Un tireur fou abat quatorze femmes: la fusillade éclate en pleine classe à l'École polytechnique

Des parents se sont rassemblés devant l'École Polytechnique... (PHOTO: DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE)

Agrandir

Des parents se sont rassemblés devant l'École Polytechnique dans l'espoir d'avoir des nouvelles de leur fils ou de leur fille.

PHOTO: DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Marie-Claude Lortie, Suzanne Colpron

Cet article a été publié dans La Presse du 7 décembre 1989.

La Presse

Le premier trimestre de l'année à l'École polytechnique de Montréal s'est terminé dans le sang hier après-midi. Armé d'une carabine semi-automatique de calibre 223, un tireur fou a tué 13 étudiantes et une employée, dans un geste d'une rare violence contre les femmes, en plus de blesser 13 personnes (neuf femmes et quatre hommes) avant de s'enlever la vie.

Hier, en fin de soirée, cinq blessés étaient dans un état jugé critique.

Les victimes de la tuerie ont été trouvées en trois endroits: trois dans la cafétéria, sept au deuxième étage, dont six dans une même salle, et quatre autres au troisième étage, non loin du corps du meurtrier.

La police a convoqué les parents des victimes au pavillon principal de l'Université de Montréal en fin de soirée pour leur apprendre l'horrible nouvelle, en présence de psychiatres. Une morgue temporaire a été aménagée dans une salle de l'école afin de faciliter l'identification des victimes.

Un service d'information téléphonique a aussi été mis à la disposition des familles hier soir. De plus, l'administration de l'école prévoit offrir dès aujourd'hui des services de soutien psychologique à ses étudiants.

Le drame, sans précédent au Québec, est survenu vers 17h15 au deuxième étage de l'École Polytechnique, située au 2500, boulevard Édouard-Montpetit, sur le campus de l'Université de Montréal.

Le tireur fou était âgé d'une vingtaine d'années, mesurait quelque 5 pieds et 8 pouces, était coiffé d'une casquette de baseball et portait un blouson et des jeans. Il a fait irruption dans une salle de cours. Il a tiré un coup de semonce et demandé aux garçons de se ranger d'un côté de la classe et aux filles de l'autre. Puis, il a dit aux gars de prendre la porte.

«Au début, on pensait que c'était une farce plate de fin d'année. Mais quand le gars a tiré au plafond, on s'est rendu compte qu'il en était tout autrement», a raconté M. Yvon Bouchard, qui donnait son cours de génie mécanique au moment où le tireur est entré dans la classe.

- «Vous êtes des filles. Vous allez devenir ingénieurs. J'haïs les féministes», a-t-il crié.

- «Mais non, mais non», a rétorqué une étudiante, en essayant de le raisonner. C'est alors que le fou a tiré sur la quinzaine d'étudiantes présentes dans la salle.

La fille d'un policier

Le directeur du service des communications de la police de la Communauté urbaine de Montréal, M. Pierre Leclair, qui s'était déplacé pour informer les médias, a trouvé sa fille morte en arrivant sur les lieux, hier soir. Elle était au nombre des victimes. C'est également lui qui aurait trouvé le corps du meurtrier.

«En 25 ans de service, je n'ai jamais vu pareille tuerie sans raison», a déclaré le directeur de poste 13, M. Claude Saint-Laurent.

Dans les corridors et à la cafétéria de l'école de six étages, fréquenté par 5000 étudiants, la panique s'est emparée de tout le monde. «J'ai entendu des coups de feu. Je suis descendue au troisième étage. M. Biron qui donnait un cours est arrivé au salon des profs, très nerveux. Il m'a dit viens. Je suis sortie et j'ai vu deux étudiantes et un étudiant qui gisaient par terre. Le gars (le meurtrier) s'était tiré une balle dans le visage», a confié Denise Garneau, attachée administrative à l'association des professeurs.

