Pierre Lavoie: l'empereur du cube

Pierre Lavoie... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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Pierre Lavoie

Photo Martin Tremblay, La Presse

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Katia Gagnon
La Presse

Son histoire relève de la pure tragédie grecque. Celle d'un simple ouvrier d'usine, brisé par la mort de deux enfants, emportés par une maladie mystérieuse. Grâce à un charisme fou, il se hisse à la tête d'un populaire - et lucratif - empire de la santé. Découvrez Pierre Lavoie, le père des cubes énergie, l'homme de fer, l'homme d'affaires, comme vous ne l'avez peut-être jamais vu.

Le fond du baril

1993

Pierre Lavoie et sa femme Lynne Routhier viennent de passer deux jours à l'hôpital avec leur fille Laurie, âgée de 9 mois. Le pédiatre est dans la chambre. En quelques phrases, il leur assène l'impensable. Leur fille est atteinte d'une maladie héréditaire mortelle. La fillette ne dépassera pas l'âge de 3 ans, dit le médecin. Elle peut mourir en l'espace de quelques heures.

N'importe quand.

Le médecin tourne les talons et les deux parents repartent à la maison avec cette petite bombe, qui peut exploser à tout moment. Lynne Routhier prévoyait reprendre le travail quelques semaines plus tard. C'est impossible : elle doit s'occuper de son enfant.

« Au même moment, raconte Pierre Lavoie en entrevue à La Presse, la compagnie forestière Abitibi Bowater décide de faire une restructuration et de mettre 92 employés dehors. Dont moi. Dans le même mois, on a appris que notre fille était atteinte de l'acidose lactique. Ma femme n'a plus de revenu. Et moi, je tombe sur le chômage à 320 $ par semaine. J'ai une maison neuve, une auto neuve, j'ai deux enfants, dont une qui prend du lait spécial parce qu'elle est malade. J'en ai vécu de la merde. Mais ça, ç'a été le plus difficile. »

Au cours de cette année 1993 le couple Lavoie-Routhier pense avoir touché le fond du baril. Mais il n'est pas au bout de ses malheurs.

Laurie survivra jusqu'à 4 ans. Au fil des mois, les parents se sont mis à penser que la petite avait défié les pronostics et serait l'une des rares survivantes de la maladie. La vie avait tranquillement repris son cours.

Pierre Lavoie, alors triathlonien, part donc s'entraîner en Arizona. Quand il débarque à l'hôtel, le téléphone sonne. C'est le pédiatre Charles Morin, qui lui annonce que sa fille est morte. Sans lui.

« La culpabilité que j'ai ressentie à ce moment-là... je la ressentirai toute ma vie », a dit Pierre Lavoie.

À la fin des années 80, les médecins ne comprenaient pas la raison de la mort de ces enfants. « On avait une série d'enfants décédés et on ne savait pas pourquoi, explique aujourd'hui le Dr Morin. Certaines familles ont vu trois de leurs enfants mourir. »

Les maladies orphelines

Plus tard, on saura que Lynne Routhier et Pierre Lavoie, originaires du Saguenay, un bassin fertile pour les maladies orphelines, étaient tous deux porteurs du gène défectueux. Le risque d'avoir un enfant atteint de la maladie était de 1 sur 4.

Comble de malchance, ils en auront deux.

Plus tard, en bonne partie grâce à Pierre Lavoie, on découvrira le gène qui cause l'acidose lactique. Deux toutes petites lettres inversées dans un chromosome qui causent un dysfonctionnement de la « centrale électrique » des cellules.

« L'enfant finit par être confronté à une demande énergétique à laquelle il ne peut pas répondre. Une infection, par exemple. Et là, tout s'enclenche », explique le pédiatre Charles Morin, qui a suivi les deux enfants de Pierre Lavoie. En peu de temps, c'est le black-out. Poumons, coeur, cerveau, tout arrête de fonctionner.

Avec les fonds recueillis par Lavoie, les chercheurs ont non seulement identifié le gène, mais ont également mis en place un test de dépistage que tous les couples du Saguenay peuvent passer avant d'avoir un enfant.

