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«Manifestant fantôme»: vivant et surpris

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Le gouvernement de Jean Charest a décidé d'augmenter les droits de scolarité de 1625 dollars en cinq ans, une hausse décriée par des dizaines de milliers d'étudiants. »

Tristan Péloquin
La Presse

«J'imagine que puisque je ne suis pas actif sur les réseaux sociaux, je ne pouvais exister que comme mort.»

Dans la librairie de Québec où nous le rencontrons, Sébastien Tranchard a la voix calme et posée. Depuis une semaine, Facebook et Twitter l'ont successivement déclaré mort, dans un grave coma ou grièvement blessé. Or il n'en est rien. Le mort-vivant se porte bien. «J'ai hâte que les rumeurs arrêtent. C'est important que la vérité sorte», dit-il.

Le 20 mai dernier, Sébastien Tranchard se trouvait au centre-ville de Montréal pour manifester contre la loi spéciale (78). Près du parc Émilie-Gamelin, les choses ont dérapé. L'escouade antiémeute s'est mise en position et les policiers à vélo ont envahi le trottoir où se trouvaient plusieurs manifestants. Un policier se serait alors servi de la roue avant de son vélo pour maîtriser un jeune homme. «J'étais excédé de voir ça, j'ai voulu m'approcher du jeune homme pour l'aider», se souvient-il.

C'est à ce moment qu'un autre policier à vélo s'est interposé. «Il m'a demandé de reculer, j'ai refusé. Quand il a approché sa roue de vélo vers moi, je l'ai repoussée. C'est tout ce dont je me souviens. Après, j'ai eu un blackout. J'ai repris connaissance seulement dans l'ambulance», raconte Sébastien Tranchard, un enseignant suppléant, physicien de formation, qui habite la Gaspésie.

YouTube

Sur YouTube, plusieurs images filmées par des téléphones cellulaires permettent de reconstituer une partie de la scène. Une des vidéos montre qu'un policier arrivant au pas de course le plaque par derrière. L'homme de 42 ans s'effondre au sol, inconscient. Une photo publiée sur LaPresse.ca dans les heures qui suivent le montre inanimé sur un brancard d'Urgences-santé, la bouche et l'arcade sourcilière ensanglantées, en compagnie de deux ambulanciers qui lui installent une minerve.

Dans les jours qui suivent, Facebook et Twitter s'emballent. Dimanche, sur Twitter, des dizaines de personnes relaient une information selon laquelle le «manifestant inconnu» est mort. Le site VeriteJustice.com publie un avis de recherche sous le titre «911: policier criminel recherché». «Il aurait subi un grave traumatisme crânien, possiblement des dommages permanents au cerveau, et aurait eu la moelle épinière sectionnée au niveau des vertèbres», lit-on dans le texte, qui a été repris par des centaines d'internautes sur Facebook et Twitter.

Dès lors, le compte Twitter du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est submergé de tweets de gens qui réclament la vérité. Le SPVM répond: «FAUSSE rumeur concernant 1 homme blessé grave durant opération policière. Enquêteurs ont confirmé son congé de l'hôpital.»

La réponse du SPVM ne satisfait pas les internautes. Plusieurs, dont le chanteur Dan Bigras, qui compte près de 20 000 abonnés, relancent à maintes reprises le compte Twitter du Service de police. «Et tout le monde vous croit sur parole? Qui tweet? Êtes-vous un gradé?», demande le chanteur, qui a aussi relayé une fausse information, dimanche vers 19 h, voulant que le blessé comateux venait d'être «débranché» à l'hôpital du Sacré-Coeur. Selon des sources policières, sur le terrain, plusieurs manifestants se sont montrés particulièrement agressifs lorsque cette rumeur s'est mise à circuler.

Même folie sur Facebook

Sur Facebook, c'est la même folie. Un texte, diffusé entre autres par la comédienne Charlotte Laurier (près de 5000 amis), affirme que le manifestant est mort «dû aux coups et blessures générés par la police» (sic).

Pour calmer le jeu, la police a même dû faire des vérifications, au cours des derniers jours, auprès des morgues pour voir si l'homme était mort.

Les médias ont alors entrepris de trouver le blessé, dont l'identité est demeurée inconnue jusqu'à lundi.

La Presse a dépêché une équipe à La Martre, en Gaspésie, à 10 heures de route de Montréal, où Sébastien Tranchard habite. Ses voisins et amis l'ont décrit comme un homme réfléchi et rationnel. «Ce n'est vraiment pas le genre de gars à vouloir se battre avec la police», dit son ami Alexis. Grâce à ce dernier, nous avons pu joindre Sébastien Tranchard par téléphone, chez des amis à Québec où il se trouve pour quelques jours.

«J'ai eu mal à la tête pendant deux ou trois jours, mais je vais bien», dit-il. Mis à part une petite cicatrice à l'arcade sourcilière, il n'a aucune séquelle physique visible. «J'ai passé des scans et des radios à l'Hôpital général de Montréal, où on m'a soigné pour mes coupures.»

Après son congé de l'hôpital, Sébastien Tranchard s'est rendu chez des amis à Québec pour quelques jours. «Je ne suis pas sur Facebook et sur Twitter. Ce n'est qu'hier que des amis m'ont montré toute l'histoire qui circule à mon sujet. On dirait que tout le monde y est allé de sa petite interprétation. Le résultat est surprenant», reconnaît-il.

Croyez-vous que les internautes se cherchaient un martyr? «J'ai eu cette impression», se contente de répondre Sébastien Tranchard.

«Quand j'ai pris connaissance de ce qui se disait à mon sujet, quand j'ai vu l'ampleur de la réaction, j'ai été surpris. J'aurais voulu répliquer sur les réseaux sociaux, mais comment? Combien de fois aurait-il fallu que je précise que je suis bien en vie?»

Sébastien Tranchard a aussi songé à faire une sortie médiatique pour dénoncer le travail des policiers. «Mais je n'aurais rien appris aux gens en faisant cela», dit-il.

«Malgré l'ampleur qu'a prise cette affaire sur les réseaux, il ne faut pas la mettre dans la case "événement isolé" pour autant. La raison de tout cet emballement, c'est la rancoeur qu'ont les manifestants contre les policiers. Les gens sont en colère, légitimement», croit-il.

- Avec Martin Leblanc

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