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Opérer bébé pour l'allaiter?

Après avoir éprouvé des problèmes d'allaitement avec sa... (Photo Olivier Jean, La Presse)

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Après avoir éprouvé des problèmes d'allaitement avec sa fille Charlotte, Geneviève Gagnon a suivi les recommandations d'une consultante en allaitement et a décidé de faire opérer son poupou. La procédure a été un succès et a réglé les problèmes de Mme Gagnon.

Photo Olivier Jean, La Presse

De plus en plus de nouveaux parents font couper une partie de la langue de leur poupon pour corriger un problème d'allaitement. Solution miracle ou quête de l'allaitement à tout prix?

Assise sur la chaise d'une dentiste de Montréal, Amélia tient son bébé serré contre son corps. La consultante en allaitement retient la tête du nouveau-né pendant que la dentiste glisse deux doigts sous la langue du poupon et insère un ciseau dans sa bouche. D'un geste rapide, elle coupe le frein de la langue et plonge un morceau de gaze pour absorber le sang.

La procédure s'appelle frénotomie. Elle consiste à sectionner - souvent à froid - le tissu qui retient la langue au bas de la bouche lorsque celui-ci est jugé trop court et qu'on croit qu'il empêche le bébé de bien boire au sein. Et elle est de plus en plus populaire au Québec.

Seulement à Montréal, l'intervention est offerte dans au moins une dizaine de cabinets de dentistes et dans certains hôpitaux, qui en font chacun jusqu'à une quinzaine par semaine. Les consultantes en allaitement, mais aussi des infirmières en CLSC, des pédiatres et des oto-rhino-laryngologistes (ORL) sont de plus en plus nombreux à suggérer la frénotomie aux mamans qui ont de la difficulté à allaiter, soit parce qu'elles ont mal ou que leur enfant ne prend pas assez de poids.

Pourtant, un flou extrême entoure cette opération.

D'abord, les critères utilisés pour diagnostiquer un frein de langue trop court varient énormément. «Il n'existe aucune norme acceptée à ce sujet», selon la Société canadienne de pédiatrie.

Sans compter qu'actuellement, un peu n'importe qui peut conseiller ou pratiquer cette opération mineure, qui n'est encadrée par aucune directive officielle.

Résultat: de nombreuses frénotomies sont mal faites et doivent être recommencées, parfois jusqu'à quatre ou cinq fois, avant d'être efficaces, déplorent plusieurs observateurs. D'autres interventions sont réalisées sur des bébés qui n'en ont pas besoin, alors que des poupons qui ont un réel problème ne seraient pas opérés.

«Ce n'est pas automatiquement parce qu'un bébé a un frein court que ça affecte l'allaitement. Il y a peut-être autre chose qui pose problème: une infection, une mauvaise position. Il faut faire un examen poussé et s'assurer qu'il n'y a vraiment rien d'autre avant d'opter pour ça», prévient la Dre Anjana Srinivasan, codirectrice médicale de la clinique d'allaitement Herzl-Goldfarb de l'Hôpital général juif de Montréal, où on réalise de 10 à 15 frénotomies par semaine.

«Il faut le diagnostiquer comme il faut, ajoute Chantale Lavigne, consultante en allaitement. C'est rendu que les mères se font conseiller ça dès que l'allaitement va mal. On ne sait pas quel est le problème? Ça doit être un frein. Mais quand c'est vraiment nécessaire et que c'est bien fait, ça sauve des allaitements.»

Des cas fréquents

Des frénotomies bâclées, elle et la dentiste Nathalie Bessette, avec qui elle travaille, disent en voir souvent. Par exemple, le frein de la langue n'a pas été assez coupé, ou encore il a mal cicatrisé, ce qui le rend encore plus court et plus difficile à recouper.

«Il y en a qui font ça avec un scalpel, rage la Dre Bessette. Le bébé bouge un peu et c'est la catastrophe.» Elle a aussi reçu un bébé dont le frein avait été détaché au cautère. «Il avait plein de brûlures dans la bouche», se souvient Chantale Lavigne.

Une mère à qui nous avons parlé a dû faire couper quatre fois la membrane sous la langue de son bébé de moins de 2 mois avant de voir une amélioration dans l'allaitement. Les quatre médecins et dentistes qui ont fait les interventions lui ont tous donné un diagnostic différent. Un a estimé que le frein n'était pas trop court, mais il l'a sectionné quand même devant l'insistance de la mère.

Une autre a vu sa fille de 10 semaines saigner durant plus d'une heure parce que la plaie ne coagulait pas. «Heureusement, dit Justine Claveau, on était à l'hôpital pour l'opération. Ophélie est restée en observation.»

Des incidents qui ne sont pas isolés et qui ajoutent à la controverse entourant l'intervention.

«Les enfants de cet âge sont à risque de saignement. Ils n'ont pas les mêmes facteurs de coagulation que nous. Une opération comme ça, même mineure, devrait être faite dans un cadre hospitalier», martèle le chirurgien-dentiste Rob Bouclin, qui a lui-même refusé de faire une frénotomie à un poupon qui lui avait été recommandé. «Je ne suis pas à l'aise de couper la langue d'un bébé sans anesthésie locale et avec un risque d'hémorragie et de traumatisme.»

Il voit d'un très mauvais oeil le recours de plus en plus fréquent à cette intervention pour faciliter l'allaitement. «Il semble y avoir un marché qui se crée. On joue sur les émotions des mères. La seule raison valable de le faire, c'est si l'enfant n'est pas capable d'allaiter et qu'il a besoin de ça pour survivre», dit-il.

Un «business»

Le président du Collège des médecins, Charles Bernard, parle lui aussi de «business». «C'est très controversé. Ce n'est pas parce que c'est une petite intervention que c'est banal. L'enfant souffre. Il y a des risques d'hémorragie et de cicatrices vicieuses si c'est mal fait. Il peut arriver qu'un frein de la langue trop court entraîne certains problèmes et qu'il faille le couper, mais on ne peut pas recommander ça à grande échelle.»

Chantale Lavigne est plus rassurante.

«On pense que c'est à peu près l'équivalent de se faire percer les oreilles, dit-elle. Ça ne prend que quelques secondes et ça ne saigne pas beaucoup.»

Anjana Srinivasan renchérit: «Les recherches ont prouvé que c'est efficace et que les risques sont minimes.» Ce qui est le plus difficile, dit-elle, c'est de trouver quelqu'un capable de bien diagnostiquer un frein problématique et de l'opérer correctement. «Je ne sais pas si tout le monde a les outils pour faire les deux.»

La solution? Des normes claires et de la formation, réclament d'emblée dentistes, médecins et consultantes en allaitement

Le frein de langue, c'est quoi?

Le frein est une membrane muqueuse qui relie la face inférieure de la langue au plancher de la bouche.

Au début du développement, la langue est fusionnée au plancher de la bouche. Avant la naissance, la langue se libère, et le frein demeure le seul vestige de cette fusion initiale. Normalement, le frein lingual se résorbe quelque peu pendant le processus naturel de croissance et de développement de l'enfant.

Sa rigidité détermine l'étendue avec laquelle la langue peut s'élever ou s'allonger.

4,2 à 10,7
%
des nouveaux-nés ont le frein de la langue trop court, selon la Société canadienne de pédiatrie.
25 et 50
%
Pourcentage des bébés qui ont un problème de frein de langue ont des difficultés d'allaitement, selon une études récente.




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