Située dans la mer d'Irlande, au milieu des îles britanniques, toute l'île de Man est reconnue au sein de la réserve de la biosphère de l'UNESCO. Et pour cause. C'est un concentré unique d'histoire, de curiosités et de paysages naturels aussi variés qu'étonnants qui valent le détour.

CREGNEASH, Île de Man LA PRESSE

Belle et rebelle

Au sommet du mont Snaefell, par beau temps, on dit qu'il est possible d'apercevoir sept royaumes: l'île de Man, l'Angleterre, l'Écosse, le pays de Galles, l'Irlande, le ciel et la mer. L'île de Man est en effet plantée en plein coeur des îles Britanniques. Jalousement indépendante, elle est aussi joyeusement accueillante.

«On veut mettre au premier plan notre patrimoine, notre culture et notre langue ancestrale, nous confie Helen Ashcroft, qui nous a guidés à la découverte des attraits principaux du sud de l'île. C'est ce qui nous distingue de l'Angleterre. En fait, les gens s'attendent à ce que ce soit semblable, mais c'est réellement différent.»

C'est en effet bien différent. D'abord parce que l'île de Man est autonome. Elle n'est pas assujettie au Parlement du Royaume-Uni, mais relève directement de la Couronne, qui lui a conféré une large autonomie politique et économique. Elle possède notamment sa propre monnaie - attention si vous pensez faire escale en Angleterre après un séjour dans l'île de Man, car les livres mannoises ne sont pas toujours acceptées dans les commerces britanniques. Elle possède aussi des politiques fiscales très avantageuses qui attirent de nombreuses entreprises étrangères. Autre caractéristique étonnante, il n'y a pas de limite de vitesse nationale dans l'île de Man - sauf contre-indication, dans les villes et villages, notamment.

C'est dans cet esprit très libertaire que l'île de Man en est venue à accueillir plusieurs courses de motos disputées sur les routes publiques. La plus connue est l'Isle of Man Tourist Trophy (TT), qui a lieu chaque année depuis 1907 de la fin de mai au début de juin. C'est l'évènement qui attire le plus de touristes dans l'île, près de 40 000, dont bon nombre de motocyclistes. «Je crois que le TT est formidable, dit Helen Ashcroft. Accueillir autant de visiteurs apporte de l'action comme jamais, c'est un véritable festival pour l'île. Oui, il s'agit d'une course qui peut être dangereuse, mais nous avons nos propres règles. C'est certainement une manifestation de notre indépendance. Et ça nous fait connaître.»

On essaie toutefois d'amener cette manne de visiteurs à profiter des activités de plein air et à visiter les nombreux attraits de l'île. «Depuis quatre ans, pendant le TT, on vend une épinglette qui donne accès aux différents musées et lieux de l'île. On sent de plus en plus que les amateurs de course s'engagent dans la découverte de l'île, au-delà du seul fait de rouler sur le circuit de Snaefell Mountain», soutient Mme Ashcroft, qui travaille au Manx National Heritage, organisme chargé de la protection et de la valorisation du patrimoine culturel et historique de l'île.

Cregneash, berceau mannois

C'est dans le village de Cregneash que le patrimoine culturel de l'île s'exprime probablement le mieux. Il s'agit en fait d'un musée à ciel ouvert, créé il y a 80 ans sous l'impulsion du linguiste norvégien Carl Marstrander - il s'agissait alors du premier établissement du genre dans les îles Britanniques. L'organisme Manx National Heritage a d'abord acheté la maison de Harry Kelly quelques années après sa mort, puis a fait de même avec la plupart des autres bâtiments du village. Beaucoup de meubles que l'on trouve dans les maisons ouvertes aux touristes étaient donc déjà sur place à l'époque. «Harry était un célibataire endurci qui résistait au changement, voilà pourquoi sa maison est restée inchangée si longtemps, nous explique Helen Ashcroft. On a toutefois choisi de faire quelques ajouts pour montrer comment les familles vivaient à l'époque, notamment en réaménageant la mezzanine, où tous les enfants dormaient.»

Les remarquables toits de chaume caractérisent aussi ces maisons vieilles de plus 300 ans à l'architecture vernaculaire de l'île de Man. «Ils sont faits de tourbe et de paille, le tout retenu en place par des filets de pêche attachés à des pierres qui sortent de la structure de la maison, nous explique Mme Ashcroft, exemple à l'appui. Un toit de chaume peut durer de trois à cinq ans avant qu'on lui en superpose un nouveau. Après quelques cycles de remplacement, on recommence à neuf.» Quant au bois utilisé pour la structure à l'époque à Cregneash, il provenait bien souvent d'épaves.

