La fille d'à côté

Charlie* n'avait pas été battue. Elle n'avait pas subi de sévices dans son... (Photo archives La Presse)

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Montréal, capitale du sexe
Montréal, capitale du sexe

L'industrie du sexe génère des millions de dollars à Montréal. Elle profite aux motards et aux gangs de rue, mais rarement aux femmes. Incursion dans le monde de la prostitution. »

Isabelle Hachey

Charlie* n'avait pas été battue. Elle n'avait pas subi de sévices dans son enfance. Elle ne provenait pas d'un milieu défavorisé. C'était une fille ordinaire qui voulait se payer un voyage. Une amie l'avait fait : après trois mois de massages érotiques, elle s'était envolée pour l'Inde.

Charlie s'est dit : pourquoi pas moi ?

C'était le début d'une descente aux enfers qui allait durer 10 ans. Dix longues années dans l'industrie du sexe de Montréal. « J'étais une petite fille à maman, et je me suis fait embarquer. Je n'aurais jamais pensé me faire prendre. C'est comme une toile d'araignée qui t'enserre. J'étais prise là-dedans. »

Bientôt, Charlie a été entraînée dans un tourbillon de drogue et de violence. Bientôt, on lui a présenté des « Noirs », qui ont tout de suite vu son potentiel. Charlie était belle, donc payante. Pour remplir leurs poches à eux, elle a tout fait : d'escorte de luxe dans de chics hôtels de Los Angeles à danseuse dans des bars miteux de province, où tout est permis.

Comme Charlie, de plus en plus de « filles d'à côté » se lancent dans l'industrie du sexe - et s'y brûlent, s'inquiète le sergent détective Dominic Monchamp, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

« Ce qui a changé, c'est que les victimes ne sont plus nécessairement issues de familles brisées, dit-il. Ce sont des filles qui avaient un travail, une éducation, des parents présents. Des filles qui, au fond, n'auraient pas dû se retrouver là. »

L'industrie du sexe à Montréal est si large et accessible, elle a été tellement banalisée, que les filles ne mesurent plus les risques associés à ce milieu pourtant hautement dangereux, dit M. Monchamp. « Être danseuse, c'est devenu attrayant pour certaines filles. C'est en fréquentant le milieu qu'elles deviennent des victimes. »

Mais déjà, il est trop tard.

Comme une secte

Les gangs de rue continuent bien sûr à cibler les plus vulnérables ; des filles qui ont eu une enfance difficile, qui souffrent de carences affectives et qui, souvent, ont été agressées par des proches.

Les proxénètes n'ont aucun mal à séduire ces adolescentes en mal d'amour. Ils les recrutent très jeunes, autour de 13 ans, à l'école, au centre jeunesse, à la station de métro.

Rapidement, ils les soumettent à un « gang bang » initiatique : un viol collectif pour faire partie du gang.

« Nous avons hébergé une fille de 13 ans qui écoutait parler les plus vieilles et qui pensait qu'un gang bang, c'était un rite de passage normal à l'adolescence, raconte Lynn Dion, du centre jeunesse Batshaw. Elle voulait son gang bang pour être acceptée. Elle l'a eu. Quand elle est revenue, nous l'avons ramassée à la petite cuillère ! Dix gars lui étaient passés dessus. Ils l'avaient brûlée, lui avaient inséré des objets... Dans sa tête, elle l'avait cherché, alors elle avait eu ce qu'elle méritait. »

Dans la culture des gangs de rue, la sexualité est omniprésente et sans limites, explique Pascale Philibert, du centre jeunesse de la Montérégie. « Les adolescentes doivent coucher avec tous les gars du gang. On leur dit que ce n'est pas grave, que c'est juste du sexe. Après les avoir bien désensibilisées, on les pousse à se prostituer. Le chum va dire : "Je n'arrête pas de te gâter et je n'ai plus une cenne." La fille va s'offrir, pour dépanner. »

Alors, l'engrenage s'enclenche. Les filles « dépannent » de plus en plus souvent. Dans les bars de danseuses, les agences d'escortes, les salons de massage, les peep shows. Douze heures par jour, six jours sur sept. En rapportant tout l'argent à leurs « chums ».

Elles ne se plaignent pas. Elles n'ont même pas conscience d'être exploitées. « C'est exactement comme une programmation sectaire, dit Mme Philibert. Plus elles sont dans ce milieu-là, plus elles vont adopter le même discours. Cela devient de la folie où, parce que le gars lui paie ses ongles et ses coiffures, la fille finit par croire qu'elle a une dette envers lui, alors qu'elle lui rapporte 1000 $ par soir ! »

L'esclavage moderne

Quand la fille ne veut plus, n'en peut plus, les flatteries se transforment en menaces. Les cadeaux font place aux coups. La peur s'installe. L'exploitation devient de la traite humaine.

