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Expédition au K2: survivre à une tragédie

Serge Dessureault dans la cascade de glace du... (Photo tirée de Facebook)

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Serge Dessureault dans la cascade de glace du glacier Godwin-Austen, à 5350 m, peu avant le camp de base avancé du K2. Exactement à l'endroit où a eu lieu l'avalanche de 8 juillet au matin.

Photo tirée de Facebook

En juillet dernier, l'alpiniste québécois Serge Dessureault a perdu la vie lors de l'ascension du K2, la deuxième montagne du monde. Nathalie Fortin, un des deux autres membres de l'expédition, se remémore la tragédie et raconte comment elle traverse cette épreuve. Entrevue.

Serge Dessureault, Nathalie Fortin et Maurice BeauséŽjour au... (Photo tirée de Facebook) - image 1.0

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Serge Dessureault, Nathalie Fortin et Maurice BeauséŽjour au tout déŽbut de l'expéŽdition vers le K2.

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LE CAUCHEMAR

Une immense impression d'irréalité. Ça ne peut pas être vrai. La tragédie vient de faire irruption dans une expédition rêvée depuis si longtemps.

Le 7 juillet 2018, l'alpiniste Serge Dessureault fait une chute entre le camp 1 et le camp 2 au K2, une montagne située à la frontière entre le Pakistan et la Chine. Ses compagnons, Maurice Beauséjour et Nathalie Fortin, ne peuvent croire que leur ami vient de perdre la vie.

« Ça reste irréel », commente Nathalie Fortin, quatre mois après la tragédie, dans un entretien avec La Presse.

Pour cette alpiniste d'expérience, qui avait gravi l'Everest en 2012, le K2 était un rêve de longue date. Elle devait s'y attaquer en 2013, mais le projet ne s'était pas concrétisé.

Elle était prête à se reprendre en 2018, quitte à le faire seule avec un porteur de haute altitude. Elle a alors appris que Serge Dessureault, un pompier de Montréal, voulait aussi s'attaquer au K2 après une tentative infructueuse en 2016. Elle l'a rencontré, histoire de comparer leurs éthiques de montagne.

« Ça allait dans le même sens, dit-elle. Et avec la bonne humeur de Serge, tu as juste le goût de faire équipe avec lui. »

Maurice Beauséjour s'est joint à eux pour former une équipe 100 % québécoise.

Rapidement, ils sont devenus amis. Au début de l'expédition, ils ont dû attendre une dizaine de jours, le temps que la neige finisse enfin de tomber. Parce qu'ils n'avaient pas envie de jouer aux cartes, ils ont parlé, parlé.

« Tu parles de ta vie, de tes émotions, raconte Nathalie Fortin. Il y a des gens que je connais depuis 10, 15 ou 20 ans que je ne connais pas autant que Serge et Maurice. »

L'ascension d'un sommet majeur comme le K2, à 8611 m d'altitude, demande un grand effort d'acclimatation. Les alpinistes partent du camp de base pour effectuer un certain nombre de séjours dans les camps supérieurs, ce qu'on appelle des rotations.

Le 6 juillet, l'équipe québécoise effectuait une dernière rotation. L'objectif était de dormir au camp 2 et de revenir au camp de base pour se reposer avant la poussée finale vers le sommet.

Entre le camp 1 et le camp 2, Maurice Beauséjour a froid aux mains et craint les engelures. Il décide de retourner au camp 1, et seuls Serge Dessureault et Nathalie Fortin poursuivent jusqu'au camp 2, où ils passent la nuit dans une tente particulièrement inconfortable.

« Serge n'a pas faim, il ne mange pas. Il me dit qu'il est fatigué. Mais en montagne, à plus de 6400 m d'altitude, c'est normal de se sentir fatigué », explique Nathalie Fortin.

Nathalie Fortin dort quand même bien. Le 7 juillet au matin, les deux s'apprêtent à redescendre. Serge Dessureault est prêt avant elle.

« Je filme. Je lui dis qu'on pourrait se rejoindre au camp 1. Il y a du vent, mais ce n'est pas la tempête. Il y a une bonne visibilité. Il s'agit de descendre en rappel sur des cordes fixes, il y a donc peu de risques de se perdre. »

Elle part 30 minutes après Serge Dessureault et fait passer la corde fixe dans une pièce d'équipement en forme de huit, un descendeur, pour effectuer ses rappels. Elle attache une sangle et un mousqueton à une deuxième corde fixe pour assurer encore davantage sa sécurité. Les deux cordes sont neuves, installées cette année.

« C'est alors que je constate que la première corde est coupée, elle manque de sortir de mon huit, mais je réussis à l'agripper. J'ai alors une appréhension : j'espère que Serge n'est pas tombé ici. »

LA CHUTE

De son côté, Maurice Beauséjour commence à faire l'ascension pour aller au camp 2 lorsqu'il entend ce qui semble être un cri, il voit un homme faire une chute. Il craint le pire : il croit reconnaître une des belles mitaines bien chaudes de Serge Dessureault. Il ne sait plus s'il faut continuer à grimper ou redescendre.