« Il a rencontré tous les chercheurs et il ne nous a jamais lâchés, raconte Daniel Gaudet, professeur au département de médecine de l'Université de Montréal. Grâce à lui, on a découvert le gène 10 ans plus tôt. » Charles Morin renchérit : « Son apport a été incroyable. Dès son arrivée, les fonds disponibles pour la recherche ont explosé. »

Par un bien curieux paradoxe, la maladie qui emportera Laurie et, plus tard, son petit frère Raphaël, se manifeste par une accumulation d'acide lactique dans le sang. Le même acide lactique qui donne de douloureuses raideurs musculaires aux sportifs et qui rend les épreuves extrêmes, comme celles que Pierre Lavoie a multipliées, si difficiles à traverser.

L'acide lactique, Pierre Lavoie le connaît intimement depuis bien longtemps. Depuis qu'il a commencé à jogger, « pour pouvoir suivre une belle fille qui courait dans [son] quartier ». Lynne Routhier, une jolie blonde, a toujours fait du sport. Lavoie, lui, a arrêté de bouger au secondaire. Il arrivait systématiquement dernier dans les courses - des sprints - que son prof faisait faire aux élèves. « Pierre, la course, ce n'est pas pour toi », a décrété le prof à la fin de l'année.

Le jeune Lavoie vit alors avec sa mère et ses trois frères et soeurs dans un HLM. En 1976, les enfants doivent quitter leur village natal de L'Anse-Saint-Jean après le divorce des parents. Ce départ marque Lavoie d'une trace indélébile. À 53 ans, il a encore les larmes aux yeux quand il l'évoque.

Il finit sa cinquième secondaire à La Baie, au Saguenay. À cette époque, non seulement est-il sédentaire, mais il commence à fumer. « Je voulais jouer au hockey, mais on n'avait pas les moyens de payer l'équipement et pas d'auto pour me déplacer. J'ai passé ma jeunesse dans les estrades à regarder les autres jouer. »

En commençant à courir derrière Lynne Routhier, au propre comme au figuré, Pierre Lavoie change sa vie. D'un petit jogging dans le quartier, il passe au triathlon, puis aux Ironman - 3,8 kilomètres de natation, 180 kilomètres de vélo et un marathon. Le sport deviendra le fondement de son existence, et surtout le principal outil d'une formidable résilience.

Pierre et Germain

2000

Raphaël, 20 mois, vient de mourir dans une chambre de l'hôpital Sainte-Justine. Les deux parents repartent - seuls - vers La Baie. Germain Thibault, réalisateur à Radio-Canada, reconduit, avec sa femme, les deux parents abattus jusqu'au stationnement.

« Dans leur petite fourgonnette verte, il y avait le siège de bébé, à l'arrière. Vide. Et là, ils sont partis pour La Baie. Tous les deux, sans enfant, pour quatre heures et demie », raconte Germain Thibault.

Pierre Lavoie et Lynne Routhier avaient passé tout l'hiver à Montréal, au chevet de leur enfant malade. Au fil de ces jours difficiles, Pierre Lavoie a développé une solide amitié avec Germain Thibault. Thibault, qui avait tourné un reportage sur lui quelques mois auparavant, était la seule personne que Lavoie connaissait à Montréal. En débarquant à Sainte-Justine, il l'a tout de suite appelé.

« Le décès de Raphaël nous a soudés pour la vie », résume Pierre Lavoie.

Ce lien entre deux hommes, tissé dans les larmes, scelle une alliance professionnelle indéfectible. Le réalisateur de Radio-Canada finit par quitter son poste et sa sécurité d'emploi bétonnée pour faire le grand plongeon avec Lavoie.

« Si Germain Thibault n'avait pas été là, jamais le Grand défi Pierre Lavoie ne serait rendu là où il est maintenant », soutient Laurier Tremblay, collaborateur bénévole de la première heure de Pierre Lavoie.

Difficile d'imaginer deux hommes plus différents que Lavoie et Thibault. Lavoie, avec sa dégaine d'acteur de cinéma, a un charme enveloppant auquel il est très difficile de résister. Thibault, le visage rond et le cheveu rare, peut être coupant et abrasif.

