatoueurs-vedettes de Montréal, qui répondent à une demande grandissante.

› Un Canadien sur cinq est tatoué

› 40% des Américains dans la trentaine ont un tatouage

› Il y a 15 000 studios de tatouage aux États-Unis

› 1,65 milliard US: dépenses annuelles en tatouage aux États-Unis

› Seulement 17% des Américains regrettent leur tatouage

› Tarif horaire moyen en Amérique du Nord: 150$

Sources: Association canadienne de dermatologie, Harris Interactive, Sondage Ipsos Reid, 

Pew Research Center




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