(Courseulles-sur-Mer, France) En Normandie, le tourisme de mémoire est une manne pour l’économie. À la veille des célébrations du 75e anniversaire du « jour J », visite autour de Juno Beach, où débarquèrent les soldats canadiens, le 6 juin 1944.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Le ciel est bleu, la mer est calme. Pas un chat sur la plage de Courseulles-sur-Mer, où l’on n’entend que le clapotis des vagues.

Difficile de croire qu’à cet endroit précis, le 6 juin 1944, 14 000 soldats canadiens et 8000 soldats britanniques se sont battus contre l’armée allemande, dans le cadre de ce qui reste l’une des plus grandes opérations militaires de tous les temps : le débarquement de Normandie.

Difficile de croire, surtout, que cette plage, comme toutes celles associées au « jour J », s’inscrit aujourd’hui dans un vaste circuit touristique, qui accueille en moyenne 5 millions de visiteurs par an. Entre musées, cimetières, visites guidées, tasses et porte-clés, le souvenir de cet événement historique est devenu une véritable manne économique pour le département du Calvados.

Bombardement d’activités

PHOTO STÉPHANE MAHÉ, ARCHIVES REUTERS

Juno Beach s’inscrit dans un vaste circuit touristique, qui accueille en moyenne 5 millions de visiteurs par an.

Soixante-quinzième anniversaire oblige, le débarquement de touristes devrait être encore plus important en 2019 et la Normandie se tient prête. « Tous les hôtels de la région affichent déjà complet pour la semaine des commémorations », résume Mathilde Lelandais, de l’office de tourisme Terres de Nacre, qui couvre notamment Juno Beach, la plage où se sont battus les soldats canadiens. Outre les cérémonies protocolaires prévues le jeudi 6 juin à Courseulles-sur-Mer, 130 activités liées au jour J sont prévues tout l’été dans la région : bals populaires, guinguettes, défilés et projections de films en plein air. Un programme à caractère « immersif », question de compléter l’offre plus traditionnelle des musées et des monuments. « Si vous voulez attirer la jeune génération, ça prend de l’événementiel », souligne Mme Lelandais.

Visitez le site de l’office du tourisme : https://www.terresdenacre.com/

Le Centre Juno Beach

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Le Centre Juno Beach est le seul musée de la région s’intéresser spécifiquement à la contribution canadienne au débarquement de Normandie.

Les Canadiens ont débarqué le 6 juin 1944 sur la plage de Juno, entre Saint-Aubin et Courseulles. Ouvert en 2003 avec une partie de fonds canadiens, le Centre Juno Beach est le seul musée de la région à couvrir cette portion du débarquement et à s’intéresser à la contribution canadienne. L’approche est moderne et, surtout, humaine. Chaque artéfact, extrait sonore ou archive visuelle se rapporte à une personne en particulier. Une expo temporaire sur les femmes dans la guerre y est aussi présentée jusqu’à la fin 2020. Intéressant : tous les guides du Centre Juno Beach sont de jeunes Canadiens, polis et bilingues. « Depuis que je travaille ici, je saisis beaucoup mieux l’importance de l’événement, confie Hayley Tkatchow, 24 ans, originaire de Colombie-Britannique. Maintenant, je ne vois plus mon pays de la même façon. »

Visitez le site du Centre Juno Beach : https://www.junobeach.org/

La Maison des Canadiens

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Sur la plage de Bernières-sur-Mer s’élève la « Maison des Canadiens ».

À 3 km de là, sur la plage de Bernières-sur-Mer, s’élève la Maison des Canadiens. Le jour du débarquement, elle a servi de point de repère aux soldats alliés, qui l’avaient surnommée « The Famous House ». Elle n’a pas été détruite et appartient aujourd’hui à un couple de Caen, qui l’a transformée en mini-musée. « Au début, je n’étais pas au courant, raconte Nicole Hoffer, qui nous reçoit dans sa grande salle à manger. Mais je voyais tous ces vétérans qui passaient devant la maison et la regardaient avec insistance. Un jour, je suis sortie et je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont répondu : “Parce que c’est notre maison.” » Il est mieux de prendre rendez-vous pour la visiter, mais on peut aussi débarquer sans prévenir. Mme Hoffer rappelle que 93 soldats canadiens sont morts autour de cette maison, où les Allemands avaient installé une mitraillette particulièrement meurtrière.

Consultez la page de la Maison des Canadiens : https://www.facebook.com/CanadaHouseLaMaisonDesCanadiens

Le cimetière de Bény-sur-Mer

Plus de 2000 soldats canadiens et québécois sont enterrés dans le cimetière de Bény-sur-Mer. Ils ont été tués en juin et juillet 1944, lors de la bataille de Normandie. Il y a quelque chose d’étrange à voir ces nombreuses pierres tombales blanches, toutes identiques et parfaitement alignées, sur un gazon coupé à la perfection. Le silence est total. On allait repartir lorsque deux femmes arrivent. Elles sont originaires de l’Ontario. Quand on leur demande si elles sont venues voir quelqu’un en particulier, Pat McDougall fond en larmes. « Pas exactement. Mais tous ces jeunes gens, innocents, vous savez… » Son amie, Sheilagh Sully, lui tend un mouchoir. Un ange passe…

Et les porte-clés

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le 6 juin 1944, 14 000 soldats canadiens et 8000 soldats britanniques se sont battus contre l’armée allemande, dans le cadre de ce qui reste l’une des plus grandes opérations militaires de tous les temps : le débarquement de Normandie.

Retour au Centre Juno Beach, pour une séance de magasinage à la boutique de souvenirs. Livres, t-shirts, tasses, stylos, calendriers, porte-clés, aimants pour le frigo : le commerce lié au tourisme de mémoire se porte visiblement bien. Mais après cette journée sur Juno Beach, une question nous chicote : que penseraient tous ces soldats morts en voyant leurs exploits réduits à un simple porte-clé ? L’historien Frédéric Guelton préfère éviter le cynisme : « Un événement historique continue à exister aussi longtemps que les gens en parlent. Et pour que les gens en parlent, il y a la télé, les vétérans, des monuments et tous les autres supports qui permettent de relancer la mémoire de temps en temps. Le plus petit objet peut servir de déclencheur pour maintenir cela en vie. Pour un gamin, par exemple, tous ces gadgets, aussi nuls soient-ils, contribuent à maintenir la petite lumière allumée… »

En chiffres

33 % : Le tourisme entourant le jour J représente 33 % des activités touristiques en Normandie, loin devant les sites religieux, avec 18 %.

51 : Nombre de musées et de monuments liés au jour J dans toute la Normandie.