Noémie* venait tout juste d'avoir 18 ans quand elle a rencontré Juan Pablo Urizar dans un bar de Longueuil. C'était en 2009. Le jeune homme roulait en Jaguar et la couvrait de cadeaux. C'était le paradis.

Au bout de trois semaines, il lui a suggéré de danser nue. Elle hésitait. Il lui a offert de la cocaïne pour l'aider à vaincre sa gêne. Elle a fini par se laisser convaincre. Et le paradis est devenu un enfer.

Urizar a pris le contrôle de la vie de Noémie. De toute sa vie. Il lui a fait abandonner ses études. Il lui a interdit de communiquer avec sa mère. Quand il sortait de l'appartement, il lui confisquait son cellulaire. Il avait tous les droits sur elle. Elle lui appartenait.

C'est d'ailleurs Urizar qui a choisi le nom de danseuse de Noémie. Il a même fait tatouer son propre nom sur le corps de la jeune femme pour que les clients du bar sachent bien qu'elle était à lui. Rien qu'à lui.

Quand Noémie ne rapportait pas assez d'argent à la maison, Urizar la battait et lui reprochait de ne pas savoir « faire la pute ».

Il était cruel et violent. Il forçait Noémie à prendre des douches glacées, la séquestrait des journées entières, la faisait dormir sur un matelas dégonflé. Il menaçait sans cesse de la tuer.

Un jour, il l'a battue si fort et si longtemps qu'à la fin, Noémie « voyait des étoiles ». Il a rempli un seau d'eau et le lui a lancé au visage. Quand elle est revenue à elle, il a recommencé à la frapper.

Juan Pablo Urizar a été condamné à six ans de prison, en 2010. Il s'agit de la toute première condamnation pour traite de personne au Québec depuis l'adoption d'une loi fédérale qui en a fait spécifiquement un crime, en 2005. Aujourd'hui, une trentaine de dossiers semblables occupent les tribunaux de la province.

Quand on pense traite de personne, on imagine souvent de pauvres étrangers entassés dans des conteneurs de cargo, ou encore des femmes slaves ou asiatiques forcées de se prostituer dans de sombres caves, chaînes aux pieds.

En réalité, 90 % des victimes de traite, au Québec, sont québécoises. Comme Noémie.

Quitter la secte

Charlie a eu du mal à s'en sortir. C'est son dernier proxénète qui lui a permis de le faire. « Sans lui, je serais probablement encore dans l'industrie. Ce gars-là m'a tellement humiliée, m'a tellement fait mal, que je suis partie. »

Elle a vécu quatre ans avec lui. Quatre longues années où elle devait lui rapporter tout son argent au bout de la nuit. Jamais moins de 500 $, sans quoi les choses tournaient mal.

« J'étais sa chose. Je n'avais plus d'estime de moi-même, alors tout ce qu'il faisait, je l'acceptais. Qu'il ait deux autres filles, je trouvais ça normal. Pour moi, c'était la normalité. »

Il l'a poussée hors d'une voiture en marche, lui a craché à la figure, lui a tiré les cheveux. Un jour, elle est tombée enceinte. Il l'a frappée à la tête, elle a basculé et s'est fracturé une côte.

Elle a fait une fausse couche. « Je n'étais plus capable. Mon corps et ma tête n'étaient plus capables. »

Charlie a déménagé hors de Montréal pour s'éloigner des gangs de rue. « J'avais un deuil à faire, un sevrage. Je me suis mise sur l'aide sociale. J'ai été 10 ans là-dedans, qu'aurais-je pu faire comme travail ? Je pensais que j'étais un gros zéro dans la vie. » Il y a eu des rechutes. Plusieurs fois, elle est retournée danser.

Les femmes s'y prennent souvent à plusieurs reprises avant de réussir à s'extraire de l'industrie du sexe. Pascale Philibert parle de déprogrammation. « On lui a répété qu'elle était une pute, une bitch, qu'elle n'était rien que bonne à cela. Elle a fini par y croire. Pour elle, ce proxénète, c'est sa famille. C'est long, il faut y aller doucement.  »

Charlie a eu des pensées suicidaires. Des psychiatres lui ont prescrit toutes sortes de pilules, en vain. « Je me sentais salie, c'est comme si le monde entier m'avait passé sur le corps. Comme si tous les hommes m'avaient pilé dessus, usée jusqu'à la corde. »

Ses anciens proxénètes exploitent sans doute d'autres filles aujourd'hui. Mais Charlie n'a ni la force ni le courage de les dénoncer. « J'ai surtout envie de reprendre le pouvoir sur ma vie. De dire : j'ai le droit. J'ai le droit d'être une femme, d'exister sans être jugée. »

Elle a trouvé un job de vendeuse et rêve de devenir intervenante.

Elle a perdu le goût du voyage.

*Les noms ont été changés.

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