Adolescents ou chamans?

En 2012, des paléontologues américains ont annoncé qu'une... (Photo fournie par PNAS, NYU)

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En 2012, des paléontologues américains ont annoncé qu'une analyse des débris voisins d'une gravure représentant une vulve dans l'abri Castanet, dans la vallée de la Vézère en Dordogne, montrait qu'elle avait été faite voilà 37 000 ans. Cela en faisait le site d'art rupestre le plus ancien à avoir été daté de manière chimique.

Photo fournie par PNAS, NYU

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En 2006, un paléozoologue de l'Alaska jette un pavé dans la mare dans le petit monde de l'art rupestre. Dale Guthrie, dans son livre The Nature of Paleolithic Art, affirme que les peintures préhistoriques sont pour la plupart l'oeuvre d'adolescents, les assimilant à ces graffitis souvent obscènes que nos ados dessinent en cachette sous les ponts et dans les tunnels de métro.

Sa thèse fait des vagues. Randall White, de l'Université de New York, une sommité, n'hésite pas à qualifier le livre d'« horrible ». Jean Clottes, directeur de la collection « Arts rupestres » aux éditions du Seuil, trouve l'idée intéressante, mais balaie du revers de la main l'idée que les peintures préhistoriques ne sont pas des expressions d'une très ancienne spiritualité. « C'est absurde », affirme en entrevue M. Clottes, qui a notamment dirigé La grotte Chauvet. L'art des origines. « Personne n'habitait aussi profondément dans les cavernes à cette époque. Il faut qu'ils y soient allés pour des motifs spirituels. »

En substance, Dale Guthrie affirme que les sociétés préhistoriques n'étaient pas tribales, et qu'il est donc abusif de plaquer la spiritualité tribale d'aujourd'hui aux peintures préhistoriques. « Jusqu'à il y a 12 000 ans, les groupes d'humains étaient de taille très réduite parce que le climat était trop rude et trop instable pour qu'il soit possible d'accumuler une réserve de nourriture. Chaque bande comptait une trentaine d'individus apparentés qui devaient chercher des femmes ailleurs pour se reproduire. C'étaient des gens qui passaient la journée dans le concret, dans l'attente qu'une proie se rapproche pour les hommes. Ils n'avaient pas de temps à consacrer à la spiritualité. »

M. Guthrie a fait son livre après avoir constaté que de nombreuses peintures préhistoriques montrent avec précision des particularités zoologiques, le bison qui hume l'urine de la femelle pour savoir si elle est en chaleur, ou la couleur des taches de sang laissées par un animal blessé pour déterminer s'il mourra bientôt. 

Le paléozoologue américain a aussi fait des mesures de certaines empreintes de mains dans les fresques rupestres pour conclure qu'il s'agissait souvent de mains d'adolescents. « On voit souvent de gros seins, des pénis, des vulves. Ce sont des oeuvres d'adolescents en rut, comme on en voit aujourd'hui sous les ponts, dans les tunnels, dans les bâtiments désaffectés que leur surplus d'énergie les pousse à explorer. Comme les adolescents préhistoriques pour les cavernes. » D'autres chercheurs ont avancé que les mains étaient l'oeuvre d'enfants de deux ou trois ans sur les épaules de leurs parents ou de leurs grands frères.

Expliquer l'art

Daniel Arsenault, spécialiste de l'art rupestre à l'UQAM, explique que dès le début, la spiritualité a été invoquée pour expliquer l'art préhistorique. « On a avancé la "magie sympathique" : on reproduisait l'animal qu'on voulait chasser pour capturer la proie par son esprit. Ou encore pour remercier son esprit de nous avoir donné sa chair. Mais on a vu qu'il y avait beaucoup d'animaux qui n'étaient pas chassés dans les peintures. D'autres, comme Jean Clottes, ont avancé qu'il s'agissait de chamanisme, d'un état de conscience altéré induit par la drogue ou par une pratique répétitive, par exemple le battement d'un tambour, qui provoque des visions. »

Il faut dire qu'une partie de l'art préhistorique connu est plus récent, et ne représente donc pas les conditions climatiques et sociologiques prévalant juste après la stabilisation du climat, il y a 12 000 ans. C'est le cas au Québec, où les peintures rupestres semblent très souvent représenter la spiritualité autochtone telle que nous la connaissons aujourd'hui grâce à la tradition orale, selon M. Arsenault.

Daniel Arsenault se fait toutefois plus conciliant que ses collègues. « Dans ce domaine comme dans d'autres, il existe des chapelles idéologiques et des clans. J'aime bien ce que fait Randall White, mais je ne suis pas prêt à jeter le bébé avec l'eau du bain, en ce qui concerne le travail de Guthrie, d'autant que Clottes semble avoir tout de même apprécié son livre. Je n'entrerai pas dans les détails, mais je considère que parfois, les animosités entre écoles de pensée teintent fortement le jugement sur ce que les pairs peuvent produire. J'aime donc mieux ne pas m'immiscer dans ce débat entre spécialistes du paléolithique, ce que je ne suis pas. »




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