Pierre Lavoie est la façade souriante de l'organisation. Germain Thibault, lui, en est la fondation souterraine. « C'est Germain qui mène le show et Pierre l'accepte. Pierre n'est pas un administrateur », dit un ancien employé de l'organisme.

En moins de 20 ans, les deux hommes ont bâti un petit empire. En 1999, Pierre Lavoie fait son premier défi à vélo en traversant le Saguenay. Germain Thibault le suit en auto, avec un caméraman. Puis, les deux hommes lancent les cubes dans les écoles. En 2009, avec son Grand défi - 1000 km à vélo de Saguenay à Montréal -, la métropole découvre Pierre Lavoie.

En 2016, Pierre Lavoie, c'est bien plus que le Grand défi à vélo : avec Germain Thibault à ses côtés, il dirige deux organismes sans but lucratif et trois sociétés privées.

Go le Grand défi

Un organisme sans but lucratif qui organise neuf événements par an à la grandeur du Québec. L'événement phare est le Grand défi Pierre Lavoie (GDPL), le parcours à relais de 1000 km à vélo. D'autres événements se sont ajoutés au fil des ans : la Grande boucle, la Grande course, la Course de nuit... Le budget annuel de l'OSBL s'élève à 10 millions de dollars, dont 800 000 $ proviennent des différents ordres de gouvernement.

La Fondation du Grand défi Pierre Lavoie

La fondation finance la recherche sur les maladies orphelines et l'adoption de saines habitudes de vie chez les jeunes. La fondation a un budget de 800 000 $ par an. Ses fonds lui viennent de Go le grand défi.

Cube création

Une société privée à laquelle Go le grand défi sous-traite à Pierre Lavoie et Germain Thibault la gestion des événements et les activités de collecte de fonds depuis 2008. Dans le cadre de ce contrat de service, qui représente le salaire et les frais de déplacement des deux hommes, Cube création a reçu 400 000 $ par an jusqu'en 2014. Il y a deux ans, cette somme a été revue à la hausse par le conseil d'administration de Go le grand défi, mais un engagement de confidentialité, que nous avons signé pour consulter les états financiers détaillés de l'organisation, nous empêche d'en révéler la teneur. La société est propriétaire d'un condo évalué à 444 000 $ à Boucherville, acquis en 2012, où les deux hommes résident lorsqu'ils sont de passage à Montréal.

Grand défi entreprises

Une entreprise privée qui se rend dans les entreprises avec un motorisé pour dresser un bilan de santé des employés. Ceux-ci s'engagent ensuite dans des activités de remise en forme et repassent le bilan de santé. En trois mois, les employés perdent en moyenne quatre centimètres de tour de taille et les hypertendus voient leur pression diminuer. « Il y a 30 ans de recherche encapsulés dans cet autobus-là ! », s'exclame Jean-Pierre Després, de l'Institut de cardiologie et de pneumologie de Québec, associé au projet, aux côtés de la chercheuse Nathalie Alméras, aussi conjointe de Germain Thibault.

Depuis quatre ans, pas moins de 4000 employés sont passés par le motorisé. Coût : 295 $ à 400 $ par employé. Les revenus totaux de l'entreprise oscillent donc entre 1,2 et 1,6 million. Le motorisé, d'une valeur de 400 000 $, a entièrement été payé par Pfizer. Selon Germain Thibault, l'entreprise n'est pas rentable. « Si ça continue, on ferme. On a perdu 30 000 $ l'an dernier. »

Conférences Pierre Lavoie

Pierre Lavoie est le seul actionnaire de cette société privée, qui recueille l'argent versé lorsqu'il prononce ses fameuses conférences. Ses tarifs vont de 0 $ (dans les écoles primaires) à 4000 ou 5000 $ dans les entreprises privées.

Des excédents de 1 million

Le principal organisme sans but lucratif, Go le grand défi, affiche des excédents de plus de 1 million par année depuis quatre ans. En 2014, l'organisation avait 5,4 millions dans ses coffres. Normalement, un OSBL ne devrait pas faire de profits.

