Nous avons sondé le Québec par l’entremise d’un appel à tous, il y a quelques semaines, nous voulions connaître vos « trésors cachés » : ces découvertes faites tout près de chez vous, au gré de vos marches quotidiennes. Cent pour cent des réponses nous sont parvenues de Montréalais qui profitent du confinement pour redécouvrir la métropole, une promenade à la fois.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Depuis qu’ils ont été invités à rester chez eux, de nombreux Montréalais ont marché et flâné dans leur quartier comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Que ce soit pour faire changement ou pour éviter les « attroupements », ils ont pris des virages dans des rues moins fréquentées et dans des ruelles un peu cachées, à leur plus grand ravissement.

On ne s’émerveille pas assez devant ce qui se trouve sous notre nez, croit Patrick Doucet, auteur et professeur de psychologie au cégep. « J’ai voyagé partout dans le monde, mais je ne connais pas ma ville », déclare le grand amateur de plongée sous-marine, qui a dû renoncer à un voyage à Tobago ce printemps.

Mais ces affirmations ne sont plus tout à fait vraies depuis qu’il a entrepris de montrer Montréal à sa « nièce d’adoption » de 7 ans, la fille d’une amie. « L’été dernier, je me promenais sur le boulevard Saint-Laurent et en regardant les murales, j’ai pensé que ce serait une forme d’art plutôt accessible pour une enfant. Si, en plus, on prenait des photos et qu’elle était dedans, ce serait encore plus convaincant pour elle ! »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Patrick Doucet et Sarah Dumouchel lors de l’une de leurs escapades artistiques quasi quotidiennes dans les rues de Montréal.

C’est ainsi que l’improbable tandem a commencé à sillonner rues et ruelles à la recherche d’art urbain. « La petite est devenue progressivement obsédée par ces trouvailles. »

Depuis le début de la crise, le rythme des promenades s’est accéléré, M. Doucet se rendant disponible tous les après-midi pour offrir un répit aux parents.

Je ne me suis jamais promené autant. Je ne suis pas certain que je ferais ça seul, mais avec la petite, ça me permet de découvrir Montréal.

Patrick Doucet

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jacinthe Demers aime beaucoup prendre des photos des découvertes qu’elle fait lors de ces promenades dans les ruelles de Montréal.

« Jusqu’à tout récemment, je n’étais même pas certain de savoir où se trouve le canal de Lachine », affirme celui qui est pourtant natif de Montréal.

« Ambiance européenne »

« J’aime marcher dans mon quartier depuis toujours, mais depuis la pandémie, j’y accorde plus de temps et à chaque commission que j’ai à faire dans les alentours, je prends un chemin différent, nous a écrit Jacinthe Demers, costumière dans le milieu du cinéma, en répondant à notre appel à tous. Je prends beaucoup de photos et je m’attarde aux détails des maisons. Après ces petites randonnées sans but précis, surprise par la beauté des endroits, je me sens toujours stimulée et comblée. »

C’est dans Rosemont que Jacinthe Demers fait ses plus belles découvertes. Elle a une prédilection pour les ruelles du Vieux-Rosemont, étroites, avec une forte densité de gens qui vivent sur leurs balcons, accrochent leurs vêtements sur les cordes à linge, verdissent leur cour, etc.

« Il y a une ambiance européenne, avec tous ces gens qui prennent l’apéro et mangent dehors. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jacinthe Demers explore plus que jamais les ruelles de Rosemont, depuis le début du confinement.

L’autre jour, dans une des ruelles, j’ai aperçu une dame qui avait installé une table pour donner des boutures de plantes qu’elle avait en trop. Il y avait un sentiment de communauté. C’était vraiment sympathique.

Jacinthe Demers

Alexandra St-Michel a aussi remarqué l’aspect convivial de bien des ruelles de Montréal. L’étudiante à la maîtrise en développement du tourisme à l’UQAM termine sa thèse sur le tourisme et les ruelles vertes. Depuis la mi-mars, cette résidante de Rosemont continue d’explorer son quartier. « Même si les gens y respectent les distances, les ruelles dégagent une impression de sociabilité réelle qui fait du bien, ces temps-ci. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Notre photographe François Roy s’est promené dans les ruelles du Vieux-Rosemont, à l’est de la 1re Avenue, entre les rues Holt et Dandurand.

On peut aussi s’attendre à ce que les ruelles et les parterres soient plus jolis que jamais. « Je n’ai jamais vu autant de gens mettre autant d’efforts à embellir leur espace de vie, à verdir leur devant de maison, à retourner de la terre qui n’avait pas été retournée depuis 10 ans ! Ça va faire une belle différence cet été », croit Alexandra St-Michel.