Enfin, c'est aussi grâce à Cregneash que la langue mannoise vit actuellement une renaissance dans l'île. En 2009, l'UNESCO l'avait pourtant déclarée officiellement éteinte. Aujourd'hui, l'école Bunscoill, à St. John's, offre un enseignement exclusivement en mannois à une soixantaine d'enfants, alors que les rudiments de la langue d'origine gaélique sont de plus en plus abordés dans les autres écoles insulaires. «On a conservé des enregistrements d'époque réalisés à Cregneash par le professeur Marstrander, nous apprend Mme Ashcroft. On a pu s'appuyer là-dessus pour littéralement faire renaître la langue.» Aujourd'hui, plus de 1800 personnes parlent le mannois dans l'île de Man.

Sur les traces des Celtes et des Vikings

Avec son emplacement stratégique au coeur de la mer d'Irlande, l'île de Man a été exposée à diverses influences au fil de son histoire. Elles puisent ses traditions tant chez les Celtes que chez les Vikings et les Britanniques, qui se sont succédé sur ce territoire de 53 km de long sur 21 km de large - pas beaucoup plus grand que l'île de Montréal. Les traces les plus marquantes sont certainement les châteaux de Peel et Rushen, aussi remarquables que différents. Visite guidée.

Château de Peel

«Je suis vraiment excitée de savoir que des Vikings ont vécu ici. C'est une période de l'histoire qui possède un caractère dramatique, et ici, on marche dans les traces des Norses.»

Notre guide Suzy Walker a la chair de poule pendant que nous parcourons l'île St. Patrick, sur laquelle se trouve l'enceinte des majestueuses ruines du château de Peel. Les plus anciennes - une tour et une église - ont été construites au Xe siècle par des Celtes chrétiens qui avaient commencé à occuper l'île dès la fin du VIIe siècle. Mais c'est aux Vikings que l'on doit la partie de la ruine la plus spectaculaire, la cathédrale Saint-Germain, construite à partir du début du XIIIe siècle. À cette époque, l'île de Man était la capitale du royaume de Man et des Îles, qui englobait aussi les Hébrides, les Orcades et les Shetlands, archipels situés au nord et à l'ouest de l'Écosse.

L'importance du château de Peel peut notamment s'observer grâce à la découverte de la tombe de la «Dame païenne», l'une des plus richement dotées hors de la Scandinavie - son collier, serti de pierres provenant d'un peu partout dans le monde viking de l'époque, est exposé au Manx Museum, à Douglas.

La cathédrale a été renforcée par la suite alors que de vastes remparts ont été érigés tout autour de l'île, qui a été le théâtre de plusieurs affrontements, notamment en raison des rivalités entre Anglais et Écossais jusqu'au milieu du XVe siècle.

Aujourd'hui, plus de 28 000 personnes visitent chaque année le château de Peel et des ateliers pédagogiques s'y déroulent régulièrement. On laisse délibérément les ruines se couvrir de végétaux, de façon à les préserver des intempéries. Il n'est donc pas question de restaurer la forteresse, abandonnée depuis la moitié du XVIIIe siècle. «Certains souhaitent qu'on installe des toits sur les ruines principales, nous informe Suzy Walker, qui travaille pour l'association Manx National Heritage. Des analyses ont été entreprises pour déterminer si c'était possible, mais la structure s'est révélée trop fragile.» La crypte, située sous la cathédrale, est la seule partie dont le plafond subsiste; elle a longtemps servi de prison ecclésiastique.

Malgré son passé militaire, l'endroit inspire la paix. On pourrait y flâner pendant des heures, piqueniquer sur la pelouse verdoyante qui enveloppe les ruines sur plus de trois hectares ou faire une randonnée autour de l'enceinte. De là, on peut monter sur la colline de Peel et longer la côte pour se rendre jusqu'à la Corrin's Tower, 2 km plus loin.

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Les ruines de la cathédrale de Saint-Germain, au coeur du château de Peel.

Château Rushen

À l'opposé de la forteresse de Peel, le château Rushen est l'un des ouvrages défensifs médiévaux les mieux préservés d'Europe. Utilisé sans interruption depuis 800 ans, il a d'abord servi à la cour des rois vikings avant de devenir le siège des comtes de Derby, dynastie très proche de la Couronne d'Angleterre qui a régné sur l'île de Man pendant près de 300 ans, jusqu'en 1738. C'est ensuite devenu une caserne militaire et plus tard une prison, avant de conserver des fonctions administratives - on y a notamment frappé la monnaie de l'île.