« Oui, on a des surplus. Mais on a des projets », affirme Pierre Lavoie.

Go le grand défi voudrait lancer six nouveaux projets dans un avenir proche. « Dans un monde idéal, revenus et dépenses s'équivalent, convient Marc Lapierre, comptable de profession et trésorier au C.A. Mais disons qu'on perd un gros commanditaire, cette somme peut fondre vite. Au C.A., on est très à l'aise avec ces surplus. »

Mais la structure hybride de l'organisation Lavoie, qui combine OSBL et sociétés privées, a mis bien des gens mal à l'aise au fil des ans. « C'est devenu une business, une vraie », dit une source, qui a travaillé à l'interne et fait part de ses préoccupations à l'organisation. Comme tous ceux qui nous ont fait part de leurs inquiétudes, cette personne a réclamé l'anonymat.

En clair, plusieurs disent craindre que l'argent transite par l'OSBL pour se retrouver, directement ou indirectement, dans les entreprises privées. « Il va où, l'argent ? On ne sait pas trop », résume la tête dirigeante d'un ancien commanditaire, qui a vainement réclamé d'avoir accès aux états financiers détaillés. « Ce qu'on nous donnait comme chiffres, ça tenait sur une page », dit-il.

Selon nos informations, la société Rio Tinto a demandé, en 2013, d'être représentée au conseil d'administration de l'organisme après avoir été alertée sur le manque de transparence des états financiers. Étienne Jacques, chef des opérations, métal primaire, pour l'Amérique du Nord, a été nommé au C.A. en 2014.

« On a déjà entendu certains commentaires, mais je n'ai jamais eu de grandes inquiétudes à ce sujet, dit M. Jacques en entrevue. C'est notre travail de nous assurer que toutes les sommes amassées soient utilisées à bon escient. »

À peu près à la même époque, le ministère de la Santé a eu des « doutes », nous indique une source de l'interne, sur les états financiers de l'organisation. Les états financiers complets ont été acheminés au service des finances, qui a finalement jugé que tout était casher. « Il n'y a aucune irrégularité comptable. Sur le plan moral, on peut trouver ça difficile à comprendre », poursuit notre source.

Germain Thibault et Pierre Lavoie réfutent avec force toutes les allégations de manque de transparence. « Les états financiers sont déposés au conseil d'administration, trois fois plutôt qu'une, ils sont vérifiés [par la firme Mallette] et étudiés autour de la table par des gens vraiment compétents. C'est la première fois que j'entends ça et je suis un peu surpris », dit Germain Thibault.

Les états financiers de Go le grand défi ne sont remis qu'aux deux ordres de gouvernement et à deux grands partenaires, précise Marc Philibert, président du conseil d'administration de Go le grand défi. Pourquoi ? « Parce qu'on le veuille ou non, on est en compétition avec d'autres OSBL, dit-il. Et c'est un organisme privé, malgré tout. »

Nous avons pu consulter les états financiers de 2015 dans les bureaux d'une firme juridique, en signant un engagement de confidentialité. La seule société liée à MM. Lavoie et Thibault qui reçoit des fonds substantiels de l'OSBL est Cube création. Mais pourquoi sous-traiter des activités à une entreprise privée ?

« Cette structure, c'est nous qui l'avons imposée à Pierre et Germain, dit Marc Philibert, parce qu'on voulait avoir une entité séparée qui rendait des services. » Le C.A. ne voulait pas avoir à départager, dans les heures ou les dépenses engagées par les deux hommes, la proportion qui revenait à l'OSBL. Ainsi, cette somme couvre, en totalité, les dépenses et les frais des deux hommes.

« On a le meilleur deal en ville », estime M. Philibert, qui souligne que les OSBL qui font affaire avec des firmes spécialisées dans la collecte de fonds y consacrent généralement de 7 à 10 % de leur budget. « Nous, on est en bas de cette fourchette. »

Nous avons demandé à Johanne Turbide, professeure à HEC Montréal et spécialiste de la gouvernance dans les OSBL, d'examiner avec nous les états financiers détaillés de l'organisation.