Au bord de la crise de nerfs et tremblant de tout son corps, un étudiant de Polytechnique a ajouté: «Je marchais dans le couloir au deuxième étage et j'ai vu un gars sortir. Il a tiré un coup de feu. Deux femmes à côté de moi sont tombées. Une balle est arrivée à un centimètre des mes pieds et je suis parti courir.»

Un homme moustachu qui claudiquait a été arrêté, vers 18h, avant d'être relâché quelques heures plus tard. En le voyant, menottes aux poignets, tout le monde s'est exclamé: «Eh! c'est le prof de physique II». Pendant un moment, la police a cru que deux complices accompagnaient le tireur fou. Cette information a toutefois été démentie un peu plus tard en soirée.

Dans toute la confusion qui régnait sur les lieux, une mère est venue chercher son fils. Elle savait son garçon sain et sauf; il l'avait appelée pour l'informer qu'il n'avait rien mais que sa copine gisait par terre sans pouvoir en dire davantage.

Des taches de sang maculaient le sol un peu partout sur les étages et dans les escaliers conduisant aux sorties. La scène était d'une tristesse infinie. Plusieurs étudiants ont eu la vie sauve parce qu'ils ont feint d'être morts en apercevant le tueur.

Jean-Marc Barbera, 22 ans, se trouvait à la cafétéria quand il a entendu le gérant des cuisines ordonner à son personnel de quitter les lieux. «On se demandait ce qui arrivait. Tout le monde est sorti. On a vu un gars armé qui se dirigeait vers le fond de la salle. Au deuxième étage, il y avait un gros type qui gisait dans une mare de sang, près des photocopieuses. Une fille suppliait: "Aidez-moi, aidez-moi". Mais les gens étaient terrifiés. Personne n'osait bouger.»

L'étudiant de quatrième année s'est alors réfugié dans un local au sixième étage avec sept autres, en attendant les directives de la police. Vers 18h15, un agent est venu les trouver pour leur demander de se rendre au pavillon principal, où régnait la panique la plus totale. «Tout le monde voulait téléphoner en même temps, il n'y avait plus une seule ligne téléphonique de libre», a-t-il raconté encore sous le choc.

La police a été informée du drame vers 17h30. L'escouade technique a été appelée en renfort sur les lieux une trentaine de minutes plus tard. Et tous les policiers - une quarantaine en tout - des sections vols qualifiés et homicides de la police de la CUM se sont rendus sur place pour prêter main forte à leurs collègues.

Les camions de la morgue sont arrivés vers 23h et les corps des victimes seront transportés au laboratoire de médecine légale au cours de la nuit.

Mme Thérésa Sorour, MM Paul Dionne et Jean Grenier agissent comme coroners.

Par ailleurs, le président de l'Association des étudiants de Polytechnique, Alain Perrault, a demandé le report des examens de session au mois de janvier.

Condoléances

En apprenant la nouvelle, le premier ministre Brian Mulroney a fait parvenir un télégramme au président de l'École polytechnique, qui fait partie de la délégation montréalaise présentement à Lyon, en France. M. Mulroney a tenu à exprimer au maire Doré et aux membres des familles éprouvées ses condoléances et celles de ses compatriotes canadiens.

De son côté, le maire Jean Doré, qui est à la tête de la délégation à Lyon, a exprimé ses sympathies.

Après une minute de recueillement, l'Assemblée nationale a suspendu ses travaux et ajourné sa séance à ce matin, tout comme le conseil municipal de Montréal.

Pour sa part, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, a déploré la tuerie, condamnant ce geste «aussi cruel et inhumain». Par la voie d'un communiqué, M. Bourassa a adressé «un message de profonde compassion aux familles des victimes», affirmant partager «la douleur de ceux et celles qui ont survécu à cette terrible tragédie».

La Fédération des associations étudiantes du campus de l'Université de Montréal ainsi que le journal étudiant (Continuum) et la radio étudiante (CISM) ont offert hier soir leurs sincères condoléances. La fédération a demandé que l'administration de l'UdM décrète une journée de deuil.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer