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Effondrement du viaduc de la Concorde: «Personne n'a reconnu sa responsabilité»

Il y a 10 ans, le 30 septembre... (Photo Bernard Brault, archives La Presse)

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Il y a 10 ans, le 30 septembre 2006, le viaduc de la Concorde, à Laval, s'effondrait de façon aussi inattendue que brutale, faisant cinq morts et six blessés.

Photo Bernard Brault, archives La Presse

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Sophie Allard
La Presse

Tous les jours, Gabriel Hamel emprunte le viaduc de la Concorde, à Laval. Il habite tout près. Au volant de sa voiture, il roule sur ce pont maudit qui lui a ravi ses parents, en contrebas, il y a déjà 10 ans. Chaque fois, il a une pensée pour eux, il ressent le vide de leur absence. Puis, il poursuit sa route.

Devenu orphelin à l'âge de 8 ans, Gabriel a vécu très durement la perte subite et inattendue de ses parents, Sylvie Beaudet et Jean-Pierre Hamel. Il était enfant unique. « J'étais très près de mes parents. On ne se séparait jamais, ils ne m'avaient jamais fait garder. Je dormais encore avec ma mère la nuit », confie le jeune homme de 18 ans, rencontré dans une pizzeria du quartier Duvernay.

Jamais, depuis le drame, Gabriel n'a voulu s'adresser aux médias. S'il a accepté de rencontrer La Presse cette semaine, c'est « pour qu'on se souvienne des personnes disparues dans cet effondrement ». Il vit mal avec l'impression qu'on a tenté de balayer la tragédie sous le tapis.

Le premier ministre Jean Charest a offert ses condoléances le lendemain. « C'était un appel froid, distant, comme s'il lisait un texte, sans émotion, raconte sa tante, Brigitte Beaudet. Il n'aurait pas dû appeler, ce n'était pas le moment. » « Mais jamais personne ne s'est excusé publiquement, personne n'a reconnu sa responsabilité », enchaîne Gabriel. Dix ans plus tard, il attend encore. Amer.

« POURQUOI LES DEUX ? »

Le 30 septembre 2006, au moment du drame, Gabriel participait à une activité de hockey-balle avec un copain. Ses parents devaient venir le chercher en après-midi, après avoir visité une tante malade. Ils n'en sont jamais revenus, ensevelis sous des tonnes de béton. Le garçon a attendu en vain, pleurant à chaudes larmes.

Nathalie Ouellette, une amie de la famille, l'a ramené chez elle, après avoir collé une note sur la porte du domicile familial : « Bonjour Sylvie et Jean-Pierre. J'ai Gabriel avec moi. Appelez-moi dès que vous arrivez. Nathalie. » Elle a appris la mort de ses amis en soirée. Sur le coup, on a préféré dire à Gabriel que ses parents étaient au restaurant et qu'ils rentreraient très tard.

Cette nuit-là, Gabriel a peu dormi. Il a vomi trois fois. « Je savais que ce n'était pas normal, je n'étais pas bien », dit-il. Le lendemain, on l'a conduit chez sa tante. Toute la famille était réunie au salon.

«Je garde une image bien précise de ce moment. J'étais content de voir tout le monde, mais j'ai rapidement vu l'émotion sur les visages.»

Gabriel Hamel

Quelque chose clochait. On lui a annoncé le pire. Il n'a pas pleuré. Il répétait : « Pourquoi les deux ? Pourquoi les deux ? » C'est tout ce qui sortait de sa bouche, se rappelle sa tante Brigitte Beaudet, qui l'a pris à sa charge après le drame.

La coupure a été brutale. « Tous les soirs, pendant un an, il pleurait dans son lit, raconte sa tante, les larmes aux yeux. C'était atroce. Chaque soir, tu entends ce petit bonhomme qui pleure, qui s'ennuie de ses parents. C'est dur, parce que tu ne peux rien faire. Ç'a été ma plus grande souffrance de le voir souffrir. » Soir après soir, elle l'a bordé jusqu'à ce qu'il sombre dans le sommeil.

Longtemps, Gabriel s'est senti coupable du décès de ses parents. « Avant de partir au hockey, ma mère insistait pour que je me dépêche. Moi, je prenais mon temps pour me brosser les dents, je niaisais. Au début, je m'en suis beaucoup voulu. Si j'avais écouté ma mère, on aurait pris la route plus tôt et tout cela ne serait pas arrivé. J'ai compris avec le temps et un bon suivi psychologique que ce n'était pas de ma faute. »

UNE VIE NORMALE... OU PRESQUE

Aujourd'hui, Gabriel dit avoir bien fait son deuil, sans séquelles. Oui, il lui arrive d'avoir des palpitations quand, dans un bouchon de circulation, il est coincé sous un viaduc. Oui, il ressent encore de la colère, sachant que l'effondrement aurait pu être évité et que personne n'a reconnu sa faute.

«Un inspecteur est passé une heure avant, il a ramassé un morceau de béton, mais il n'a pas pris la décision de fermer le pont. Ça m'a vraiment marqué, cette idée m'a suivi longtemps.»

Gabriel Hamel

Oui, la peur de l'abandon revient dès qu'il tisse des liens intimes. Mais il dit s'être forgé une carapace qui le protège des coups durs.

Aussi, il mène aujourd'hui une vie normale, entouré de sa tante, de son oncle et de son cousin, de 10 ans son aîné, qu'il considère comme un frère. La semaine dernière, il était d'ailleurs garçon d'honneur à son mariage. « On est une famille tissée serré. »

Le petit garçon au visage dévasté dont la photo a fait les manchettes en 2006 est devenu un grand jeune homme à la carrure athlétique, aux yeux bleus perçants et au sourire timide. Il a une copine, il étudie au cégep en gestion de commerces et prévoit étudier à l'université. Il aimerait devenir entrepreneur et fonder une famille. Il joue au football, au tennis, au golf. Il skie avec sa tante. Mais il ne joue plus au hockey-balle.

« Gabriel est très débrouillard, souligne Brigitte Beaudet. Quand il veut quelque chose, il est tenace. Il s'intéresse à tout le monde, il est sociable. Je pense qu'il a la personnalité de ses parents. On dit que, chez un enfant, tout se joue avant 6 ans. Ma soeur Sylvie était toujours de bonne humeur, elle était drôle, gaffeuse. Elle était vraiment chaleureuse, elle accueillait tout le monde. C'était du bon monde, du vrai monde. »

SE RECUEILLIR AU MAUSOLÉE

Sylvie et Jean-Pierre leur manquent particulièrement lors d'événements spéciaux. « J'aurais aimé que mes parents soient présents à ma graduation. À Noël, à ma fête, je pense toujours à eux. Quand je vois d'autres jeunes de mon âge en famille, j'ai un pincement au coeur. Ma tante s'occupe très bien de moi, mais le sentiment de perte reste là. »

Quand le vide se fait trop grand, Gabriel et sa tante vont se recueillir au mausolée. Rarement, ils y vont le 30 septembre. Et jamais ils n'organisent de cérémonies commémoratives. « On le souligne entre nous et on préfère aller au mausolée lors d'occasions plus festives, comme la fête des Mères ou l'anniversaire de Sylvie, souligne Mme Beaudet. La date de la tragédie évoque pour nous un très mauvais souvenir. » Un moment difficile à passer, chaque année.

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