« Pourquoi les honoraires de gestion ne sont-ils pas payés par l'OSBL ? On nous dit que c'est parce que c'est trop compliqué. Je suis surprise d'une réponse comme celle-là. Il devrait y avoir un contrôle plus direct des dépenses des hauts dirigeants, comme c'est le cas partout », indique-t-elle.

D'autres OSBL ont adopté la même structure, souligne-t-elle. « C'est une pratique que l'on tolère. Est-ce qu'elle est discutable ? Peut-être. »

L'effet Lavoie

2007

Cette année-là, Pierre Lavoie recrute une dizaine de bénévoles de l'usine de la Consolidated Bathurst où il travaille sur une machine à papier. Deux ans plus tôt, sur l'insistance d'un écolier qui voulait rouler à vélo avec lui, il a créé l'ancêtre des cubes énergie. Maintenant, il veut aller plus loin. Il lance donc un défi à ses collègues : construire une scène, qu'on pourra démonter et chauffer, qui se déplacera dans les écoles du Québec pour inciter les écoliers à bouger.

Les 12 gars de la Consol recrutés par le comptable à la retraite Laurier Tremblay acceptent. Et Pierre Lavoie s'attaque alors à la tâche où il excelle le plus : convaincre.

À l'époque, Pierre Lavoie n'est pas très connu hors du Saguenay. Peu de gens connaissent son défi de vélo. Il est allé voir l'entreprise Chlorophylle, les fabricants de vélo Devinci et l'organisation du Canadien de Montréal. Il leur a parlé de sa scène mobile.

Et il les a convaincus.

Chlorophylle a conçu de toutes pièces un « manteau » pour habiller la scène. Des dizaines de panneaux de tissu, assemblés avec des fermetures éclair. On y installait 12 vélos stationnaires, gracieuseté de Devinci, couplés à des ordinateurs qui rendaient l'expérience ludique, dont le logiciel a été développé par le Canadien de Montréal.

« Les enfants arrivaient en short et ils faisaient du vélo ! À -30, en Abitibi ! », rigole Laurier Tremblay. L'anecdote illustre à merveille le formidable pouvoir de conviction de Pierre Lavoie.

Philippe Gagnon, ancien nageur paralympique, a été l'un des tout premiers employés du Grand défi Pierre Lavoie (GDPL). Il a vu de très près les effets du charisme de son patron. « C'est un René Lévesque, un Barack Obama. Sa capacité de convaincre est exceptionnelle. »

« On arrivait dans un village pour convaincre un maire de supporter le 1000 km. Le maire n'a rien à gagner, au contraire : il faut qu'il fasse travailler des fonctionnaires à minuit ! »

« Il parle de tout, des enfants, de la société... Et à la fin, il dit : «Bon, on va arriver chez vous à 3 h du matin. Êtes-vous prêts à nous accueillir ?» »

Même lorsqu'il n'était qu'un simple employé aux cuves chez Rio Tinto, Lavoie savait comment être convaincant. Jeanne Lavoie - aucun lien de parenté - , responsable des communications pour le géant de l'aluminium au Saguenay, l'a aidé à persuader Rio Tinto de lui donner un congé sans solde pour se consacrer à son oeuvre.

« Même le syndicat était contre sa libération, raconte Mme Lavoie. Je me suis battue. Je suis montée à Montréal avec lui. Je trouvais que sa cause était bonne. »

Depuis des années, Pierre Lavoie est l'un des conférenciers les plus populaires au Québec. Son allocution, dans laquelle il aborde sa jeunesse, la mort de ses enfants, pour déboucher sur les problèmes de santé publique du Québec, a subjugué les médecins omnipraticiens il y a trois ans.

« Tout le monde a été renversé par sa présentation. Après cinq minutes, on entendait une mouche voler. Tout le monde avait la gorge serrée », raconte le Dr Louis Godin, le président de la Fédération des médecins omnipraticiens (FMOQ).

Un an plus tard, quand Lavoie a rappelé Godin pour lui proposer des carnets d'ordonnances aux couleurs du GDPL, le président de la FMOQ a tout de suite dit oui. En échange d'une commandite dont on dit qu'elle frôle le million de dollars, les médecins peuvent donc prescrire des cubes énergie à leurs patients.