Le château a toutefois pris son allure actuelle au milieu du XIVe siècle, comme en témoignent les démarcations sur les murs. C'est le siège du roi d'Écosse Robert Bruce, qui a combattu auprès du patriote William Wallace - le fameux Braveheart personnifié au cinéma par Mel Gibson - qui a motivé ces travaux. «Robert Bruce était probablement le plus habile conquérant de forteresses de son temps, nous explique Edmund Southworth, directeur du Manx National Heritage, tandis que nous traversons la cour de l'impressionnante citadelle. Le château est donc passé sous contrôle écossais jusqu'en 1333 avant de repasser sous le giron anglais. C'est alors qu'ont été entrepris l'agrandissement et le renforcement du château, de 1350 à 1390.»

Plusieurs modifications ont par la suite été faites, mais toujours dans un souci de conservation. D'importants travaux de restauration ont été réalisés de 1907 à 1910. On en a alors profité pour faire des travaux d'excavation qui ont permis de réhabiliter les douves. Lors de notre passage, on achevait une nouvelle série de travaux qui ont notamment permis d'améliorer les installations d'accueil - «il ne faut pas oublier que ce genre d'endroit était conçu pour garder les gens à l'extérieur!», nous fait remarquer M. Southworth en riant. Ainsi, la boutique d'accueil dispose maintenant de portes automatiques installées là où se trouvait la première herse, alors qu'une passerelle neuve a été aménagée là où s'abaissait à l'origine le pont-levis. Tous ces équipements ont été conçus avec des matériaux destinés à se marier à l'environnement historique.

En tout, le château comprend 40 pièces, la plupart décorées avec du mobilier rappelant l'époque. Toutefois, l'utilisation de personnages de plâtre aurait avantage à être revisitée. Il est néanmoins intéressant de voir de quelle façon la disposition des pièces était conçue pour désorienter les gens - la salle du trésor étant naturellement la plus difficile d'accès, passé les quartiers du roi. Inutile de dire qu'il a fallu suivre notre guide pas à pas pour sortir de là!

PHOTO PIERRE-MARC DURIVAGE, LA PRESSE

Le château Rushen, à Castletown, est l'un des mieux préservés d'Europe.

Concentré de plaisirs

Au-delà de la richesse de son histoire et de son patrimoine, l'île de Man offre une impressionnante variété d'activités et de découvertes à moins d'une heure de route l'une de l'autre. Sélection.

Douglas

La capitale Douglas assume pleinement son passé victorien et ça lui va très bien. D'un côté, la Loch Promenade s'ouvre sur la mer d'Irlande alors que de l'autre, on trouve une enfilade de chics maisons construites à la fin du XIXe siècle. «L'île était une destination très populaire pendant la période victorienne, nous a raconté la guide Helen Ashcroft. Ça s'est généralement maintenu au cours du XXe siècle, mais l'avènement des vols au rabais a tourné l'attention des touristes britanniques vers d'autres destinations européennes, notamment l'Espagne et l'Italie.» La tendance s'est toutefois renversée au cours des dernières années et Douglas se fait accueillant avec sa marina, ses bars et des restaurants de fort belle tenue.

Laxey Wheel

Avec ses 22 m de diamètre, c'est la plus grande roue hydraulique encore en fonction au monde. Mais, non content d'avoir réalisé une roue si grande, l'ingénieur mannois Robert Casement caressait l'idée d'en faire un véritable monument. La roue, d'un rouge écarlate, est inaugurée en septembre 1854. On lui donne le nom de Lady Isabella en l'honneur de la femme du lieutenant-gouverneur Charles Hope. Propulsée grâce à l'eau canalisée des collines avoisinantes, elle sert à pomper l'eau à l'extérieur de la mine de plomb et de nickel, en activité depuis 1790. La mine a été fermée en 1930, mais on a sauvé Lady Isabella. Lubrifiée tous les vendredis, elle tourne toujours, un bel exemple du génie de l'époque victorienne.

Calf of Man

À l'extrémité sud de l'île de Man se trouve la réserve naturelle de Calf of Man, îlot rocheux fréquenté par les oiseaux et par un grand troupeau de moutons Loaghtan - le seul non exploité commercialement. On peut y loger, mais les rares chambres sont réservées plusieurs mois d'avance. Même si on ne peut pas traverser le périlleux bras de mer qui sépare Calf of Man de l'île principale, un arrêt d'impose à The Sound, joli restaurant circulaire qui offre une vue imprenable sur l'îlot. On peut aussi s'y rendre en kayak à partir de Port Saint Mary, mais il faut le faire par beau temps et à marée basse: la vitesse de la marée montante peut atteindre 9 noeuds.

Randonnées

Les possibilités de randonnée sont innombrables à l'île de Man. Le sentier le plus connu est sans doute «La voie du goéland», «Raad Ny Foillan» en mannois; il suit la côte sur près de 160 km pour faire le tour complet de l'île en 12 sections. En tout, il y a plus de 40 sentiers différents qui traversent l'île de part en part. Aussi, l'étonnant réseau de transports en commun permet une grande flexibilité dans le choix d'itinéraires; avec notre guide Chris Callow, d'Island Heritage Tours, nous avons monté en tramway au sommet du mont Snaefell pour ensuite redescendre vers Laxey, une randonnée dépaysante de près de 7 km.

