Crise au SPVM: deux décennies de guerre intestine

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Après les révélations-chocs faites par deux anciens officiers du SPVM à l'émission J.E., mardi soir, plusieurs enquêteurs, ex-enquêteurs, officiers et ex-officiers se sont confiés à La Presse sous le couvert de l'anonymat.

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Une vendetta entre frères d'armes de la police de Montréal commencée il y a une vingtaine d'années dans les bureaux d'enquêteurs aux stupéfiants serait en toile de fond des révélations-chocs faites par deux anciens officiers du SPVM à l'émission J.E., mardi soir, selon plusieurs enquêteurs, ex-enquêteurs, officiers et ex-officiers qui se sont confié à La Presse sous le couvert de l'anonymat. Et au coeur de cette guerre, Philippe Paul, ancien enquêteur vedette du SPVM qui a pris sa retraite dans la controverse il y a trois ans.

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Philippe Paul, ancien enquêteur du SPVM

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Giovanni Di Feo et Jimmy Cacchione, ex-officiers du... (Photo Robert Mailloux, archives La Presse) - image 1.1

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Giovanni Di Feo et Jimmy Cacchione, ex-officiers du SPVM

Photo Robert Mailloux, archives La Presse

Au milieu des années 90, une rivalité acrimonieuse a commencé à se développer entre deux groupes d'enquêteurs ambitieux du SPVM spécialisés dans les enquêtes sur le trafic de stupéfiants.

L'un des groupes, surnommé « la gang des Italiens », comprenait plusieurs enquêteurs d'ascendance italienne, dont Jimmy Cacchione et Giovanni Di Feo, ceux qui ont accusé mardi la Division des enquêtes spéciales de fabriquer des preuves pour se débarrasser de certains policiers. L'autre clan tournait autour de l'enquêteur Philippe Paul.

Les deux groupes se livraient une compétition pour les « grosses jobs », dans le jargon de la police : les saisies de drogue ou d'armes les plus importantes, qui rapportent le plus de prestige à leurs auteurs. Tous disposaient d'informateurs au sein du crime organisé, qu'ils protégeaient jalousement et ne se communiquaient pas. Les soupçons étaient réciproques quant à la façon de gérer ces sources criminelles. 

Pour compliquer le tout, certains informateurs parlaient aux policiers des deux camps rivaux.

La « gang des Italiens » était affectée à la section Stupéfiants du quartier général du SPVM. Philippe Paul oeuvrait quant à lui au sein des sections Stupéfiants régionales. Pour tenter de délimiter le territoire de chasse de chaque section, la direction a décrété que toutes les enquêtes concernant des quantités de cocaïne supérieures à quatre onces devaient dorénavant être transférées à la section du quartier général. Les sections régionales garderaient les enquêtes sur les quantités moindres, d'après nos sources.

La résistance a été farouche du côté des sections régionales. Philippe Paul et ses comparses étaient alors reconnus pour envoyer des agents doubles sur le terrain qui se faisaient passer pour des acheteurs de drogue mais refusaient toujours d'acheter plus de quatre onces, pour ne pas avoir à transférer l'enquête. Lorsqu'un trafiquant tombait dans le panneau, ils lui sautaient dessus et découvraient « par hasard » qu'il avait plusieurs kilos de drogue supplémentaires en réserve. L'opération était toutefois finie à ce stade. Plus possible de transférer l'enquête au quartier général.

La « guerre de coqs » entre les deux clans d'enquêteurs s'est envenimée au fil des ans. Aucun ne faisait confiance à l'autre. 

Si un membre d'un groupe était nommé à un poste d'autorité, il faisait savoir qu'il était réticent à travailler avec un rival en qui il n'avait pas confiance. Les couteaux volaient bas. Dans un rapport, l'un disait avoir vu l'autre discuter avec un mafieux dans un café italien. Le deuxième répliquait par un autre rapport indiquant qu'il manquait des armes à l'issue d'une saisie effectuée par le premier, nous a-t-on dit. Certains officiers ont confié à La Presse avoir été effrayés par l'intensité de cette « guerre » intestine.

SITUATION EXPLOSIVE

Mais la rivalité entre les deux groupes a atteint son paroxysme en 2004. Un trafiquant de la mafia avait été arrêté par Pietro Poletti, enquêteur de la « gang des Italiens ». Comme M. Poletti l'a raconté en entrevue au 98,5 FM hier, le trafiquant, soucieux de se négocier une réduction de peine, avait proposé d'aider l'enquêteur à saisir une grande quantité d'explosifs et d'armes automatiques. La marchandise pourrait être retrouvée par les policiers dans un camion au centre-ville, si on le laissait arranger quelque chose.

Seul problème : le mafieux était aussi en contact avec Philippe Paul, enquêteur du clan adverse. Dans son livre Coupable d'être policier, ce dernier raconte avoir tenté de convaincre le caïd de ne pas livrer les explosifs et les armes au centre-ville, comme prévu, mais de les laisser dans un champ, où lui-même aurait pu arranger leur saisie.

« C'est complètement insensé de déplacer un camion bourré d'explosifs et d'armes dans un coin de la ville aussi peuplé ! », aurait-il dit au trafiquant, en promettant de régler la chose sans publicité ni arrestation si la saisie avait lieu dans un endroit discret.

Le trafiquant a finalement penché pour le centre-ville, et c'est Pietro Poletti qui a réalisé la saisie dans un camion, sur le boulevard René-Lévesque, le 24 août 2004. Environ 135 kg d'explosifs et une douzaine d'armes automatiques ont ainsi été récupérés. Plus de 300 personnes avaient dû être évacuées. 