Au début du confinement, Lise Danis a voulu se promener le long du canal de Lachine. Elle n’était pas la seule ! Pour marcher à son aise sans croiser des centaines de flâneurs, la retraitée a décidé d’explorer la Petite-Bourgogne de fond en comble. « Il y a plein de parcs, des endroits commémoratifs, des maisons colorées, un beau jardin communautaire, des bouts de rue tout petits », décrit Mme Danis.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Lise Danis aime se promener dans la Petite-Bourgogne. Elle affectionne particulièrement le parc des Jazzmen.

On y avait détruit beaucoup de maisons pour construire l’autoroute Ville-Marie. Aujourd’hui, c’est comme un petit village.

Lise Danis

Mme Danis nous rappelle que c’est le quartier qu’a longtemps habité le romancier Réjean Ducharme, lui-même un grand promeneur de son vivant.

Le tour du bloc

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Ce sentier permet aux résidants du quartier de découvrir ou de redécouvrir l’histoire, la culture et la vie communautaire de la Petite-Bourgogne.

À Héritage Montréal, la « promenabilité » de la ville a toujours été une grande préoccupation. « La promenabilité, ça veut dire avoir des chemins accueillants qui nous permettent de passer à pied d’un quartier à l’autre. C’est des bancs publics qui ne donnent pas sur un compacteur à déchets. C’est toutes sortes de petits détails », explique Dinu Bumbaru, directeur des politiques de l’organisme.

Sentant ce regain d’intérêt — un brin forcé ! – des Montréalais pour leur ville, l’organisme a mis en ligne des « Tours du bloc », qui nous amènent à la découverte de secteurs riches en histoire, en culture et en architecture, entre autres.

> Regardez Le Tour du bloc

« La ville était un peu en hibernation, mais elle se réveille. Au début du confinement, les gens sortaient beaucoup pour faire du jogging. Mais la promenade, elle, est une expérience poétique aussi bien que d’éducation physique ! » De son côté, M. Bumbaru a découvert une foule de sentiers dans la ville, ces petits chemins « qui ont une dimension un peu transgressive ». Une ville n’est pas faite que de trottoirs, rappelle ce grand amoureux de la métropole.

M. Bumbaru aime aussi emprunter les ruelles, à l’occasion, parce qu’elles sont plus privées, silencieuses, même si elles sont du domaine public. « On entend les oiseaux, les bruits de maison. Ce sont des espaces intéressants et on voit comment beaucoup de ces ruelles ont été grandement transformées. »

Est-ce que Montréal pourrait profiter de la crise et de tous les défis qu’elle pose pour se redéfinir ? « On dirait que le moment n’est jamais bon pour avoir une réflexion de fond, pour proclamer l’esprit qu’on veut donner à la ville pour les générations futures. Mais se pourrait-il qu’il soit arrivé ? » Pour M. Bumbaru, une ville plus promenable arriverait sans doute au sommet de la liste des améliorations rêvées.

L’importance d’être touriste chez soi

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Le parc des Jazzmen, dans la Petite-Bourgogne, a été nommé en l’honneur des musiciens de jazz originaires de Montréal.

Tourisme Montréal, dont la mission première est bien évidemment d’attirer les visiteurs de l’extérieur, a décidé, pour un temps, de devenir l’agence de voyages des Montréalais. « Avant la pandémie, nous étions justement en train d’élaborer une stratégie pour rejoindre plus de Montréalais dans l’optique de devenir une “destination harmonieuse”, qui rapproche locaux et visiteurs », explique Manuela Goya, vice-présidente au développement de la destination et aux affaires publiques de Tourisme Montréal. « Il faut saisir l’occasion de ces grands chocs, poursuit-elle. Avec nos méthodes de promotion, de marketing, notre site web, nous pouvons aider les Montréalais à être touristes chez eux. Les commerces vont ouvrir tout doucement, les bibliothèques, les musées, les restaurants peut-être. Montréal deviendra une grande terrasse. Les confinés seront peut-être même intéressés par des séjours à l’hôtel. Qui sait ? » Alexandra St-Michel voit aussi d’un bon œil le fait que les Montréalais deviennent leurs propres touristes ! « Ça va sensibiliser les gens et changer leur perception du tourisme. Ça a un côté voyeur, des fois, le tourisme, surtout quand on commence à se promener dans les espaces de vie, comme les ruelles. » Cela dit, l’étudiante à la maîtrise constate beaucoup plus de fierté que de frustration de la part des Montréalais qui reçoivent de la visite dans leurs ruelles.

Dans les ruelles du Vieux-Rosemont

Notre photographe François Roy s’est promené dans les ruelles du Vieux-Rosemont, à l’est de la 1re Avenue, entre les rues Holt et Dandurand. Voici ses photos.

  • PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

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