Nathalie Fortin poursuit sa descente. Elle croise l'alpiniste Sophie Lavaud, qui lui apporte de bien mauvaises nouvelles : Serge Dessureault a effectivement fait une chute.

« Elle a eu la confirmation sur la radio que c'est lui. Je vois Maurice, je crie, je dis que Serge est tombé, mais que ça ne se peut pas qu'il soit mort, il y a trop de neige, ça a dû amortir sa chute. Il y a, inévitablement, un phénomène de déni. Tu ne peux pas y croire. »

Sophie Lavaud redescend avec elle.

« Je suis affectée. Sophie vérifie si mes mousquetons sont corrects. Si mes rappels sont corrects. »

« Quand on arrive en bas, Maurice est là. Serge est emballé dans une bâche. Maurice et moi, on se prend dans nos bras, c'est tellement irréel. »

Il faut encore attendre deux jours pour que les hélicoptères parviennent au camp 1 pour l'évacuation.

« Je ne dors pas, j'écoute tous les bruits. Je m'attends à ce que Serge rampe jusqu'au camp, comme Joe Simpson dans le film La mort suspendue. »

Elle essaie alors de se concentrer sur la tâche de ramener la dépouille de Serge Dessureault. C'est une situation crève-coeur.

« Le matin, tu étais dans la tente avec lui. Là, tu le vois dans un banc de neige où on l'a mis pour le conserver. »

Elle n'est pas certaine de pouvoir monter à bord de l'hélicoptère, question d'assurance.

« Si ce n'est pas l'hélicoptère, c'est trois ou quatre jours de descente. Psychologiquement, je n'ai pas envie d'être toute seule sur un sentier, à vivre ça. »

Finalement, elle peut prendre l'hélicoptère, mais il y a peu de place à bord. « Nous sommes pratiquement assis sur son corps. Dans ma tête, j'essaie de me raccrocher à cette pensée : je ramène Serge. »

L'APPRENTISSAGE

La montagne que Nathalie Fortin aime tant, le K2, a pris son ami Serge Dessureault.

« C'est vrai, et en même temps, ce n'est pas vrai, dit-elle. Ce n'est probablement pas un facteur naturel qui l'a emporté, ce n'est pas une avalanche, ce n'est pas une chute de pierres. »

Peu après la tragédie, l'alpiniste québécoise écrit ces mots sur sa page Facebook : « Ne me parlez pas des dangers de la montagne, on peut perdre la vie dans tout ce que l'on fait. »

Selon elle, la vie peut être très courte. Il faut en profiter pour vivre ses passions.

« Il faut s'arranger pour que ce temps-là soit du bon temps, il ne faut pas attendre pour réaliser ses rêves. Pour moi, ce qui me rend heureuse, c'est la montagne. »

Il reste que le retour au Québec a été ardu et demeure difficile.

« Ça m'affecte dans mon quotidien, notamment au niveau de la tolérance à certains stress. »

DES IMAGES BIEN ANCRÉES

Elle a encore des images bien présentes dans son esprit : la bâche qui enveloppait la dépouille de Serge Dessureault, un type de bâche qu'on utilise fréquemment en camping ; les bottes de montagne qui dépassaient de la bâche, « un modèle que je vais reconnaître ».

Pour éviter l'apparition d'un syndrome de stress post-traumatique, Nathalie Fortin se fait suivre par une psychologue. Elle raconte les événements. Et cherche aussi à tirer un apprentissage, en se basant notamment sur la personnalité de Serge Dessureault.

« C'était une personne d'exception, c'était un bonheur d'être avec lui, souligne-t-elle. Il était capitaine de sa caserne. Il avait une grande influence sur les gens, et c'était toujours une influence positive. »

Selon elle, les gens devraient prendre conscience du fait qu'ils ont une influence sur les personnes autour d'eux. « Si on prenait conscience de ce pouvoir, on serait de meilleures personnes. »

Il y a évidemment une remise en question. « Quel est l'objectif de la vie ? Qu'est-ce que je veux en faire ? Il faut trouver un filon qui va faire en sorte que la vie va continuer de façon heureuse. »

Pour elle, ce filon, c'est la montagne de haute altitude.

« Tu es sur la montagne pendant deux mois. C'est la satisfaction de se débrouiller soi-même, c'est l'engagement, c'est le moment présent, c'est la simplicité : on se préoccupe uniquement des besoins primaires. C'est plus qu'un défi, c'est une façon d'être. »

Elle a encore le K2 dans sa ligne de mire. Ce qui impliquera une nouvelle chasse aux commanditaires. Si son employeur le lui permet, elle y retournera l'année prochaine avec une équipe britannique.

« Ce sont des gars qui ont connu Serge en 2016, qui ont eu une bonne relation avec lui. »

Elle leur a fait part de ses craintes : certaines choses seront difficiles pour elle.

« Ce sont de bons gars. Et à travers Serge, j'ai une connexion avec eux. »




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