Louis Godin refuse de confirmer le niveau de la commandite. Mais pour lui, c'est une bonne affaire. « Peu de gens ont autant influencé la société, dit-il. Il a un effet contaminant extraordinaire. »

Le ministre de la Santé de l'époque, Yves Bolduc, lui aussi originaire de Saguenay, était tellement enthousiasmé par Lavoie qu'il avait demandé qu'on subventionne le Grand défi entreprises, une société privée créée par Lavoie.

« J'avais demandé à ce qu'on regarde ça », confirme Bolduc. C'est un ex-fonctionnaire, le ton catastrophé, qui nous a relaté l'épisode. « Il a fallu qu'on explique au ministre que le ministère de la Santé ne pouvait pas financer une entreprise privée ! »

L'effet Lavoie opère sur tout le monde. Sur les entreprises, qui sont de plus en plus nombreuses à commanditer des équipes pour le Grand défi, dont les fonds reviennent entièrement aux écoles. La Presse a d'ailleurs participé à deux reprises à l'événement.

Dans sa région natale, évidemment, où Lavoie a atteint la stature d'une véritable icône. « Au Saguenay, Pierre Lavoie, c'est un demi-dieu pour le monde », résume Denis Bouchard, éditeur du journal Le Quotidien.

Même dans les hautes sphères du Québec, rares sont ceux qui résistent à Pierre Lavoie, dit Laurier Tremblay. « Il appelle au bureau du premier ministre et dans l'heure qui suit, on le rappelle. J'en ai été témoin, et pas juste une fois. Les présidents de compagnie, c'est la même chose. Je n'ai jamais vu quelqu'un avoir un paquet de cartes d'affaires aussi volumineux. Personne ne peut lui dire non. »

Bon cop, Bad cop

2010

Un collaborateur de longue date sollicite une rencontre avec Pierre Lavoie. Il veut lui faire part de son très grand malaise. « Germain était très, très dur avec des jeunes qui sortaient de l'université, qui étaient là pour apprendre et qui étaient payés 40 heures mais en faisaient 90 », nous explique ce collaborateur.

Pierre Lavoie a écouté cette personne, comme plusieurs autres qui lui ont lancé, au fil des ans, le même message. Toujours, il a promis que son directeur général s'amenderait. Car dans le duo Lavoie-Thibault, Germain Thibault semble avoir adopté le rôle du bad cop.

Nous avons recueilli une demi-douzaine de témoignages d'anciens employés et de collaborateurs, qui ont tous quitté l'organisme. En bonne partie à cause de Germain Thibault.

Leurs témoignages allaient dans le même sens et ils employaient parfois les mêmes expressions : Thibault est un homme dur, qui peut traiter rudement son personnel. Toutes les personnes interviewées ont accepté de nous parler à la seule condition que nous protégions strictement leur anonymat, car elles craignaient de subir les représailles de l'organisation.

« Cette façon de traiter les employés... je n'étais pas capable d'accepter ça. J'en ai parlé à Pierre à plusieurs reprises, il m'a toujours dit que ça allait s'arranger. Ça ne s'est jamais arrangé. Pour moi, qui ne dit mot consent », explique une ancienne collaboratrice.

« Il y avait un manque de respect flagrant et Pierre a fait la sourde oreille », ajoute un premier ex-employé.

« Bien des gens qui étaient là n'y sont plus. Parce qu'on a tous été rebutés par Germain et ses façons de faire », poursuit cet employé. Une collègue de ce dernier nous a raconté l'avoir régulièrement vu au bord des larmes après des conversations avec Germain Thibault.

« Ce que j'ai subi était aux limites du harcèlement psychologique, raconte une seconde ex-employée. Si tu ne fais pas partie de sa clique, bonne chance, tu ne resteras pas longtemps. »

Les relations avec certains employés étaient « toxiques », poursuit cette personne. Des membres du personnel étaient régulièrement stigmatisés ou carrément ignorés par leur patron.

