Le ministre Pierre Laporte était sur écoute, révèle un livre

Claude Lavallée, policier à la Sûreté du Québec,... (Photo fournie par les Éditions de l'Homme)

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Claude Lavallée, policier à la Sûreté du Québec, lors d'une écoute électronique au tournant des années 70.

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Consultez notre dossier sur la crise d'Octobre, 40 ans après. »

André Noël
André Noël
La Presse

Dans les mois qui ont précédé la crise d'Octobre 1970, le conseiller du premier ministre Robert Bourassa allait régulièrement dans les locaux de la Sûreté du Québec pour écouter les enregistrements de conversations entre l'entourage du ministre Pierre Laporte et la mafia, révèle un ancien policier dans une autobiographie.

L'enlèvement de M. Laporte, alors ministre du Travail, a bien entendu mis un terme aux enquêtes policières sur ces relations mafieuses, indique Claude Lavallée, qui était alors spécialiste de l'écoute électronique à la SQ.

«Cet événement signifiait l'échec de notre patiente enquête sur la corruption de l'homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener - j'en étais convaincu - à l'inculpation du ministre du Travail», écrit M. Lavallée dans son livre Révélations d'un espion de la SQ (Éditions de l'Homme).

«En revêtant le rôle d'otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je. En effet, qui aurait le culot de le poursuivre en justice, après une telle épreuve? J'avais le sentiment que les ravisseurs venaient justement de nous ravir un «sujet» qui aurait mis au jour un grand scandale. Je ne pouvais évidemment pas savoir que cet enlèvement se conclurait par la mort tragique du ministre.»

En 1969, les agents de la SQ, de la GRC et de la police de Montréal avaient lancé le projet Vegas pour épier la mafia montréalaise, alors dirigée par Vic Cotroni et ses acolytes, dont Frank Dasti et Nicola Di Iorio. Claude Lavallée a installé tout l'équipement nécessaire pour placer des lignes sur écoute. Il ne s'attendait pas à ce que les bandes sonores soient écoutées par le bureau du premier ministre.

Les policiers ne comprenaient pas pourquoi certains établissements de la mafia semblaient intouchables. Ils tentaient de les faire fermer, pour toutes sortes d'infractions, mais ils n'y arrivaient pas. «Un jour, nous comprendrions pourquoi», écrit M. Lavallée.

«Dasti communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti libéral du Québec. À la fin de 1969, il s'était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte, député de Chambly, qui briguait la chefferie du parti... Le 16 avril (1970), soit quelques semaines avant les élections, on a obtenu la preuve que Pierre Laporte avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté.»

Le 29 avril, Robert Bourassa remporte les élections et nomme M. Laporte dans son cabinet. «Ce ne fut pas long avant que le conseiller personnel du premier ministre, Paul Desrochers, rende de fréquentes visites à Hervé Patenaude (inspecteur-chef de la SQ) pour écouter les bandes sonores du projet Vegas», révèle M. Lavallée.

Étouffer un scandale

«Sa présence au bureau me rendait un peu mal à l'aise. J'avais l'impression de travailler pour un parti politique et non pas pour le gouvernement. Par contre, Patenaude semblait éprouver une grande satisfaction à voir Québec venir à lui. Ce doit être lors de ces conciliabules qu'ils ont décidé de ne pas provoquer de scandale en incriminant le député Laporte.»

Peu après les élections, le Parti libéral tient un souper-bénéfice à l'hôtel Reine Élizabeth. M. Lavallée et ses collègues, qui se font passer pour des militants libéraux, notent la présence de Frank Cotroni. Le frère de Vic Cotroni est en compagnie de Jean-Jacques Côté. «Nous n'avons pas osé photographier ouvertement les malfrats. Nous nous demandions combien ils avaient versé dans la caisse électorale.»

Les policiers remarquèrent ensuite que Dasti communiquait souvent avec René Gagnon, un attaché politique de Pierre Laporte. Ils placèrent sa ligne sur écoute, dans un bureau du ministère du Travail. L'enlèvement de M. Laporte surprit autant Dasti que les membres du gouvernement.

«Dasti, manifestement inquiet et furieux contre le gouvernement, ne comprenait pas comment un ministre pouvait se faire enlever si facilement. Sept ans plus tard, l'écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités, mais fausse dans son ensemble. Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n'ignorait pas que le ministre corrompu faisait l'objet d'une enquête policière.»

Un micro dans le cercueil

Le livre de M. Lavallée, qui sera en librairie mercredi, fait quelques autres révélations:

- M. Lavallée a caché un micro dans le cercueil de Pierre Laporte. «Mon but était de recueillir toute information pouvant servir à retrouver les suspects. On avait déjà vu ça, un meurtrier qui venait rendre publiquement ses derniers hommages, ou cracher ses dernières insultes, devant le corps de sa victime.»

- Lorsque Paul Rose, le leader des ravisseurs, a été arrêté, il a été emmené au quartier général de la SQ. À la demande de ses patrons, M. Lavallée a enregistré illégalement l'entretien entre Rose et son avocat. Rose a alors confié que les ravisseurs avaient bel et bien tué M. Laporte (depuis la thèse de l'accident a pris de plus en plus d'ampleur).

- La crise d'Octobre avait créé un tel climat de paranoïa, à Ottawa, que la GRC a fait des démarches pour placer sur écoute Gérard Pelletier, alors secrétaire d'État dans le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau et associé au French Power. La GRC s'était adressée à la police de Montréal pour cette mission assez particulière. À son tour, la police s'était adressée à Claude Lavallée. «Qui est le suspect?» a demandé M. Lavallée en arrivant dans la maison de M. Pelletier, à Westmount. «Heu... Gérard Pelletier», lui a-t-on répondu. M. Lavallée a refusé de faire le travail. «Je ne sais pas si la GRC a fini par mettre sur écoute la ligne téléphonique du secrétaire d'État, mais je reste convaincu qu'il n'avait absolument pas le profil d'un terroriste!» écrit l'ancien policier.

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