Voler dans l'indifférence

Hugo Meunier
Hugo Meunier
La Presse

La saison du vol de vélo est ouverte. On dénombre entre 15 000 et 30 000 vols de vélo chaque année à Montréal, mais 10 fois moins sont signalés aux autorités. À quel point ce délit est-il socialement accepté? Nous avons voulu le vérifier en «volant» plusieurs bicyclettes sous le nez de dizaines de passants. Récit d'une expérience révélatrice.

Je l'avoue, j'ai volé neuf vélos vendredi dernier, dont huit dans l'indifférence totale.

L'idée, inspirée d'expériences similaires réalisées à Toronto et à New York, était simple: verrouiller un vélo - le mien - dans plusieurs endroits fréquentés, avant de retourner sectionner le cadenas avec un coupe-boulon, sous le nez des passants, nombreux à se balader sous le soleil ce jour-là.

J'ai ciblé, avec l'aide de la police, les endroits de prédilection des voleurs.

Enfin, j'ai revêtu mon accoutrement de voleur, très cliché, avouons-le: un manteau du surplus de l'armée, une casquette, un vieux sac à dos, des lunettes fumées.

9h35 : PRÈS DU MÉTRO MONT-ROYAL

Malgré les usagers qui entrent dans l'édicule ou en sortent et les chauffeurs de taxi qui sirotent un café, nul ne me voit couper furtivement le cadenas rouge et déguerpir en enfourchant le vélo.

10h25 : PARC ÉMILIE-GAMELIN

Ninon Pednault, ma complice photographe-vidéaste, attache le vélo à un parcomètre devant l'édicule du métro. Quelques revendeurs fument un joint en retrait lorsque j'arrive d'un pas rapide. Je sors mon instrument du sac à dos pour couper le cadenas d'un coup sec. Clac! Je file ensuite sur le vélo, non sans avoir d'abord théâtralement jeté les restes du cadenas presque au pied des revendeurs, totalement indifférents. Même chose pour ce passant qui m'a clairement vu commettre le vol. Il a détourné le regard et a poursuivi son chemin.

10h37 : À L'ANGLE DE LA RUE SAINT-DENIS ET DU BOULEVARD DE MAISONNEUVE

Quelques clients profitent du soleil de plus en plus généreux pour se prélasser sur la terrasse d'un café. Ma collègue verrouille le vélo au poteau situé devant eux.

Les piétons sont nombreux à l'intersection lorsque je fais irruption. J'extirpe mon outil, coupe le cadenas et pars avec le vélo en jetant le cadenas sectionné dans une poubelle.

Les clients de la terrasse ne bronchent pas, sauf une femme qui se lève et se contente de me fusiller du regard.

Trop tard pour elle, je suis déjà loin.

Voleur: 3, bons Samaritains: 0.

Midi et des poussières : DEVANT LA BASILIQUE NOTRE-DAME

Plusieurs touristes et employés des immeubles voisins convergent vers les bancs de la place d'Armes. Déterminé à susciter une réaction, j'arrive avec mon coupe-boulon dans les mains. Avant de commettre mon forfait, je dévisage les trois personnes assises sur le banc situé juste devant l'arbre où ma collègue vient de verrouiller le vélo.

Un des témoins m'observe, visiblement courroucé. Mais il reste silencieux. Quant au jeune homme assis à quelques centimètres du vélo, il évite mon regard et déplace même ses jambes pour me laisser «travailler».

12h36 : RUE SAINTE-CATHERINE, EN PLEIN COEUR DU CENTRE-VILLE

Parmi la foule dense, personne ne sourcille en me voyant couper le cadenas.

13h08 : SQUARE PHILLIPS

Ninon verrouille le vélo à un lampadaire qui s'élève devant un stand de produits de l'érable. À peine deux minutes plus tard, je coupe le cadenas et déguerpis. Pendant l'opération, qui dure moins de 30 secondes, un piéton qui déguste de la tire d'érable sur un bâton ralentit, arrête, m'observe... et poursuit sa route. De l'autre côté de la rue, un camelot du quotidien gratuit Métro apostrophe ma collègue, en train d'immortaliser discrètement la mise en scène. «Hey, as-tu filmé le voleur de bicycle?»

Voleur: 6, bons Samaritains: 0.

13h35

Notre photographe pousse ses premiers soupirs de découragement.

«Si personne ne réagit cette fois, je perds espoir en l'humanité», lance-t-elle. Après avoir attaché le vélo, Ninon prend donc le temps de s'asseoir sur un banc libre, en plus d'échanger un sourire avec le jeune couple qui mange sur le banc voisin.

Quelques instants plus tard, j'arrive. Dès que je commence à couper le cadenas, le couple se retourne brusquement, l'air consterné. Le gars semble se demander quoi faire.

Son débat intérieur est interrompu par la voix très forte d'un autre homme assis plus loin. Enfin, une réaction. «Hé, qu'est-ce que tu fais là, toi? Tu voles le vélo?» tonne ce quinquagénaire plutôt costaud. «Il n'est pas à toi, ce vélo, mais à la petite fille!»

Même lorsque je lui explique l'expérience en cours, il n'en démord pas. Ses soupçons tombent finalement dès qu'il voit Ninon agiter la main au loin. «Aujourd'hui, il y a moins de civisme. Il ne faut pas tout laisser passer», fait valoir Claude, unique bon Samaritain de notre expérience. Il s'est lui-même fait dérober deux vélos dans le passé.

Grâce à Claude, Ninon a repris confiance en l'humanité.

En milieu d'après-midi, nous avons répété l'expérience au métro Mont-Royal, cette fois devant une dizaine de personnes en train d'attendre l'autobus. Là encore, personne ne bronche. Le dernier cadenas est sectionné sur la Plaza Saint-Hubert, directement devant un jeune homme en train de flâner sur un banc. Il demeure indifférent, même s'il a eu un contact visuel avec la jeune femme venue verrouiller le vélo quelques minutes plus tôt.

Bilan de l'expérience: voleur: 8, bons Samaritains: 1.

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