« Je suis partie amère. Il avait une façon de traiter les gens avec laquelle je n'étais pas à l'aise, dit une troisième ex-employée. C'était des commentaires insidieux... J'ai longtemps douté de mon travail après les commentaires et les critiques que j'ai reçus là-bas. »

En entrevue, Germain Thibault et Pierre Lavoie nient tout écart de conduite. Vous est-il déjà arrivé de manquer de respect envers vos employés ? « Jamais », nous répond Germain Thibault, ajoutant que ce que nous rapportons, « ça [le] flabbergaste ».

« Je ne suis pas rough, je suis exigeant. On travaille tous très fort et ce n'est pas tout le monde qui est fait pour travailler dans une organisation événementielle, plaide-t-il. Il y en a peut-être qui ont la couenne sensible. C'est sûr que je suis intense, c'est ma personnalité ! »

« Oui, il y a des gens qui sont partis. Mais ceux qui sont partis, ils ont eu de méchantes belles jobs ailleurs », ajoute Pierre Lavoie.

Les deux hommes soulignent que les personnes qui travaillent actuellement au sein de l'organisation y sont depuis plusieurs années et qu'elles bénéficient de conditions de travail enviables. L'organisation compte 25 employés permanents.

Avant la publication de notre article, la direction a rencontré les employés actuels pour les avertir des témoignages que nous comptions publier. Certains d'entre eux ont tenu à communiquer avec nous pour témoigner de leur vision de M. Thibault.

« Je vois plutôt le contraire : des jeunes qui prennent de l'expérience dans une organisation et qui deviennent très bons », affirme Anne Vigneault, directrice de la fondation et doyenne des employés.

« Je vois une gang heureuse. Pour rien au monde on ne voudrait travailler ailleurs. C'est une organisation inspirante », poursuit-elle.

Le taux de roulement de l'organisation est cependant élevé, admet Mme Vigneault. « Il y a des gens pour qui ce travail-là, ça ne convient pas à leur personnalité. » Elle-même travaille pour la fondation depuis 2010.

Marc Philibert, président du conseil d'administration, se dit lui aussi renversé par ces allégations. « Je suis surpris et troublé », dit M. Philibert. Aucune plainte n'a jamais été déposée au conseil d'administration. Les membres du C.A. ont toujours eu l'impression que l'équipe du GDPL était soudée et heureuse. « Ma fille a travaillé là un été et ç'a été une très belle expérience », dit le comptable Marc Lapierre, trésorier de l'OSBL.

Pourtant, plusieurs personnes qui travaillent dans le grand monde de la santé publique témoignent des manières rudes de Germain Thibault. Elles semblent d'ailleurs, avec le temps, avoir déteint sur Pierre Lavoie.

En 2011, les deux hommes se rendent à Québec pour rencontrer un haut fonctionnaire. « Ils ont débarqué dans le bureau du sous-ministre en le menaçant carrément. C'est toujours la même approche : nous on est gros, on parle au ministre, vous aurez pas le choix de nous aider », raconte une source du milieu.

Et les deux hommes considèrent avec hauteur les autres organismes voués aux saines habitudes de vie. « Ces deux gars-là, ils travaillent tout seuls, dit la nutritionniste Lyne Mongeau, qui a longtemps travaillé au ministère de la Santé. C'est pourtant important, la concertation. On veut que les messages se complètent ! »

Un jour, autour d'une table... de concertation, Pierre Lavoie a durement pris à partie la présidente, l'ancienne plongeuse Sylvie Bernier, ambassadrice de l'organisme Québec en forme. Plusieurs personnes nous ont relaté cette intervention.

« Il a commencé par dire que toute la réunion était une perte de temps. Puis il a dit : "Êtes-vous sûrs que vous avez la bonne présidente ? Moi, je peux faire le front page du Journal de Montréal n'importe quand !" », raconte l'une de nos sources. Jointe au téléphone, Mme Bernier a refusé de commenter ces informations.

