Couture-Rouleau voulait «abattre» un autre soldat

Martin Couture-Rouleau n'avait pas l'intention de se rendre... (Photo: Patrick Sanfaçon, La Presse)

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Martin Couture-Rouleau n'avait pas l'intention de se rendre après avoir percuté volontairement un soldat, l'automne dernier à Saint-Jean-sur-Richelieu. Le djihadiste avait annoncé ses intentions dans un appel au 911, alors qu'il fuyait la police, racontent les journalistes Vincent Larouche et Fabrice de Pierrebourg, dans Djihad.ca.

Photo: Patrick Sanfaçon, La Presse

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Martin Couture-Rouleau n'avait pas l'intention de se rendre après avoir heurté mortellement l'adjudant Patrice Vincent avec son véhicule. Il avait un plan bien défini : tuer un autre soldat.

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Martin Couture-Rouleau

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Muni de trois couteaux, dont un imposant poignard à la lame dentelée, le jeune djihadiste fraîchement converti possédait tout l'arsenal nécessaire pour décapiter ses victimes. Ces nouveaux détails exclusifs de l'attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu d'octobre dernier sont dévoilés dans le livre Djihad.ca, de Fabrice de Pierrebourg, ex-journaliste de La Presse et Vincent Larouche, de La Presse.

Alors qu'il était poursuivi par les policiers, celui qui se faisait appeler « Ahmad le converti » a curieusement appelé le 911. « C'est Martin... Je viens de frapper un soldat ! », a-t-il dit d'emblée au répartiteur. Lors de la brève conversation, il a expliqué que son geste était un « avertissement » au Canada et a réclamé que l'armée canadienne « débarque de la Coalition » internationale luttant contre le groupe État islamique. 

« Je ne me rendrai pas. Je vais croiser un autre soldat et l'abattre. », a dit Martin Couture-Rouleau, avant de mettre fin à l'appel.

Peu de temps après, en sortant de son véhicule accidenté, il a levé les bras en l'air, mais a surpris les policiers en les chargeant avec son poignard. « Il a un couteau... il a un couteau », a crié l'un d'eux. Une vingtaine de coups de feu ont alors été tirés. Martin Couture-Rouleau a finalement été abattu sans avoir concrétisé son plan.

Dans un récit parfois haletant, les auteurs de Djihad.ca plongent les lecteurs dans la troublante toile djihadiste montréalaise où d'influents prêcheurs sont actifs sur les réseaux sociaux et des dizaines de jeunes convertis rêvent de la Syrie. Pour mettre la table sur ces nouvelles formes de terrorisme intérieur, les auteurs reviennent sur la radicalisation des loups solitaires djihadistes Michael Zehaf-Bibeau, auteur de l'attentat d'Ottawa, et Martin Couture-Rouleau.

« Depuis des années, les théoriciens du djihad, de l'État islamique ou d'Al-Qaïda prônent sur les réseaux sociaux des gestes comme en ont commis Rouleau et Bibeau. Ils ont compris que finalement, ce n'était pas le nombre de morts qui est important, c'est le geste en lui-même. L'impact de Rouleau et de Bibeau a été énorme au Canada », explique Fabrice de Pierrebourg.

Un prédicateur influent

Les auteurs expliquent notamment dans Djihad.ca : Loups solitaires, cellules dormantes et combattants que les deux hommes étaient des adeptes du prédicateur radical britannique Anjem Choudary. Ce dernier était également suivi avec assiduité par les auteurs du massacre d'un soldat décapité en pleine rue à Londres, en mai 2013, dans un modus operandi rappelant étrangement celui de Martin Couture-Rouleau.

Le jeune père de famille avait d'ailleurs failli quitter le pays pour se rendre au Pakistan au début de l'année 2014, encouragé par un homme rencontré sur l'internet. Son but : grossir les rangs d'un redoutable groupe taliban pakistanais, notamment responsable de l'attentat contre la jeune Malala, maintenant Prix Nobel de la paix. Mais les idées de grandeur de l'aspirant moudjahid sont tombées à l'eau lorsque son vol a été annulé par une tempête de neige.

Mises au courant de la radicalisation du jeune Québécois en avril 2014, les autorités ont bloqué le remboursement de son billet par la compagnie aérienne pour l'empêcher de s'envoler au Pakistan, apprend-on dans le livre pour la première fois. Toutefois, les agents de la GRC ont baissé la garde après avoir été rassurés par le comportement de Couture-Rouleau lors d'une rencontre avec celui-ci. 

