Maltraitance envers les tout-petits: 20 nouveaux cas chaque jour

Les cas de maltraitance chez les très jeunes enfants ont bondi au Québec. Les... (Archives La Presse)

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Les cas de maltraitance chez les très jeunes enfants ont bondi au Québec. Les services de protection de la jeunesse rapportent une hausse de 27 % en moins de 10 ans des signalements jugés fondés concernant des enfants de 5 ans et moins, révèle une étude obtenue par La Presse qui doit être officiellement dévoilée aujourd'hui. Et ce n'est que la pointe de l'iceberg, préviennent les experts. Chiffres et explications.

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C'est le nombre de signalements retenus par les Directions de la protection de la jeunesse (DPJ) du Québec, après évaluation, qui concernaient des enfants de 5 ans et moins pour l'année 2015-2016. Une hausse de 27 % par rapport à l'année 2007-2008. Cela équivaut à 20 nouveaux cas de maltraitance par jour. Parmi tous les signalements reçus en 2015-2016, plus d'un sur quatre (28 %) a été jugé fondé, révèle une nouvelle étude de l'Observatoire des tout-petits de la Fondation Lucie et André Chagnon. Les signalements qui ont nécessité une intervention de la DPJ ont pour leur part augmenté de 20 %.

POURQUOI UNE TELLE AUGMENTATION ?

Que révèlent les statistiques ? Les enfants sont-ils plus nombreux à être maltraités, ou les adultes sont-ils simplement plus enclins à contacter la DPJ ? « C'est un peu des deux », répond Michelle Dionne, directrice de la protection de la jeunesse du CIUSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal. Elle explique ainsi que la population et les professionnels de la santé sont de plus en plus conscientisés et à l'aise de signaler une situation de maltraitance, et que des changements législatifs adoptés il y a quelques années ont élargi le champ d'intervention de la DPJ. Ce n'est toutefois pas la seule cause derrière le bond de 27 %. « Ça peut l'expliquer en partie, mais pas entièrement », dit Fannie Dagenais, directrice de l'Observatoire des tout-petits. « On parle ici de cas où, après analyse du dossier, on a confirmé qu'il s'agissait vraiment de maltraitance, et ça, c'est très inquiétant. »

« Les tout-petits sont particulièrement vulnérables [à la maltraitance] parce qu'ils sont dépendants de l'adulte pour répondre à leurs besoins de base. Sans compter que [les 5 ans et moins] sont moins exposés au regard des autres adultes, qui pourraient remarquer que quelque chose cloche. Il y en a qui ne sortent pas beaucoup de chez eux », dit Fannie Dagenais, directrice de l'Observatoire des tout-petits.

LA POINTE DE L'ICEBERG

Attention, prévient l'étude de l'Observatoire des tout-petits, les chiffres mis de l'avant ne sont que la pointe de l'iceberg. « Ce ne sont pas toutes les situations de maltraitance qui sont signalées à la DPJ », affirme Fannie Dagenais.

DIFFÉRENTES FORMES DE MALTRAITANCE

Négligence: 7 enfants sur 1000

C'est la principale forme de maltraitance traitée par la DPJ chez les 5 ans et moins. « C'est quand un parent ne répond pas aux besoins de base de l'enfant, que ce soit au niveau alimentaire ou vestimentaire, qu'il n'est pas stimulé, cajolé. On pense à des enfants laissés dans leur couchette qu'on ne prend pas et à qui on ne parle pas », explique Michelle Dionne.

Violence corporelle: 3,5 enfants sur 1000

La violence corporelle englobe plusieurs éléments, dont les corrections physiques exagérées, les parents qui perdent le contrôle et qui infligent des sévices corporels à leurs enfants, souvent dans des contextes de toxicomanie ou de problèmes de santé mentale, et des méthodes éducatives déraisonnables, comme priver un enfant de repas ou le forcer à se mettre à genoux sur des billes durant des heures, illustre Michelle Dionne.

Autres sévices

On parle ici de mauvais traitements psychologiques, d'agressions sexuelles ou de cas d'abandon.