Trains pour tous

L'île de Man attire aussi son lot de touristes charmés par l'étonnant cocktail de moyens de transport toujours en service. Le tramway électrique, qui fête ses 125 ans, relie la capitale Douglas à la ville de Ramsey, dans le nord-est de l'île, en offrant de saisissants panoramas. Une correspondance à Laxey permet par ailleurs de monter au sommet du mont Snaefell. Vers le sud, c'est le plus vieux train à vapeur à voie étroite des îles britanniques qui relie la capitale à Port Erin. On trouve aussi à Douglas un tram tiré par des chevaux qui fait le lien entre le terminal maritime et la gare du tramway électrique. Sans compter les trains miniatures de Great Laxey Mine et Groudle Glen.

House of Manannan

«En 1997, Peel vivait des heures sombres, le secteur de la pêche était au ralenti, nous a expliqué la guide Suzy Walker. On estime que le musée House of Manannan, construit autour de l'ancienne gare, a contribué à la relance de la ville.» L'établissement est nommé en l'honneur du Dieu celte protecteur de l'île de Man grâce à sa cape de brouillard. L'histoire de l'île y est habilement reconstituée avec des décors grandeur nature évoquant notamment une maison ronde celtique, une maison longue viking, un drakkar ainsi qu'une rue du port de Peel à l'apogée du commerce de la pêche, au début du XXe siècle.

PHOTO PIERRE-MARC DURIVAGE, LA PRESSE

La Loch Promenade, dans la capitale Douglas, est bordée de chics maisons victoriennes.

Carnet de notes

Comment s'y rendre

Près de 90 % des touristes qui visitent l'île de Man arrivent de Grande-Bretagne. L'accès se fait donc essentiellement à partir des îles Britanniques, par traversier ou par avion. Du Québec, le trajet implique généralement deux escales - l'exception étant Air Transat, qui offre l'été trois vols par semaine vers l'aéroport de Londres-Gatwick, d'où il est possible de voler vers l'île de Man avec easyJet. Sinon, il faut d'abord voler vers Liverpool, Manchester ou Dublin, par exemple. Dans tous les cas, il faut acheter son billet vers l'île de Man séparément auprès des transporteurs locaux qui la desservent - Flybe offre le plus de liaisons. Il faut par ailleurs noter qu'il n'y a pas de vol entre l'aéroport du Ronaldsway et Londres-Heathrow.

Hébergement

L'île de Man ne manque pas d'hôtels et compte même un bon nombre de gîtes et d'auberges. En revanche, pendant les deux semaines de la course de motos Isle of Man Tourist Trophy, de la fin de mai au début de juin, il faut s'y prendre d'avance pour réserver sa chambre. Bon à savoir: l'organisation de la course s'est entendue avec des résidants qui proposent des chambres dans le cadre du programme Homestay TT. L'affluence est aussi plus importante en août lors du Manx Grand Prix, mais on reste loin de la cohue suscitée par la venue de près de 40 000 visiteurs dans une île qui compte à peine 85 000 habitants.

Produits locaux

Depuis l'an dernier, le programme «Product of Isle of Man» est mis en valeur pour le bonheur des gourmands. Savoureuse crème glacée, beignets maison, agneau et boeuf élevés en pâturage libre, fruits de mer frais, on mange bien à l'île de Man. Il faut d'ailleurs goûter les «queenies», petits pétoncles qui font la fierté des Mannois. Mais il ne faudrait pas passer sous silence un autre plat typique de l'île, le «chips, cheese and gravy». Vous aviez bien lu, il s'agit bel et bien d'une poutine, faite avec du fromage râpé. Pas mal, mais pas bonne comme la nôtre, l'originale!

Transport

L'île est très bien desservie par les transports en commun - autobus, trains et tramway - , qui offrent une belle fréquence de service. Il est toutefois plus facile de découvrir les secrets de l'île en voiture. Des entreprises de location sont présentes à l'aéroport, mais on suggère de faire affaire avec les entreprises locales, beaucoup plus abordables.

Infos utiles

> Langue parlée: anglais

> Monnaie: livre mannoise (au pair avec la livre sterling, qui est aussi acceptée partout)

> Décalage avec le Québec: 5 heures

PHOTO PIERRE-MARC DURIVAGE, LA PRESSE

Douze phares sont construits tout autour de l'île de Man, dont celui de Maughold Head, érigé en 1914 à l'extrémité est de l'île.