Industrie pharmaceutique: opération charme autour d'un lunch gratuit

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Au Québec, le code de déontologie du Collège des médecins stipule qu'un médecin « ne doit adhérer à aucune entente ni accepter aucun bénéfice susceptible d'influencer son exercice professionnel ».

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La controverse sur les fameux lunchs payés aux médecins par les sociétés pharmaceutiques refait surface. Aux États-Unis, une étude vient de montrer que les médecins qui acceptent de tels repas prescrivent davantage les médicaments qu'on leur a vantés autour de la table que ceux qui ne reçoivent pas ces faveurs.

En recoupant les paiements faits aux médecins par l'industrie pharmaceutique avec l'historique de prescription des médecins, les chercheurs ont montré qu'un seul repas de 20 $US est associé à un taux de prescription plus élevé du médicament promu lors du repas.

« Les repas additionnels sont associés à une augmentation encore plus grande du taux de prescription », écrivent les auteurs dans le Journal de l'Association médicale américaine (JAMA).

L'effet est loin d'être marginal. Prenez un médecin qui se fait payer pendant quatre jours ou plus des repas au cours desquels des représentants pharmaceutiques lui parlent du Nébivolol, un médicament contre l'hypertension. Les statistiques montrent que ce médecin est 5,4 fois plus susceptible de choisir le Nébivolol au détriment d'autres médicaments de la même classe que les médecins qui n'ont pas accepté de repas ciblant ce médicament.

Des études avaient déjà montré que plus un médecin reçoit d'argent d'une entreprise pharmaceutique, plus il a tendance à prescrire des médicaments novateurs, qui sont plus dispendieux que les génériques. Mais c'est la première fois qu'on démontre un lien entre la promotion d'un médicament spécifique et la prescription de ce médicament.

Robert Steinbrook, éditeur pour le JAMA et professeur de médecine interne à l'Université Yale, croit que ces conclusions soulèvent d'importants enjeux. « Il ne faut pas se leurrer : les paiements faits par les entreprises pharmaceutiques aux médecins sont des dépenses de marketing. »

«Il est clair que l'industrie estime que les milliards de dollars dépensés ainsi généreront un retour sur l'investissement. Au bout du compte, cela fait augmenter les coûts du système de santé.»

Robert Steinbrook, éditeur pour le JAMA et professeur de médecine interne à l'Université Yale

RELATION DE CAUSE À EFFET ?

Notons que les chercheurs n'ont pas démontré directement que les repas gratuits modifient les habitudes de prescription des médecins. Leur étude établit un lien entre les repas offerts et le taux de prescription des médicaments, mais il est impossible de savoir s'il s'agit d'une relation de cause à effet. Il est possible, par exemple, qu'un médecin qui prescrit déjà un médicament accepte des repas gratuits pour en savoir plus sur ce produit.

Aux États-Unis, l'association des entreprises de médicaments novateurs, la Pharmaceutical Research and Manufacturers of America, a affirmé à l'agence Bloomberg que l'étude publiée dans JAMA est basée sur des données choisies « à la pièce » afin de soutenir des « conclusions erronées » (false narrative).

Médicaments novateurs Canada, qui regroupe les entreprises canadiennes de médicaments d'origine, s'est aussi dit peu impressionné.

«Les chercheurs disent eux-mêmes qu'ils n'ont pu trouver de lien de cause à effet. Une simple association est établie. Savoir si elle a des effets négatifs est une tout autre question à laquelle l'étude ne répond pas du tout.»

Elaine Campbell, présidente de Médicaments novateurs Canada

Mais pour le docteur Robert Steinbrook, qui a signé un éditorial dans JAMA pour accompagner l'étude, ce débat sur ce qui relève des causes et ce qui relève des effets est « vain ».

« Au bout du compte, ces liens entre l'industrie pharmaceutique et les médecins ne devraient pas exister, tranche-t-il. À mon avis, il n'y a aucune raison valide pour qu'un médecin accepte de telles largesses. »

ÉTHIQUE ET DÉONTOLOGIE AU QUÉBEC

Au Québec, le code de déontologie du Collège des médecins stipule qu'un médecin « ne doit adhérer à aucune entente ni accepter aucun bénéfice susceptible d'influencer son exercice professionnel ».

Le phénomène des lunchs payés par les entreprises pharmaceutiques est toutefois bien présent. Ces repas peuvent être pris dans le cadre d'activités de formation continue accréditées. Dans ce cas, ils sont encadrés par le Conseil québécois de développement professionnel continu des médecins, qui possède son propre code d'éthique.

« Il existe aussi d'autres activités de formation qui ne sont pas accréditées et sur lesquelles le Collège des médecins n'a aucun contrôle, admet toutefois Caroline Langis, porte-parole du Collège des médecins. C'est alors le libre choix du médecin d'accepter ou non un repas offert par une compagnie pharmaceutique. »

Notons qu'au Québec, les pharmaciens sont tenus d'offrir aux patients le médicament générique moins cher, s'il existe, même si le médecin a prescrit le médicament d'origine. Cette situation pourrait tempérer les effets d'un hypothétique médecin qui se ferait influencer par une entreprise pharmaceutique en choisissant de prescrire un médicament d'origine.

L'industrie pharmaceutique soutient que les repas sont la façon la plus efficace d'informer les médecins sur les nouveaux médicaments, notamment sur leur sécurité et leurs interactions avec d'autres substances.

« Dans plusieurs cas, le seul moment où les médecins sont disponibles pour recevoir des informations sur les nouveaux produits que nous mettons sur le marché est pendant le lunch », explique Elaine Campbell, de Médicaments novateurs Canada. Comme les médecins ne sont pas payés pendant ce temps, Mme Campbell juge que c'est la moindre des choses que les entreprises paient le repas.

Mme Campbell admet que les repas payés aux médecins sont comptabilisés comme des dépenses de marketing. Les entreprises s'attendent-elles à un retour sur ces montants dépensés ? « Il n'y a pas de mesures faites sur les retours », répond-elle.

LE COLLÈGE DES MÉDECINS VEUT SAVOIR

L'étude américaine qui établit un lien entre les repas payés aux médecins et les prescriptions a pu être effectuée pour une raison : aux États-Unis, une loi oblige les entreprises pharmaceutiques à dévoiler les sommes versées aux médecins et aux hôpitaux.

Cette loi, appelée Sunshine Act, n'a pas d'équivalent au Canada. Au printemps, 10 géants pharmaceutiques ont annoncé qu'ils dévoileront volontairement les sommes qu'ils versent aux médecins canadiens dès l'an prochain. Contrairement à la situation américaine, les montants individuels versés à chacun des médecins ne seront cependant pas dévoilés.

En entrevue à La Presse, le Collège des médecins du Québec s'est dit favorable à ce que le Canada adopte une loi similaire au Sunshine Act américain.

« On n'aurait aucune objection, au contraire. Ça pourrait nous aider à s'assurer que les médecins respectent leur code de déontologie et fassent toujours preuve d'indépendance professionnelle », dit Caroline Langis, porte-parole.

Médicaments novateurs Canada, l'association qui regroupe les entreprises de médicaments d'origine, est beaucoup moins chaude à l'idée.

« Je crois que l'utilité de cette base de données est embryonnaire, dit la présidente Elaine Campbell. [...] Notre position est que si nos membres choisissent de dévoiler des informations, ils devraient le faire. »

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