Le monde secret des fraternités

Lorsqu'on parle de fraternités, notre premier réflexe, c'est de penser à des... (Photo Martin Flamand)

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Photo Martin Flamand

Catherine Perreault-Lessard / URBANIA

Lorsqu'on parle de fraternités, notre premier réflexe, c'est de penser à des Américains, riches, dans un gros manoir, qui jouent au bière pong avec des gobelets rouges et qui portent des cardigans noirs. Pourtant, le phénomène est loin d'être réservé à nos voisins du Sud, puisque Montréal compte près d'une vingtaine de frat houses sur son territoire. Urbania a poussé les portes de la plus grande fraternité francophone au monde pour faire la lumière sur leur énigmatique univers.

Quand j'ai affiché «Jeune fille cherche fraternité» sur mon profil Facebook, tous mes amis étaient catégoriques: «Ça existe pas, ça, ici.» Pendant des semaines, j'ai donc cherché désespérément une aiguille dans une botte de foin, dans l'espoir d'être la première journaliste au Québec à les infiltrer.

Les avais-je hallucinées, ces fraternités montréalaises? Puis un jour, comme ça, j'ai reçu des nouvelles d'un certain Grégory, «Gentleman of Sigma Thêta Pi» qui m'invitait à venir visiter leur fameuse frat house de sa fraternité, la plus importante destinée aux francophones au monde. Après s'être assuré que mes intentions étaient pures et que je ne m'amuserais pas à écrire un autre article de fraternity bashing, il m'a donné rendez-vous jeudi, 13 h, pour une visite privée.

Dès lors, je me voyais entrer de la baraque de Westmount des Sigma Thêta Pi, avec un grillage à l'entrée, de grosses moulures, des sofas Chesterfield et un valet qui s'appelle Alfred. Je m'imaginais y rencontrer l'éventuel PDG d'Hydro-Québec, le prochain président américain ou, encore mieux, mon prochain médecin de famille.

7330, rue Saint-Denis

Ironiquement, la fraternité de Sigma Thêta Pi n'était pas située pas sur The Boulevard. Elle se trouvait plutôt dans Villeray. Rue Saint-Denis. Juste à côté de chez moi. Au moment de sonner, j'avoue, même si j'étais en territoire connu, j'ai eu un peu la chienne. Et si, derrière la porte, se cachait un troupeau de gars en chaleur portant des pantalons mous et attendant juste qu'une fille pénètre dans leur antre pour la pén...?

De toute évidence, j'avais écouté trop de porno.

C'est Grégory qui m'a ouvert la porte, élégant dans son chic veston noir. Ses confrères Jérôme, Yan et Jonathan (trois beaux gars dans la jeune vingtaine avec un style plus relaxe, en jeans et en t-shirt) le suivaient de près. Après m'avoir accueillie en me donnant deux becs sur les joues, ils m'ont invitée à les suivre pour un petit tour guidé.

Premier constat : leur frat house ressemblait à n'importe quel appart normal d'étudiants en colocation. On pouvait y admirer des murs verts, des murs jaunes et un bel éventail de meubles dépareillés. Il y avait aussi un bon espace de rangement pour le stock de bières et une douche pas rapport dans la chambre de Yan. En tout, l'appartement comptait six chambres, pouvant accueillir six gars (ou plus, si affinités).

- Je pensais que tous les membres de la fraternité habitaient ensemble... vous êtes pas juste six, hein?

- Non, en tout, on est 42, mais il y a seulement quelques membres qui vivent ici, dit Jonathan.

- La frat house, c'est un peu comme la maison des parents dans une famille. C'est ici qu'on se regroupe et qu'on tient nos réunions exécutives, dit Jérôme. Mais tous les membres peuvent passer quand ils veulent.

La pièce maîtresse de l'appartement se trouvait au sous-sol. On y trouvait un immense bar capitonné, quelques sofas et un fumoir. Ici, chaque pied carré transpirait le party.

- On a pas mal cherché avant de trouver un appartement qui nous représentait bien, dit Jonathan. Faut dire qu'on cherchait un endroit assez grand pour organiser nosmixers avec les filles des sororités.

- Ça sonne comme du chinois. C'est quoi une sororité? C'est quoi un mixer?

- Une sororité, c'est une fraternité de filles, et un mixer, c'est le nom des soirées qu'on organise avec elles pour apprendre à les connaître. Ce sont surtout des vins et fromages.

- Ce sont des soirées de dating, donc?

- Il y a pas mal de couples qui se forment, ouais...

- ... mais c'est pas ça l'objectif, dit Jérôme. Le but, c'est de rencontrer des gens sans arrière-pensée. Pendant lesmixers, il faut parler et apprendre à connaître TOUTES les filles. S'il y en a une qui nous plaît, c'est cool, mais on va prendre un verre avec elle APRÈS.

- Chaque fois qu'on assiste à ce genre de soirée, on doit dire bonjour et parler à tout le monde. C'est la norme. Et c'est la même chose pendant les get together, les soirées de réseautage qu'on organise avec les gars des autres fraternités à Montréal. On fait ça quatre-cinq fois par session, dit Grégory en remontant au premier étage.

Fais tes preuves, mon gars

De retour à la salle à manger, les gars me font le petit topo de leur fraternité. En gros, elle a été créée à Grenoble, en France, en 2003, par un certain Julien. Mais, à cette époque, ce n'était pas encore une fraternité, mais bien une confrérie : elle ne faisait pas partie du réseau mondial de frat' et elle n'était pas régie par des règles strictes.

Puis, de passage au Québec pour étudier à l'Université de Montréal, le Julien en question a découvert le système greek (le nom donné aux différentes règles qui régissent les fraternités : devises, serment de discrétion, rituel d'admission, etc.) et il est tombé amoureux du concept. Il a donc décidé de transformer sa confrérie en frat' digne de ce nom. Aujourd'hui, Sigma Thêta Pi est présente sur 11 campus universitaires en France et au Canada. À Montréal, elle regroupe des étudiants de toutes les universités depuis 2008.

- Si je comprends bien, je pourrais me partir ma propre fraternité demain matin?

- Théoriquement, oui, mais c'est plus compliqué que ça, dit Jérôme. Faut que tu te fasses un nom, et ça, ça prend du temps. La plupart des fraternités existent depuis très longtemps et il faut d'abord être reconnu auprès d'eux pour pouvoir exister dans le système greek. Il faut faire ses preuves en entretenant des liens avec elles. Ce qui est long, c'est que la plupart des fraternités ancestrales sont réticentes quand quelqu'un en démarre une nouvelle : elles croient que c'est juste des jeunes qui veulent s'amuser...

À grands coups de get together et de mixers, les gars de Sigma Thêta Pi ont tranquillement pas vite été reconnus par les autres fraternités présentes sur le territoire montréalais. La voie est tracée avec celles de Concordia, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant de percer le coeur de celles de McGill, un tantinet plus conservatrices, selon leurs dires.

Et les chèvres dans tout ça?

OK, ça prend peut-être du temps avant de faire sa place dans le système greek pour une nouvelle fraternité. Mais ça prend aussi du temps pour faire sa place dans une fraternité, tout court. À ce sujet, la réputation des frats n'est plus à faire : tout le monde sait que les initiations sont légendaires. En 2012, un ex-étudiant de Dartmouth, Andrew Lohse, brisait d'ailleurs l'omertà en racontant au magazine Rolling Stone qu'il avait dû 1) nager dans une piscine de vomi, d'urine, de matières fécales, de sperme et de légumes tout pourris 2) manger une omelette faite de vomi 3) boire du vinaigre et 4) boire des litres de bière dans des craques de fesses.

- C'est vrai tout ça?

- C'est seulement une minorité de fraternités qui pratiquent le bizutage, me dit Jonathan. On est de plus en plus à s'y opposer ouvertement. À Montréal, il n'y a aucune initiation trop bizarre...

- Comment fait-on ses preuves, alors?

Pendant les 30 minutes qui suivent, les gars m'expliquent leur complexe système de recrutement. Durant toute l'année, ils organisent des 4 à 7 d'information où les curieux peuvent leur poser toutes les questions possibles et imaginables. Pour les membres, c'est aussi le moment idéal pour spotter des «frères» potentiels. Ensuite, lors du rush (la période de recrutement qui a lieu en même temps que le début des classes), les intéressés doivent leur faire parvenir leur CV, accompagné d'une lettre de motivation. Au terme de cette étape, les membres de la frat' annonceront le nom des recrues lors du fameux bid night, une autre soirée. C'est à ce moment que s'amorce la période la plus cruciale du recrutement : le pledge. Pendant tout un semestre, les recrues participent à une série d'activités organisées par la fraternité, où ils doivent faire leurs preuves. En gros: c'est un test. Et à la fin, seulement ceux qui se seront démarqués seront retenus. Après avoir traversé un certain rite de passage, ils obtiendront le statut tant convoité de «membre actif».

- Ok, come on, qu'est-ce que vous faites pendant l'initiation? Donnez-moi juste un petit indice!

- On ne peut pas dire de quoi il s'agit, mais ça n'a rien de dégradant, dit Jérôme. L'initiation, ça fait partie de nos secrets et c'est ce qui nous unit dans la fraternité. C'est ce qui crée le lien si spécial entre tous les membres: c'est ce qui fait qu'on devient tous des frères pour la vie.

- Tabarouette, c'est tellement big... Ça veut dire quoi, être frère, pour vous?

- Qu'on peut toujours compter les uns sur les autres et qu'on partage les mêmes valeurs.

- Faire le party, genre?

- C'est loin d'être juste ça. Un gars qui vient dans une fraternité parce qu'il veut juste faire le party ne restera pas longtemps. Nous, on est là pour prôner trois choses : l'excellence académique, l'excellence sportive et la philanthropie. La fraternité est là pour faire évoluer les membres du groupe, pour les pousser toujours plus haut.

À l'école, par exemple, les gars doivent maintenir une bonne moyenne (ils n'ont pas voulu me dire combien). Pour s'en assurer, le responsable de l'excellence académique de la fraternité évaluera tous les bulletins des membres. Côté sports, la barre est haute. En début de session, tous les bro's doivent passer un test de condition physique. Après coup, le responsable de l'excellence sportive leur fixera des objectifs pour augmenter les résultats... en prévision du test de fin de session. Finalement, philanthropiquement parlant, les membres doivent organiser au moins une activité de charité par session. Mais il en font toujours plus : des coquelicots pour les vétérans au Jour du Souvenir, des bonbons à l'Halloween pour l'Unicef et des paniers pour les pauvres à Noël.

On est loin en cibole de la partie de bière pong.

Ça fait beau dans un CV

On ne peut pas être contre la vertu. D'après ce que les gars me racontent, la fraternité est le milieu de vie idéal pour évoluer quand on est étudiant. Sur papier, tous les ingrédients sont réunis pour former le prochain Bill Clinton. Mais n'empêche, la question se pose :

- Me semble qu'on n'a pas besoin de faire partie d'un fraternité pour avoir de bonnes notes, faire du sport et du bénévolat, non?

- C'est sûr, dit Grégory, mais tu n'as pas le même soutien : ici, les membres s'entraident beaucoup. Et la différence, c'est qu'on peut élargir notre réseau socio-professionnel pour l'avenir et ouvrir nos horizons. Moi, par exemple, j'étudie en science politique. Si je ne faisais pas partie de la fraternité, je côtoierais seulement des gens de mon programme. Mais, ici, je rencontre des gens qui évoluent dans plein d'autres milieux et je me fais des contacts que je vais garder toute ma vie.

- Et ça coûte combien par session, ça, élargir son réseau «socio-professionnel»?

- On est la fraternité la moins chère à Montréal et probablement au monde, dit Jérôme. La cotisation est de 60 $ par session et l'argent sert à payer nos activités, comme les mixers avec les sororités. On ne fait pas de profit, parce qu'on est une organisation à but non lucratif et on est obligé de réinvestir tout notre argent dans la fraternité.

- C'est vraiment pas cher, dit Jonathan. Aux États-Unis, ça peut coûter 2 000 $ par session!

Quand l'entrevue s'est terminée, j'ai salué les gars et j'ai enfilé mon manteau. Dehors, il pleuvait à boire debout et X a proposéinsisté pour venir me reconduire à mon auto avec un parapluie. Même si elle se trouvait à 200 mètres. Faut croire que les frères de Sigma Thêta Pi portaient bien leur titre de gentlemen.

***

J'avais beau essayer de les coincer, les gars avaient réponse à tout : ils étaient blindés. Pour des membres d'une organisation secrète, je les ai trouvés plutôt transparents... même si j'avais la forte impression qu'ils ne m'ont pas dit toute la vérité au sujet des partys et qu'ils ont légèrement contrôlé l'information.

Probablement un très bon préalable pour être le prochain PDG d'Hydro.




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