(Venise) Loin des foules qui envahissaient jadis la Piazza San Marco, la petite île de Certosa pourrait servir de modèle au développement d’un avenir durable pour Venise, au moment où la ville essaie de relancer son industrie touristique sans pour autant revenir aux hordes qui la prenaient d’assaut avant la pandémie.

Colleen Barry Associated Press

Des investissements privés ont fait de la petite île oubliée, à seulement 15 minutes de bateau de la place Saint-Marc, un parc urbain où Vénitiens et amants de la ville peuvent se rencontrer en paix, loin des touristes qui bondent ses rues.

« C’est la face B de l’album de Venise, a dit Alberto Sonino, le patron du projet de développement qui inclut notamment un hôtel, une marina, un restaurant et un boisé. Tout le monde connaît la première chanson de la face A. Mais presque personne ne connaît le lagon comme un environnement culturel et naturel très intéressant. »

Ça pourrait bien être maintenant ou jamais pour Venise, dont la ville fragile et le lagon sont protégés en tant que sites du patrimoine mondial de l’UNESCO. Citant le surtourisme, l’agence onusienne en a surpris plusieurs en recommandant cette semaine que la ville soit ajoutée à sa liste des sites du patrimoine mondial menacés. Une décision est attendue la semaine prochaine.

Après une pause de 15 mois du tourisme international, les Vénitiens étudient comment ils peuvent recommencer à accueillir les visiteurs dans leurs canaux célèbres et leurs paysages byzantins sans pour autant renouer avec des foules qui bloquent les rues étroites, des visiteurs d’un jour qui s’installent sur les perrons pour casser la croûte ou les amateurs d’égoportraits qui engorgent le pont Rialto.

La recommandation de l’UNESCO tient compte du tourisme de masse, et surtout des navires de croisière qui traversent le centre historique de la ville, du déclin constant des résidants permanents et des problèmes de gestion et de gouvernance.

« On ne prend pas cette recommandation à la légère, a dit à l’Associated Press la directrice du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, Mechtild Rössler. Nous avertissons la communauté internationale de faire plus pour régler ces problèmes dans leur globalité. »

Des dirigeants de la région de la Vénétie ont proposé à Rome un plan de relance de cette ville qui dépend lourdement du tourisme. On prévoit notamment encadrer l’arrivée des touristes d’un jour, rehausser le nombre de résidants permanents, encourager les entreprises en démarrage, limiter le nombre d’appartements privés offerts en location et prendre le contrôle du zonage commercial pour protéger les artisans vénitiens.

La proposition déposée en mars vise à faire de Venise une « capitale mondiale de la durabilité ». On espère profiter du financement de 222 millions d’euros que l’Union européenne offre à l’Italie pour se relever de la pandémie.

« Venise est menacée de disparition. Si nous ne faisons pas marche arrière, Venise sera un désert dans dix ans, où on allumera les lumières le matin et où on les éteindra le soir », a dit Nicola Pianon, une Vénitienne du groupe Boston Consulting qui a participé à l’élaboration du plan de relance.

Le plan répond à l’urgence que ressentent les Vénitiens de se réapproprier leur ville face à un tourisme de masse qui a culminé à 25 millions de visiteurs individuels en 2019, et de mettre fin à un exode qui voit un millier de Vénitiens partir chaque année. On envisage des investissements qui pourraient totaliser quatre milliards d’euros pour attirer 12 000 nouveaux résidants et créer 20 000 nouveaux emplois.

Les Vénitiens ont beau se plaindre des hordes de touristes, la pandémie a exposé au grand jour à quel point il s’agit d’une relation symbiotique.

En plus de perdre les revenus touristiques, les Vénitiens ont dû composer avec une réduction radicale des transports publics, qui sont lourdement financés par les déplacements des touristes. Même les musées de la ville n’ont pas été en mesure de rouvrir aux résidents quand le déconfinement a commencé.

« Sans les touristes, Venise est devenue une ville qui ne pouvait pas servir ses propres citoyens », a déploré Anna Moretti, de l’université vénitienne de Ca Foscari.

La pandémie a paralysé l’intention de la ville d’imposer une taxe aux visiteurs d’un jour qui dorment ailleurs – 80 % de l’achalandage l’an dernier.

Environ 19 millions de visiteurs d’un jour sont venus en 2019, mais n’ont dépensé qu’entre 5 et 20 euros chacun, selon Boston Consulting. En revanche, les 20 % de touristes qui ont passé au moins une nuit à Venise ont généré plus des deux tiers de tous les revenus touristiques de la ville.

On attend en 2022 un système de réservations payantes pour encadrer les touristes d’un jour.

Un nouveau système technologique

Souhaitant quantifier les arrivées quotidiennes de touristes, la ville a mis sur pied l’an dernier un système sophistiqué de surveillance, près du principal pont ferroviaire de la ville. Cela permet de savoir combien il y a de touristes à Venise en tout moment à l’aide de données cellulaires qui révèlent aussi leur pays d’origine et leur emplacement dans la ville.

La technologie signifie que les futures réservations pourront être gérées avec des codes QR téléchargés sur les téléphones, sans devoir installer des points de contrôle. Mme Pianon croit que cela est faisable dans une ville comme Venise, qui compte un nombre limité d’accès et dont la superficie est de seulement cinq kilomètres carrés.

Relancer un tourisme plus durable à Venise nécessitera de rediriger les touristes vers de nouvelles destinations, d’encourager plus de séjours d’au moins une nuit, de décourager les visites d’un jour et de repeupler la ville avec de nouveaux résidents.

Les embûches sont nombreuses. Les entreprises touristiques veulent reprendre le collier et les touristes internationaux veulent voyager. Plusieurs des changements demandés par les dirigeants locaux et municipaux dépendent de Rome, comme les limites imposées au zonage commercial ou aux locations Airbnb.

« Je pense que le niveau de dystopie que nous avions atteint demandait une réaction, a dit Carlo Bagnoli, lui aussi de Ca Foscari. Plusieurs projets émergent de plusieurs endroits. »

Le chantier de l’île de Certosa n’est pas terminé, même après dix ans, mais son succès est indéniable : 3000 visiteurs chaque fin de semaine.

M. Sonino croit que dix autres sites publics du lagon pourraient être redéveloppés, dont d’anciens hôpitaux, des îles abandonnées et des bases militaires.

Il blâme les Vénitiens eux-mêmes pour les problèmes de la ville, puisqu’ils auraient plus de plaintes que de solutions. Il croit toutefois que la pandémie – combinée à l’intérêt de la planète pour le sort de Venise — pourra engendrer les changements nécessaires.

« Je préfère espérer que nous saisirons cette occasion, a-t-il dit. Nous avons besoin de plusieurs idées et de beaucoup de passion pour que Venise passe du passé au futur. »