Un coup dur pour la GRC, puisque quelques jours plus tard, le djihadiste passait aux actes. « Ce qui est très troublant dans l'histoire de Rouleau, c'est qu'il avait été détecté. Il y avait eu de la vigilance et son cas avait été signalé aux policiers. Il a été rencontré et empêché de partir à l'étranger. [...] C'est symptomatique de la complexité de ces enquêtes-là, ça montre que les policiers en ont plein les bras, que leur travail est très ingrat. Le droit à l'erreur est nul », soutient Fabrice de Pierrebourg.

Une frontière perméable

Pour comprendre comment des dizaines de Canadiens ont réussi à rejoindre l'EI, dont certains jeunes du collège de Maisonneuve, le journaliste d'expérience s'est rendu à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Il a constaté sur place qu'il était « extrêmement facile » de passer la frontière, véritable porte d'entrée des djihadistes occidentaux. « On s'est fait proposer tout à fait ouvertement de passer de l'autre côté. Ça ne nous aurait vraiment pas coûté cher. » 

Même si la présence militaire turque a augmenté, le journaliste d'enquête a observé de nombreux postes d'observation vides à la frontière. « À la campagne, il y a des éleveurs qui mettent plus de barbelés pour empêcher leurs vaches de s'enfuir ! »

Des extraits du livre Djihad.ca

Il compose le 911. Le répartiteur décroche.

- C'est Martin... Je viens de frapper un soldat!

La conversation s'engage entre les deux hommes. Rouleau parle sur un ton posé. Il dit que son geste est un «avertissement» au Canada qui vient de se lancer dans la bataille contre l'État islamique. Jamais il ne fera référence à Allah, contrairement à ce qui a été mentionné par la suite dans les médias.

- Je leur demande de débarquer de la Coalition, ajoute-t-il.

- Pourquoi tu ne te rends pas, Martin? lui demande l'employé du 911.

- Je ne me rendrai pas, réplique Rouleau, je vais croiser un autre soldat et l'abattre.

***

Une policière s'approche avec précaution de l'auto et fracasse une vitre.

- Sortez de votre auto! Sortez de votre auto! crie-t-elle à Rouleau.

«Ahmad le converti» est sonné par l'accident, mais il ne s'avoue pas vaincu. Il s'extrait du véhicule en levant les bras en l'air pour simuler sa reddition, puis, dans un ultime geste de bravade, il charge la policière son poignard à la main.

- Il a un couteau... il a un couteau, crie l'un d'eux. Il est 11h41. Une vingtaine de coups de feu claquent, Rouleau s'effondre, atteint à la tête et au corps devant l'objectif de la caméra du véhicule de police.

***

- Vous voulez traverser?

Cela fait à peine quelques minutes que nous nous trouvons dans une ruelle en gravier de Karkamis, municipalité turque frontalière avec la Syrie, que nous sommes abordés par deux jeunes hommes, dans la mi-vingtaine, l'air désinvolte, chacun avec un sandwich à la main. Leur offre est directe et sans ambiguïté. Le tarif, lui, est négociable. Il faut compter en général 20 livres turques (environ 10 dollars canadiens) pour les Syriens qui veulent retourner chez eux, plus cher - au minimum 30 dollars - pour les combattants étrangers. Le califat, de sinistre réputation, est à quelques dizaines de mètres de là [...].

***

À Karachi, le jeune ami de Rouleau croit avoir trouvé une explication rationnelle à son geste. Une attaque symbolique motivée politiquement, et non un coup de folie. «Si le Canada ne l'avait pas empêché de partir en Syrie, au Pakistan ou en Irak, tout ceci ne serait jamais arrivé, nous dira-t-il au cours d'un de nos nombreux échanges. C'était une réaction... Constatant qu'il ne pouvait rien faire pour les musulmans sur le terrain, il pouvait participer en revanche à la résistance sur le sol canadien. C'est pour ça qu'il s'en est pris aux soldats. Personne ne peut le comprendre.

***

- Give me all the money... All the money!

Le commerçant s'exécuta. Il commença à enfourner sa recette dans un sac. Pas assez vite au goût du jeune braqueur stressé qui manifesta de plus en plus d'agressivité.

- Plus vite, plus vite! criait-il à sa victime terrifiée. Le sac rempli, Ali décampa à toute vitesse. Dans un sursaut d'adrénaline, le commerçant le poursuivit sur une courte distance avec un tabouret dans la main avant de s'immobiliser. [...]

Ali s'enfuit avec près de 2200$, largement de quoi financer son rêve, celui de s'élancer vers le djihad, répondant ainsi à l'appel du tribun.

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