Ce n'est plus un secret pour personne, Pierre Gingras adore la pêche. Il fait quelques voyages par année et a taquiné le poisson un peu partout. Anticosti occupe une place particulière dans son coeur.

Pierre Gingras LA PRESSE

À l'exception du saumon et de quelques possibilités intéressantes de pêche à l'omble de fontaine au printemps, en juin, on ne planifie pas un voyage à Anticosti dans le seul but d'y tremper sa ligne. Ce serait se rendre à la porte du paradis sans pouvoir y entrer. Cet éden naturel, unique au Québec, exige au moins quelques jours pour révéler ses secrets, ce que ne permet habituellement pas un trop court forfait de pêche. Comme moi, vous pouvez apporter votre canne juste pour le plaisir de pêcher quelques truites dans un lac ou une rivière, ou même au bord de la mer sous l'oeil inquisiteur d'un phoque. Et s'il y a des renards dans le coin, attention à vos prises, car il m'est déjà arrivé de m'en faire chiper.

Oubliez la pêche miraculeuse. Ici, le poisson est un prétexte pour découvrir une nature généreuse.

Quand le chocolatier français Henri Menier a acheté l'île, en 1895, son objectif était d'en faire sa réserve privée de chasse et de pêche. Cent ans plus tard, les cerfs introduits sur ce bout de terre sont devenus si abondants qu'ils sont en surpopulation permanente. Pas de doute, Anticosti est un royaume de chasse. Imaginez, c'est le seul endroit au Québec où l'on peut abattre deux cerfs au cours d'une excursion.

Mais la pêche, c'est autre chose.

La situation est d'ailleurs paradoxale. L'île jouit d'une réputation internationale en ce qui concerne la pêche au saumon atlantique. Dans l'imaginaire du pêcheur de saumon, Anticosti et la rivière Jupiter ne font souvent qu'un. À une certaine époque, tous les grands de ce monde, à commencer par les présidents américains, venaient y jouer de la canne à mouche. Administrée aujourd'hui par la Société des établissements de plein du Québec (SEPAQ), la rivière Jupiter demeure un lieu privilégié où la pêche est exceptionnelle et le service, haut de gamme.

Malgré un coût très élevé, environ 1000$ par jour sans compter le transport aérien, l'endroit affiche presque toujours complet et est réservé longtemps à l'avance.

Deux autres territoires offrent aussi des séjours de pêche au saumon, la rivière La Loutre, aussi administrée par la SEPAQ, et la rivière Chaloupe de la pourvoirie Cerf-Sau. Les forfaits sont relativement abordables, mais l'offre reste très limitée.

Sachez toutefois que si vous voulez taquiner la truite de mer dans une rivière à saumon, une pêche qui reste toujours aléatoire en raison du comportement migrateur du poisson, vous devrez obligatoirement vous servir d'une canne à mouche et payer des droits plus élevés, en raison justement du statut du cours d'eau. Ailleurs, dans les quelques lacs disponibles, le lancer léger est autorisé. C'est le cas notamment à l'étrange lac Orignal, du côté nord de l'île, près de l'auberge McDonald, où en dépit d'une eau laiteuse, la pêche à l'omble de fontaine est habituellement excellente. Le petit lac de la baie de La Tour est aussi intéressant en raison notamment de son paysage époustouflant. À partir de la fin du mois de juin, tous les lacs sont ouverts à la pêche. II suffit de réserver, sur place, la veille de votre excursion.

Il y a aussi la rivière du Brick, qui est fréquentée par la truite de mer, mais non par le saumon.

Vous pourrez aussi utiliser votre lancer léger au bord de la mer, à 100 m de l'embouchure de toute rivière à saumon. Les truites longent habituellement la rive avant d'entrer en eau douce pour y frayer. C'est justement à partir du rivage que la pêche à la truite de mer est devenue la plus productive dans les dernières années, selon la SEPAQ. Et pas besoin alors de payer de droits particuliers.

Faune abondante

Maintenant, suivez-nous! Nous allons découvrir certains coins de l'île qui méritent une halte plus ou moins longue. Avant de partir, souvenez-vous que, si l'île ne s'étend que sur 220 km dans le Saint-Laurent, les déplacements sont longs et poussiéreux à cause des routes, toutes en gravier. Si certains promoteurs rêvent d'un boom pétrolier, pour l'instant, c'est le calme plat. Seulement quelques relevés sismiques sont prévus au cours de l'été.

Évidemment, dès votre arrivée, vous aurez probablement remarqué des cerfs gambadant dans le village de Port-Menier où vous devrez vous inscrire après votre descente d'avion. Puis, en route vers votre lieu de séjour, vous les compterez un à un. Au cours de la deuxième journée, on cesse habituellement le décompte, car les cerfs sont trop nombreux.

Vous serez aussi étonné de voir des renards entièrement roux ou gris très foncé, presque noirs, et parfois au pelage grisâtre parsemé de grandes taches rousses. C'est le résultat des croisements d'antan entre les renards sauvages et les lignées de renards argentés échappés d'élevage. Autour des lieux de villégiature, certains semblent presque domestiqués. Ma douce moitié se souviendra toute sa vie de la visite inattendue d'un renard audacieux qui, profitant d'une porte ouverte, est entré dans le camion alors qu'elle lisait en dégustant une pomme, pendant que je pêchais tout près. Malgré sa surprise, elle n'a pas cédé sa pomme...

Et puis, vous aurez sûrement l'occasion d'observer quelques pygargues à tête blanche au bord de la mer ou en vol au-dessus de votre véhicule. C'est ici qu'on en rencontre la plus grande densité au Québec. Les castors aussi sont nombreux. Espérons que vous pourrez rencontrer également un ou deux tétras du Canada, un cousin de la gélinotte huppée introduit dans l'île, il y a quelques années à peine, une réussite comparable à l'arrivée des chevreuils de Menier. À vrai dire, même si vous avez une canne à pêche dans vos bagages, il n'est pas certain que vous vous en servirez tant vous serez séduit par cette nature insulaire où la mer froide reste omniprésente.