Le ministre de la Sécurité publique s'était inquiété publiquement de l'affaire, et même les autorités américaines avaient posé des questions sur cet arsenal.

Mais il y a d'autres faits troublants dans cette affaire. Certains acteurs croient encore aujourd'hui qu'on a voulu faire porter le chapeau à un autre acteur du crime organisé dans le but de le recruter comme source. Ce serait dans la foulée de ce bras de fer entre les deux enquêteurs déterminés à s'attribuer le mérite de cette saisie spectaculaire qu'un rapport falsifié écorchant Poletti aurait été rédigé, comme le rapportait ce dernier hier sur les ondes du 98,5 FM. M. Poletti n'a pas rappelé La Presse hier.

En 2006, Giovanni Di Feo est nommé commandant de la Division du crime organisé (DCO) du SPVM. Un de ses premiers gestes est de chasser Philippe Paul et trois de ses collègues de l'antigang, car il n'aime pas leur façon de travailler. Paul demande à aller à la section des stupéfiants de la région Est. Mais il reviendra à la DCO aussitôt que Di Feo sera rapatrié au quartier général de la rue Saint-Urbain par son chef et ami à l'époque, Yvan Delorme.

NOUVEAU CHEF, MÊME GUERRE

En 2010, alors que Marc Parent dirige le SPVM, Pietro Poletti lui fait part de certaines allégations concernant Philippe Paul, dont l'affaire du camion bourré d'explosifs. Le lendemain, le dossier est remis à la Sûreté du Québec. Ses enquêteurs rencontrent Pietro Poletti. Mais au bout de quelques mois, l'enquête ne mène à rien. Les enquêteurs ont davantage de questions que de réponses, toujours selon nos sources.

Le 24 janvier 2012, Giovanni Di Feo et Jimmy Cacchione ont demandé à leur tour de voir Marc Parent pour dénoncer deux policiers, dont Philippe Paul. Un quatrième officier assiste à la rencontre, à la demande du directeur. Un mois plus tard, des informations sont transmises au ministère de la Sécurité publique concernant des soupçons au sujet de la rédaction de rapports de sources. Une nouvelle enquête déclenchée par les révélations des policiers Di Feo et Cacchione est effectuée par la Division des enquêtes spéciales du SPVM. Des carrières sont en jeu. 

« Le contexte est une guerre intestine entre Philippe Paul et les Italiens. Il faut faire attention, car toute l'information vient des antagonistes dans cette affaire. » - Un officier du SPVM à La Presse en janvier 2014

Mais en juin 2013, la « gang des Italiens » est frappée de plein fouet. Di Feo, Cacchione et un de leurs proches, l'enquêteur Tonino Bianco, sont suspendus en raison de différentes informations émanant d'une enquête baptisée Cobra amorcée l'année précédente par la Gendarmerie royale du Canada (GRC). À l'origine, les policiers fédéraux avaient dans leur ligne de mire des individus établis en Floride qui auraient voulu importer de la cocaïne au Québec, en passant par l'aéroport Montréal-Trudeau. En écoutant leurs cibles au téléphone, les enquêteurs se sont rendu compte que l'une d'elles, un ancien informateur du SPVM, parlait à l'enquêteur Bianco, selon des déclarations sous serment déposées devant la Cour du Québec. Les enquêteurs de la GRC ont alors mis sur écoute le policier montréalais et ont entendu ce dernier converser avec l'inspecteur-chef Di Feo. La GRC a alors prévenu le SPVM, qui a demandé l'assistance de la police fédérale pour enquêter sur ses employés. En décembre 2012, un juge de la Cour du Québec permet à la GRC d'écouter les téléphones de Giovanni Di Feo et Jimmy Cacchione.

Entre décembre 2012 et février 2013, les enquêteurs de la GRC interceptent 102 conversations impliquant Di Feo et Cacchione. Sur ces 102 conversations, Giovanni Di Feo parle à 68 reprises à l'ancien président de l'Agence de sécurité BCIA Luigi Coretti qui est alors accusé de fraude, de fabrication et d'usage de faux. À l'époque, le SPVM a expliqué que Di Feo, Cacchione et Bianco ont été suspendus en raison de « fréquentations douteuses et [de] leur manque de loyauté ». Ils ne seront toutefois jamais accusés de quoi que ce soit. L'affaire se termine par une entente confidentielle prévoyant un règlement financier et l'abandon de tous les chefs disciplinaires.

En 2014, à la suite de nouvelles allégations sur ses rapports avec ses sources dans les milieux criminels, c'est au tour de leur rival Philippe Paul d'être suspendu. Il prendra sa retraite quelques heures plus tard. Quelques accusés qu'il avait lui-même arrêtés, ou qui avaient été appréhendés grâce à des informations provenant de ses sources, bénéficieront d'un arrêt du processus judiciaire au cours des deux années qui suivront. Parmi eux, un chef de clan de la mafia montréalaise, Antonio Mucci.

Joint hier par La Presse, Philippe Paul s'est dit favorable à la tenue d'une enquête sur les affaires internes à la police de Montréal.

« S'il y a une enquête, elle doit être chapeautée par le Directeur des poursuites criminelles et pénales. C'est vrai que les techniques employées par les enquêteurs des affaires internes ne sont pas toujours du niveau qu'elles devraient être », a-t-il déclaré.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l'adresse postale de La Presse.




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