(Rappelons qu'il y a deux semaines, Bruno nous relatait une malencontreuse chute dans un égout à Khartoum, capitale du Soudan.)

Après ma chute dans la bouche d'égout, le docteur n'a pas jugé bon de refermer la plaie sur mon mollet avec des points de suture. Et aujourd'hui, je ne suis pas certain de la justesse de son diagnostic : parce que ça saigne encore. Et c'est laid... Ouache! C'est tout gonflé, purulent, ça ressemble presque aux plaies du virus Ébola qu'on voit tous les deux ans aux actualités (pour ceux qui ne connaissent pas l'Ébola, c'est comme du steak haché pas cuit qui te sort du genou... Bon petit-déjeuner à tous!)

En Afrique, avoir un trou dans la jambe, c'est du sport extrême. Non seulement doit-on toujours prendre soin de bien le désinfecter et de le panser à cause des mouches (mais pas trop, pour que ça guérisse), mais il y a aussi la douche. C'est le pire : peut-on faire confiance à l'eau qui sort des tuyaux? Moi, je me dis que ça doit grouiller de bébittes là-dedans. Alors, quand je me lave, j'évite de mouiller ma plaie, c'est-à-dire que je me douche tout écarté, en sautillant, avec le pied gauche dans les airs.

-Hop les fesses! Hop le dos! Hop la bedaine!

Ajoutez à ça de l'eau quasiment toujours trop froide, et croyez-moi, vous obtenez un numéro digne du Cirque du Soleil.

Et comme si je n'avais pas déjà assez d'ennuis, il faut en plus que je coure après! Un conseil : soyez extrêmement prudent avec votre appareil photo dans la capitale soudanaise. Ça craint. Mais pas à cause des voleurs. Non! À cause des polices.

Au Soudan, pour avoir le droit de prendre des photos, vous devez vous munir au préalable d'un permis de photographie (disponible au ministère du Tourisme) sur lequel il est précisé (en petits caractères que j'avais omis de lire) qu'il est «interdit de photographier des pauvres, des mendiants ou toute autre scène qui pourrait donner une image négative du pays». Or, à Khartoum, où c'est le... chaos, appelons-le comme ça, vous pouvez être certain qu'à chaque endroit où vous pointez votre caméra, il y a de très grands risques pour que se trouve un élément interdit par la loi dans le cadre de la photo. Étant donné la situation politique «légèrement tendue» au Soudan, il y a des militaires et des policiers absolument partout en ville, et ils interviennent très rapidement... Hier soir, je l'ai appris à mes dépens.

J'avais pris une chouette photo du coin de rue devant mon hôtel, inondé par la pluie, avec le reflet de l'enseigne au néon sur l'eau, et j'allais remettre mon appareil dans son étui lorsque je me suis fait interpeller par un policier.

«You stop!»

Habitué aux contrôles soudanais, je sors machinalement mes papiers d'identité. Le flic me fait signe qu'il ne veut pas de mon passeport : il exige de voir la photo que je viens de prendre. Ah bon! Un curieux, je me dis... peut-être un artiste?

Je lui tends mon appareil. Il scrute pendant une longue minute l'image sur l'écran à cristaux liquides (avec la lumière qui découpait son expression sévère, ça aurait fait une superbe photo!), puis il me demande de zoomer dans l'écran. Un détail l'intéresse? Wow! Un vrai amateur! Je m'empresse de zoomer, et je découvre sitôt ce qu'il avait remarqué, et que je n'avais pas vu : assis sur le trottoir, derrière la flaque d'eau, on peut apercevoir un «quêteux», pas de bras. Le flic pointe le manchot mendiant et fronce les sourcils.

«Problem!»

À la blague, je lui réponds :

«Ah non, pas de problème! Avec Photoshop, je peux lui faire des gros bras comme Schwarzenegger.»

Aye. Il s'en est fallu de peu pour que je me fasse sacrer un coup de bâton. Heureusement que la scène s'est déroulée en face de chez mon dépanneur (mon pusher de barres Mars), qui lui a sûrement expliqué que j'étais un crétin de Canadien qui ignorait tout des subtilités de la législation soudanaise, et le tout s'est réglé amicalement avec un «Delete picture», deux tablettes de chocolat et trois petites tapes sur la main.

Donc, mes amis, à Khartoum, laissez votre appareil photo dans votre sac; parce que c'est déjà assez difficile d'être en liberté au Soudan, je n'ose même pas imaginer ce que c'est que d'être en dedans...

Surtout sous la douche, avec un trou dans la jambe.