PAS SI DIFFÉRENTS

« Les gens imaginent ces parents comme étant bien différents d'eux. Mais non. Ce n'est pas parce qu'un parent perd les pédales qu'il ne veut pas le meilleur pour son enfant. Les parents ne veulent pas de mal à leurs enfants. S'ils donnent un coup, ils se sentent coupables. Ils veulent la même chose que nous. Que leur enfant soit heureux », dit Michelle Dionne, directrice de la protection de la jeunesse.

MALTRAITANCE DE MOINDRE GRAVITÉ...

La gravité de la maltraitance subie par les très jeunes enfants a baissé au Québec, révèle l'étude. Ils sont moins nombreux à endurer plus d'une forme de mauvais traitements à la fois, à souffrir de blessures physiques ou de séquelles psychologiques. Des cas où, lors d'un premier signalement vers l'âge de 5 ans, la DPJ découvre un enfant qui n'a reçu aucune stimulation, qui souffre de grands retards moteurs ou de langage, c'est devenu rare. « Il y en a, mais il y en a moins », dit Mme Dionne.

... MAIS PLUS FRÉQUENTE

Chez les enfants connus des services de protection, la proportion qui a vécu de la maltraitance à plusieurs reprises a augmenté entre 2008 et 2014 (de 65 % à 72 %), après avoir enregistré une baisse entre 1998 et 2008 (de 83 % à 65 %).

MARQUÉS À VIE

Les séquelles d'une situation de maltraitance chez un jeune enfant peuvent durer toute la vie. « Un de nos experts disait : c'est le cancer de notre société. C'est toute une génération qui est affectée », dit Fannie Dagenais.

DES EXEMPLES DE SÉQUELLES :

  • Retards de développement
  • Modification de la structure du cerveau (en cas de coups)
  • Comportements dépressifs, anxiété, faible estime de soi, difficultés de contrôle des émotions
  • Repli, difficulté d'intégration à l'école
  • Mauvais résultats
  • Maladies chroniques
  • Décrochage, intimidation
  • Violence dans les relations amoureuses

15,7 MILLIARDS

Une étude canadienne datant de 2003 évalue les coûts sociaux annuels de la maltraitance à 15,7 milliards.

SOLUTIONS COLLECTIVES

La maltraitance est un sujet impopulaire, voire tabou, croit Fannie Dagenais, surtout lorsqu'elle concerne les bambins. « Le défi, c'est de trouver comment parler d'un sujet dont personne ne veut entendre parler. Tout le monde s'indigne et après, le réflexe, c'est de dire : la DPJ va s'en occuper. Ce n'est pas juste l'affaire de la DPJ. Il faut trouver des façons, comme société, de diminuer la pression sur les familles en prenant des mesures collectives. »

L'ÉTUDE SUGGÈRE DE :

  • renforcer le soutien économique aux familles ;
  • promouvoir des pratiques parentales positives ;
  • outiller les intervenants pour accompagner les parents dans l'exercice de leur rôle ;
  • offrir des services de garde éducatifs à l'enfance et des programmes d'éducation préscolaire de qualité tôt dans la vie des enfants ;
  • améliorer l'environnement physique dans lequel grandissent les enfants.

CONTRER L'ISOLEMENT

« J'en appelle aux gens d'avoir une approche différente. À tous les gens. L'isolement social est plus frappant qu'avant. Les parents perdent pied quand il y a trop de pression. Trop de pauvreté. Trop de précarité. Il faut offrir du soutien à ceux qui en ont besoin plutôt que de les regarder et de les juger. Si notre voisine crie plus, qu'elle a l'air à bout, débordée, pourquoi ne pas lui offrir de l'aide ? J'en appelle à tous les propriétaires qui logent des familles défavorisées de prendre un peu plus soin de leurs logements. Ça fait une différence. Et j'en appelle aux politiciens. On a à coeur les intérêts de nos enfants au Québec. On l'a montré par des politiques comme les places en garderie ou le soutien financier aux familles. Mais est-ce qu'on peut dire mission accomplie ? Non », dit Michelle Dionne, directrice de la protection de la jeunesse.




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