La machine de guerre

2010

C'est la deuxième édition du Grand défi. Comme l'année précédente, Pierre Lavoie veut parcourir en entier les 1000 kilomètres qui séparent Saguenay de Montréal. Trois jours et deux nuits sans dormir, en mangeant la plupart du temps assis sur son vélo. Il n'a que 20 minutes de pause à chaque étape. À ses côtés, son garde du corps de vélo, l'ancien triathlonien Benoît Léveillé, le suit comme une ombre.

« La priorité, aux étapes, c'était la glace. On avait 10 minutes dans un bain de glace, et 2 minutes pour se rendre au départ. Il restait 8 minutes pour manger, se changer, raconte Léveillé. À un moment donné, Pierre m'a dit : "Parle-moi, sinon je vais m'endormir." »

Pierre Lavoie, résume Léveillé, est « une machine de guerre », dont l'endurance est phénoménale. « Il n'y a pas de douleur qui parvient à l'arrêter. »

Cet exemple hors du commun a poussé des milliers de Québécois à essayer l'exercice, estime Benoît Léveillé. Comme cette dame, qui a participé à l'une des éditions du Grand défi. « Elle n'était pas mince, pas en forme et pas confiante », raconte-t-il. Comme le font la quinzaine d'encadreurs du Grand défi, Léveillé est littéralement allé pousser la dame, pour lui permettre de terminer l'épreuve.

« À la fin, on a dépassé tout le peloton pour qu'elle finisse la course à côté de Pierre. Elle pleurait. Je suis sûr qu'elle pédale encore », raconte Benoît Léveillé.

Certains pédalent, d'autres courent, comme Amélie, Léanne, Sara et Juliette, 8 ans, qui ont participé, au début du mois, à une course à Mont-Saint-Hilaire. Pour eux, dit le professeur d'éducation physique Michel Gauthier, Pierre Lavoie a « une notoriété comparable à celle d'un joueur du Canadien ».

Pour ces enfants, Pierre Lavoie, c'est surtout l'homme des cubes. Le cube d'énergie, qui équivaut à 15 minutes d'exercice, c'est la base de l'empire Lavoie, celui qui est né dans les écoles primaires. Près de 60 % des écoles québécoises sont inscrites à l'opération qui se déroule en mai. En moyenne, l'organisation calcule que les élèves font 16 heures d'exercice par semaine durant le mois des cubes.

Une frénésie éphémère?

Mais cette frénésie du cube est-elle éphémère ou mène-t-elle à un changement durable ? C'est la question qui déchire les organismes de santé publique depuis l'arrivée de Pierre Lavoie dans le décor. Deux philosophies s'affrontent : le marketing social qui met les gens en mouvement, tel qu'il est mis de l'avant par Lavoie, versus les changements de nature environnementale qui poussent les gens à bouger au quotidien, comme une piste cyclable ou de meilleurs menus dans les écoles, prônés par le ministère de la Santé et plusieurs autres organismes.

« Il y a une grande différence entre pédaler tous les jours pour aller à l'école et accumuler des minutes de cubes pour aller pédaler avec Pierre Lavoie », dit la nutritionniste Lyne Mongeau. « Faire 1000 kilomètres avec des vice-présidents et leurs bicyclettes en carbone... disons qu'on est assez loin des inégalités sociales et du vrai monde. »

Pierre Lavoie rejette ces critiques. « Un jour, un gars me montre sa photo, il dit : "Regarde, c'était moi il y a trois ans. J'ai perdu 70 livres. Ça a commencé avec mes enfants, avec les cubes" », raconte-t-il. L'organisation cherche d'ailleurs à évaluer son impact plus formellement au moyen d'une étude réalisée par le groupe de recherche CIRANO.

En attendant, la machine Pierre Lavoie continuera d'en mettre plein la vue aux Québécois. Du véhicube qui fait le tour des écoles aux applications pour tablette pour calculer la valeur nutritive des aliments, en passant par le bilan santé dans les entreprises et les carnets d'ordonnances pour les médecins, le cube est partout.

Des Français venus il y a deux ans voir les réalisations du Grand défi sont repartis émerveillés. Pour eux, l'organisation se résumait par une formule, raconte Germain Thibault. « C'est le Walt Disney des saines habitudes de vie. »

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